Lotario (Lothaire)

COMPOSITEUR Georg Friedrich HAENDEL
LIBRETTISTE Giacomo Rossi, d’après Antonio Salvi
DATE DIRECTION EDITEUR NOMBRE LANGUE FICHE DETAILLÉE
2004 Alan Curtis BMG 2 italien
2004 Paul Goodwin OEHM Classics 1 italien

 

Opéra (HWV 26), sur un livret de Giacomo Rossi, d’après Antonio Salvi.
Terminé le 16 novembre 1729, il fut représenté le 2 décembre 1729, en ouverture de la première saison de la Nouvelle Académie, créée par Haendel en association avec John Jacob Heidegger, avec une distribution réunissant Anna Maria Strada del Pò, soprano (Adelaide), Antonio Maria Bernacchi, alto castrato (Lotario), Antonia Maria Merighi, alto (Matilde), Francesca Bertolli, alto (Idelberto), Annibale Pio Fabri dit Balino, tenor (Berengario), Johann Gottfried Riemschneider, basse (Clodomiro).
John Jacob Heidegger
Haendel s’était absenté à partir de janvier à juillet 1729 afin de recruter une nouvelle troupe : Antonia Margherita Merighi, Anna Strada del Po, Annibale Pio Fabri, Francesca Bertolli, Johann Gottfried Riemschneider.
L’œuvrefut représentée dix fois, mais ne connut pas le succès escompté, certains chanteurs ayant déçu, notamment Bernacchi (*) et Riemschneider. Heidegger préféra reprendre Giulio Cesare.
(*) Antonio Maria Bernacchi, né à Bologne en 1685, élève du castrat Francisco Antonio Pistocchi. Lors de la représentation de Lotario, Bernacchi avait quanrante-quatre ans et fut jugé trop vieux. Il se retira en 1736 pour enseigner le chant. A sa mort en 1756, Farinelli, ami fidèle depuis une joute vocale en 1727, organisa des funérailles grandioses.
Antonio Maria Bernacchi

Le livret est inspiré de l’Adelaide d’Antonio Salvi, mis en musique une première fois par Pietro Torri à Munich en 1722. Haendel pourrait avoir assisté à la version de Giuseppe Maria Orlandini, à Venise, en 1729.
Personnages : Adelaide, reine d’Italie (soprano), Lotario, roi d’Allemagne, épris d’Adelaide (mezzo-soprano), Matilde, épouse de Berengario (alto), Idelberto, fils de Berengario, épris d’Adelaide (alto), Berengario, duc de Spolète (ténor), Clodomiro, capitaine de l’armée de Berengario (basse).

 

Argument
Berengario, duc de Spolète, brigue le trône d’Italie et fait assassiner le roi. Avec l’aide de Matilde, son épouse, il tente de persuader Adelaide, la veuve de sa victime, renommée pour sa beauté et sa vertu, d’épouser leur fils Idelberto qui lui voue un amour sincère. Ce plan se heurte à une solide résistance: d’abord avec le refus d’Adelaide d’épouser le fils de son ennemi, puis avec l’arrivée de Lotario, roi d’Allemagne, qui aime Adelaide et veut la sauver de ses ennemis.

