Esther

COMPOSITEUR Jean-Baptiste MOREAU
LIBRETTISTE Jean Racine

 

Racine fait répéter Esther par les Demoiselles de Saint-Cyr devant Louis XIV et madame de Maintenon

Intermèdes pour l’avant-dernière tragédie de Racine, écrite pour les “Demoiselles” de la Maison Royale de Saint-Cyr, créée à l’initiative de Mme de Maintenon.

Elle y fut créée devant un public de courtisans au carnaval de 1689 et inaugura dans cette institution une éphémère tradition de théâtre à intermèdes musicaux.

La musique, écrite pour voix de femmes, fait intervenir un chœur à deux parties, des solos et des ensembles vocaux soutenus par un ensemble instrumental à trois parties (prélude, ouverture, entracte).

C’est Madame de Maintenon qui avait demandé à Racine, en 1688, d’écrire une tragédie sacrée pour les jeunes filles nobles et pauvres accueillies à Saint-Cyr. Racine n’avait pas écrit de tragédie depuis Phèdre, qui était tombée, en 1677, à cause d’une cabale montée par la duchesse de Bouillon et le duc de Nevers. La même année, Racine, ainsi que Boileau, avait été nommé historiographe du roi.

Racine se mit au travail et Racine se mit au travail, et dit-il : Je m’aperçus, qu’en travaillant sur le plan qu’on m’avait donné, j’exécutais un dessein qui m’avait souvent passé dans l’esprit, qui était de lier, comme dans les anciennes tragédies grecques, ie choeur et le chant avec l’action et d’employer à chanter les louanges du vrai Dieu, cette partie du chœur que les païens employaient à chanter les louanges de leurs fausses divinités.

Il fit travailler les demoiselles durant l’hiver 1688, mais ce qui devait n’être qu’un spectacle de couvent devint une affaire d’Etat, de par l’intérêt manifesté par le roi. Celui-ci ne se contenta pas d’assister aux répétitions, mais fit préparer des décors par Bérain, prêta des bijoux pour embellir les costumes.

La première représentation eut lieu le 26 janvier 1689, avec un choeur composé de demoiselles et de chanteurs de la Chambre, et un orchestre composé de musiciens dirigé par Nivers, organiste de la Chapelle royale. Y assistaient des invités de marque, dont MM. de Beauvilliers, La Rochefoucauld, de Noailles, de Brionne, de La Salle et de Tailladet, de Louvois, de Chevreuse, de Monchevreuil, d’Aubigné, les évêques de Beauvais, Meaux, Chalon-sur-Saône, et Dangeau. Une seconde représentation eut lieu le 28 janvier (*) avec M. le Prince, puis de nouvelles les 3, 5, 9 (*), 15, 19 février. Le roi assista à la plupart, et emmena deux fois le roi d’Angleterre.

(*) Ces deux représentations ne sont pas mentionnées par Dangeau, d’autant que, le 9 février, la Cour était à Marly.

Dangeau nota dans son Journal :

Mercredi 26 (janvier), à Versailles. – A trois heures, le roi et Monseigneur allèrent à Saint-Cyr, où l’on représenta pour la première fois la tragédie à’Esther, qui réussit à merveille. Madame de Maintenon avoit disposé de toutes les places, et il n’y eut aucun embarras. Toutes les petites filles jouèrent et chantèrent très-bien, et madame de Caylus fit le prologue mieux que n’auroit pu faire la Champmeslé. Le roi, les dames et les courtisans qui eurent permission d’y aller en revinrent charmés. Il y avoit de courtisans MM. de Beauvilliers, la Rochefoucault, de Noailles, de Brionne, de la Salle et de Tilladet dans le second carrosse du roi, et MM. de Louvois, de Chevreuse, les évêques de Beauvais, de Meaux et de Chalon-sur-Saône, MM. de Montchevreuil, d’Aubigné et moi.

Jeudi 3 (février), à Versailles. – Après-dîner, le roi, Monseigneur et madame la Dauphine, et toute la maison royale, allèrent à Saint-Cyr, où on joua la tragédie d’Esther. Il n’y vint que les dames et les courtisans que le roi nomma, et tout le monde en fut également charmé.

Samedi 5 (février), à Versailles. – Le roi dîna de bonne heure, et en sortant de table alla à Saint-Cyr. Sur les trois heures, le roi et la reine d’Angleterre y arrivèrent. Le roi les reçut dans le chapitre, et ensuite les mena voir la tragédie d’Esther; il y avoit trois fauteuils. La reine d’Angleterre étoit assise au milieu, le roi d’Angleterre à droite et le roi à gauche. Madame de Caylus joua le rôle d’Esther, et jamais la pièce n’avoit mieux réussi.