Synopsis détaillé

Acte I
Un jardin
(1) Berengario dévoile son ambition et la fureur qui la guide (air de Berengario – Grave è’l fasto di regnar). (2) Clodomiro lui apprend que l’armée de Lotario, roi d’Allemagne, marche vers Pavie. (3) Idelberto se propose pour commander l’assaut des remparts de Pavie (air de Berengario – Non pensi quell’altera). (4) Idelberto confie à sa mère Matilde ses craintes concernant Adelaide (air de Matilde – Vanne a colei che adori, air d’Idelberto – Per salvarti, idolo mio).
Un appartement avec un trône
(5) Adelaide décide de recevoir l’étranger qui lui a demandé audience, puis l’envoyé de Berengario. (6) Lotario qui lui révèle d’emblée son identité, ses intentions et son amour. Elle le presse de livrer bataille à Berengario et Matilde, et lui dit que la victoire sera la sûre récompense de son courage. Il la prévient qu’à son retour, l’amour sera la récompense qu’il attend d’elle pour sa victoire (air de Lotario – Rammentati, cor mio).
Clodomiro, l’écuyer de Berengario, se présente et menace Adelaide, il lui donne à choisir entre l’amour du fils ou le châtiment du père. Par une métaphore maritime, il lui demande de se résigner à son sort et de faire le bon choix (air de Clodomiro – Se il mar promette calma). Après son départ, Adelaide, seule avec Lotario, promet d’unir le courage de son coeur à son propre courage (air d’Adelaide – Quel cor che mi donasti).
Un arc de triomphe
(9) On fête Berengario qui a réussi à capturer Adelaide. (10) Adelaide affronte Berengario à qui Clodomiro vient annoncer que Lotario approche. Il abandonne Adelaide à la merci de Matilde qui l’accable Adelaide de ses sarcasmes et lui fait un noir tableau de ce qui l’attend en captivité (air de Matilde – Orgogliosetto). Adelaide, qui n’a pas froid aux yeux, crache à la face de Matilde et jure que personne ne viendra à bout de sa constance (air d’Adelaide – Scherza in mar la navicella).
Acte II
Une vaste campagne, avec un pont sur le Ticino
(1) Berengario est en fuite. (2) Il est fait prisonnier par Lotario et se plaint de sa nouvelle condition (air de Berengario – Regno e grandezza). (3) Lotario, seul, se lamente d’être le prisonnier de l’amour. (air de Lotario – Tiranna, ma bella).
Une prison
(4) Adelaide, captive, elle aussi, ne sait rien de la victoire de Lotario et implore le destin de se montrer clément avec elle (air d’Adelaide – Menti eterne, che reggete).
(5) Clodomiro entre en scène, accompagné de deux pages portant deux bassins couverts. Il lui montre leur contenu – une coupe de poison et un poignard ou la couronne et le sceptre – et l’exhorte à faire un choix. Adelaide choisit le poignard et le poison (air de Clodomiro – Non t’inganni la speranza). (6) Vient alors Matilde qui ajoute ses propres menaces à ce dilemme. Alors qu’Adelaide se prépare à boire le poison, Idelberto survient l’épée au poing. (7) Idelberto menace de se donner la mort si on touche à un cheveu de la femme qu’il aime. Matilde finit par céder et jette à terre le poison et le poignard. (8) Clodomiro lui annonce la défaite. Matilde veut résister, et promet la souffrance à son fils et le châtiment à Adelaide (air de Matilde – Arma lo sguardo).
(9) Idelberto promet son amour à Adelaide reconnaissante (air d’Idelberto – Bella, non mi negar). (10) Adelaide loue sa vertu (air d’Adelaide – D’una torbida sorgente).
Les murs de la ville de Pavie, avec un pont-levis, des tours, et une vue sur le camp de Lotario.
(11) Air de Lotario –Quanto piu forte e il valor. Matilde apparaît en haut des murs avec des soldats. Lotario lui demande de restituer le trône à Adelaide. Clodomiro arrive avec Adelaide captive. Matilde menace de la tuer si les troupes de Lotario ne se retirent pas. Lotario réplique en indiquant que Berengario est son prisonnier. (13) Idelberto se propose comme prisonnier volontaire. (14) Lotario relâche Berengario, mais conserve Idelberto prisonnier à sa place. (14) Lotario fait conduire Idelberto au camp et préparer l’attaque de la ville (air de Lotario – Non disperi peregrino).
Acte III
Une galerie d’armes
(1) Adelaide est mise en présence de Matilde et Berengario. Celui-ci lui explique qu’il est le messager de Lotario, qui aurait décidé de leur laisser son royaume. Il lui demande de signer un écrit les faisant roi et reine d’Italie. Elle refuse (air d’Adelaide – Non sempre invendicata). (2) Berengario commence à avoir des remords de s’être montré si cruel (air de Berengario – Vi sento, si, vi sento). (3) Matilde reste au contraire pleine de dureté (air de Matilde – Quel superbo già si crede).
Le camp de Lotario sous les murs de Pavie, avec des engins de guerre
(4) Lotaire appelle aux armes et commence l’assaut. Les murs sont démolis par les engins. Sur la brèche apparaissent Clodomiro et Adelaide. Voyant qu’Adelaide est en danger, Lotario fait arrêter ses troupes. (5) Il menace de tuer Berengario. Idelberto offre cette fois de mourir à la place de son père. (6) Berengario est arrêté et Idelberto rentre dans la ville pour prendre soin d’Adelaide. (7) Lotario fait conduire Berengario dans le camp pendant que la bataille reprend. (8) Clodomiro commence à s’interroger sur son sort et sollicite la clémence de Lotario (air de Clodomiro – Alza ai viel pianta orgogliosa). (9) Un messager vient apporter une lettre d’Adelaide à Lotario qqui exulte (air de Lotario – Vedro piu liete belle).
Un appartement royal
(10) Idelberto croise sa mère qui, une épée à la main, est prête à se battre (air de Matilde – Impara, codardo). Il veut la prévenir du danger quand arrive Clodomiro. (11) Celui-ci annone que tout est perdu. Matilde décide qu’elle a encore le temps de tuer Adelaide. Idelberto offre de mourir à sa place (air d’Idelberto – S’è delitto). (12) Matilde invoque les furies de l’Arverne, mais Lotario arrive avec ses gardes. Matilde tente de se donner la mort. (13) Berengario l’en empêche. Matilde se rend. (14) Adelaide vient remercier son sauveur. Lotario pardonne à Berengario et Matilde, mais Idelberto prend leur place sur le trône. Adelaide et Lotario peuvent s’avouer leur amour (duo – Si, bel sembiante). Chœur (Gioie e serto).