Mardi 15 (février), à Versailles. – Le roi, Monseigneur, Monsieur, Madame, Mademoiselle et les Princesses, allèrent à Saint – Cyr voir la tragédie d’Esther, qu’on admire toujours de plus en plus.

Samedi 19 (janvier), à Versailles. – Le roi et Monseigneur, en sortant de dîner, allèrent à Saint-Cyr voir la dernière représentation de la tragédie d’Esther. 

Moreau reçut du roi 200 écus de pension et 200 pistoles d’argent comptant.

 Moreau fit paraître ses Chœurs de la Tragédie d’Esther en 1689, chez D. Thierry, et ses Intermèdes en musique de la tragédie d’Esther en 1696.

Dans sa préface, Racine déclare que les airs touchants ont fait un des plus grands agréments de la pièce ; tous les connaisseurs demeurent d’accord que, depuis longtemps, on n’a point entendu d’airs plus touchants ni plus convenables aux paroles.

De son côté, Mme de Sévigné écrivait à sa fille : Je ne puis vous dire l’excès d’agrément de cette pièce : c’est une chose qui n’est pas aisée à représenter ; c’est un rapport de la musique, des vers, des chants, si parfait et si complet qu’on n’y souhaite rien.

 Esther fut repris à Saint-Cyr l’hiver suivant, en 1690, et le roi assista à plusieurs représentations, comme le nota Dangeau dans son Journal :

Jeudi 5 (janvier), à Versailles. – Le roi dîna à son petit couvert, et alla à Saint-Cyr, où l’on rejoua Esther.

Jeudi 19 (janvier), à Versailles. – Le roi, après son dîner, alla à Saint-Cyr voir représenter Esther; la reine d’Angleterre y vint de Saint-Germain. Elle versa en carrosse ; son cocher qui la menoit avoit été cocher de Cromwell.

Lundi 23 (janvier), à Versailles. – Le roi, après son dîner, alla à Saint-Cyr voir jouer Esther.

Lundi 30 (janvier), à Versailles. – Le roi alla, l’après-dînée, à Saint-Cyr voir jouer Esther.

En avril 1697, la musique d’Esther fut utilisée pour une Idille intitulée : Le Peuple juif délivré par Esther, sur un livret, en six scènes, de M. de Banzy (*). Les personnages étaient : Mardochée, chef du peuple juif, captif chez les Assyriens, Abner, Jonatas, Elise, femme d’Abner.

(*) auteur des paroles du Ballet de Villeneuve St Georges, mis en musique par Colasse (1692)

Selon le Mercure galant : les vers qui sont pleins d’onction et d’esprit, et fort naturels, sont de la composition de Mr de Banzy ; ce qu’il y a de surprenant, et et qui doit en faire admirer l’Auteur, c’est que ces vers sont sur la mesure des Choeurs d’Esther, et qu’on chante dessus la même musique. Cependant ils ne se sentent pas de la gênante contrainte, où cet Auteur doit avoir été en composant un ouvrage de si longue haleine.

 

Livret des intermèdes d’Esther disponible sur livretsbaroques.fr

Livret du Peuple juif délivré par Esther disponible sur livretsbaroques.fr

 

La fondation royale Saint-Louis de Saint-Cyr se signale comme un centre artistique important de la fin du XVIIe siècle. Les « Demoiselles » élevées sous la houlette de Madame de Maintenon suivaient un programme éducatif ambitieux et résolument moderne, et furent les destinataires des deux dernières tragédies de Racine, Esther (1689) et Athalie (1691), puis des pièces de Boyer et de Duché de Vancy. Ce théâtre biblique, emblématique de la fin du règne du Roi-Soleil, accueillait des intermèdes musicaux dus à Jean-Baptiste Moreau, Claude Oudot et leurs contemporains. Le lyrisme dépouillé des chœurs, la simplicité touchante des enfants jouant Racine et la réputation de Saint-Cyr firent un temps les délices d’une cour vieillissante avide de divertissements pieux. En dépit de la régularisation de l’institution, la pratique musicale et dramatique perdura, offrant à la postérité un répertoire unique par le mélange de déclamation et de chant, par la dramaturgie qui permet d’insérer des chœurs bibliques dans la tragédie régulière et par une musique d’enfants qui exalte l’émotion tragique et invite le spectateur à une réflexion spirituelle.

 

Quand la tête tournait aux Demoiselles de Saint-Cyr : éditorial d’avril 2007

Texte, partition : Esther, tragédie de Jean Racine, intermèdes de Jean-Baptiste Moreau. Édition d’Anne Piéjus – 2003


Représentations :

Odéon – 1902 – dir. Charles Bordes