 

Livret disponible sur livretsbaroques.fr
Livret en italien : http://www.haendel.it/composizioni/libretti/pdf/hwv_26.pdf

 

Après la chute de sa Royal Academy en 1728, Haendel fila en Italie assembler une nouvelle troupe, au sein de laquelle le public anglais remarquera une contralto de toute beauté (Merighi), un castrat passé de mode (Bernacchi) et un ténor au zénith (Fabbri), mais dont ne subsistera bientôt que la charmante Bertolli (futur Medoro dans Orlando) et surtout la fidèle Anna Maria Strada del Po (Partenope, Arianna, Ginevra… et Alcina). Face à ce petit monde inconnu en 1729, il semble que le compositeur hésite. La première faiblesse de Lotario est sa timidité : même la fervente adoratrice de Haendel, Mrs Delany, n’a “jamais de (sa) vie été aussi peu satisfaite d’un opéra”. Cette histoire de royaume incessamment partagé dans l’Italie du Xe siècle, d’usurpateurs, de héros blanc (Othon Ier, que Haendel change en Lothaire afin qu’on ne le confonde pas avec Othon II, héros d’Ottone…), de reine coriace, de dagues et de poison s’en tient à la stricte convention. Et combien d’airs banals, y compris pour les personnages les plus forts (Vanne a colei che ador, Quel cor che mi donasti, Orgogliosetto, etc.), pour un moment de grâce (D ‘una torbida sorgente et ses spirales de violons éperdus en si mineur) ou un accompagnato embrasé (Furie del crudo averno). Ce qu’il faut de patience pour s’attacher enfin… (Diapason – novembre 2004)

Représentations :

Karlsruhe – Badisches Staatstheater – Grosses Haus – 17, 19, 21, 24, 26 février 2006 – dir. Christoph Hammer – mise en scène Achim Thorwald & Sigrid T’Hooft – décors Christian Floeren – costumes Ute Frühling – dramaturgie Katrin Lorbeer – avec Heidrun Kordes (Adelaide), Bea Robein (Lotario), Silvia Hablowetz (Matilde), Franco Fagioli (Idelberto), Patrick Henckens (Berengario), Alan Ewing (Clodomiro) – première représentation scénique sur le continent

Lotario - acte ILotario - acte II
Lotario - acte III

Opéra Magazine – avril 2006 – 21 février 2006

“Lotario n’a pas réussi à séduire le public londonien en 1729, disparaissant de l’affiche après dix représentations, sans doute du fait d’un livret peu spectaculaire et dépourvu de véritable élément moteur. Aujourd’hui, la redécouverte de cet opéra vaut surtout pour sa riche caractérisation musicale, succession d’airs certes à l’emporte-pièce mais dont aucun n’est anodin, les rares tentatives modernes d’exhumation scénique et discographique semblant cependant toutes confirmer qu’il s’agit d’un ouvrage secondaire, réservé aux manifestations haendéliennes spécialisées.
A Karlsruhe, l’idée de situer les trois actes chacun à une époque différente apparaît surtout comme un expédient, faute de se donner les moyens d’insuffler une véritable vie dramatique à un argument confus. La première partie se déroule au siècle spécifié par le livret, dans des costumes médiévaux plutôt agréables à l’oeil. Une sobriété en définitive moins ridicule que la transposition contemporaine de l’acte III. Les figurants du Staatstheater ne sont peut-être pas des virtuoses de la hallebarde carolingienne, mais ils apparaissent encore bien plus incongrus dans leurs treillis d’opérette, embarrassés de fusils-mitrailleurs qu’ils manient comme des jouets. Pour l’acte médian, situé à l’époque de Hacndel, le metteur en scène Achim Thorwald cède la place à la chorégraphe Sigrid T’Hooft, peur une reconstitution baroque à la lettre, avec costumes exubérants, attitudes rigoureusement codifiées selon les conventions d’usage, décors peints changeant à vue…le tout illuminé par des centaines de bougies. En l’absence de référence, il est difficile de se prononcer sur la qualité d’une telle restitution, qui paraît exotique et outrée au début, mais à laquelle on parvient à s’habituer. Il est même indéniable que ces attitudes stéréotypées, ces costumes qui déforment les corps et ces rictus soulignés par la lumière vacillante des bougies transportent vite dans un ailleurs fascinant, où la musique acquiert une dimension particulière. Supporterait-on une soirée entière à ce rythme ? Probablement pas. Mais, pour un acte, l’expérience paraît plutôt aboutie, en dépit des maladresses de certains chanteurs qui ont du mal à se plier aux contraintes d’une gestique aussi verrouillée.
Vocalement, la distribution réunit de bons spécialistes. Seule Silvia Hablowetz déçoit dans les airs tourmentés de Matilde, véritable Lady Macheth avant la lettre, dont elle ne parvient à exprimer la violence qu’en s’agitant dans tous les sens. Patrick Henckens négocie honorablement le rôle de Berengario, emploi plutôt rare de ténor baroque non cantonné à une silhouette secondaire. Bea Robein et Heidrun Kordes ont de jolies voix, la seconde ayant cependant tendance à tuber anormalement certains sons. Alan Ewing est un Clodomiro solide, et le jeune Franco Fagioli un captivant Idelberto, sans doute la plus belle voix de falsettiste jamais entendue au Festival Haendel. Direction honnête de Christoph Hammer, appesantie par des instruments modernes qui cadrent mal avec la minutieuse reconstitution d’époque de l’acte II.

Bilbao – Teatro Arriaga – 12 novembre 2005 – version de concert dramatisée – Il Complesso Barocco – dir. Alan Curtis – avec Antonio Abete, Romina Basso, Cyrille Gerstenhaber, Daniele Maniscalchi, Hilary Summers, Sonia Prina

 

Théâtre des Champs Elysées – 15 juin 2005 – version de concert – Kammerorchester Basel – dir. Paul Goodwin – avec Nuria Rial (Adelaide), Lawrence Zazzo (Lotario), Kristina Hammarström (Matilde), James Gilchrist (Berengario), Hubert Claessens (Clodomiro), Tim Maed (Idelberto)

 

Opéra International – juillet/août 2005

“Lotario est le premier opéra composé par Haendel pour la « seconde académie » qui prolonge, à partir de 1729, la Royal Academy of Music, avec plus d’indépendance pour le compositeur. Senesino, Faustina et la Cuzzoni sont partis, il n’a pas pu engager Farinelli, mais sa nouvelle troupe comporte tout de même le castrat Bernacchi et la soprano Anna Strada, future Alcina. Avec son sujet politico-galant, Lotario offre une répartition intéressante des caractères : la vertu inébranlable est incarnée par Adelaide et Idelberto, et l’ambition méchante et ambiguë par le couple Matilde-Berengario, parents d’Idelberto. Quant à Lotario, le primo uomo, il est l’amant et le sauveur héroïque d’Adelaide, mais il n’hésite pas à adopter les méthodes du couple à (a)battre…
Cette richesse psychologique, et l’émotion dont Haendel a su l’habiller, n’ont hélas été qu’esquissées en cette soirée du Théâtre des Champs-Elysées, durant laquelle la plupart des interprètes n’ont jamais donné l’impression d’avoir les moyens de dominer leurs rôles. Et si l’orchestre (Kammerorchester Basel) a semblé excellent, la direction sans relief de Paul Goodwin n’en a guère profité. Les seules prestations de bon niveau sont à mettre au crédit du couple de méchants. Le ténor James Gilchrist domine, bien qu’avec un peu de rudesse, les très nombreuses et longues séries de vocalises de Berengario, tout en se montrant très nuancé dans l’élégie. Ouant à la mezzo Kristina Hammarström, bien que distribuée dans une partie un peu grave pour elle, l’égalité de sa voix, la vélocité de son chant, ainsi que la finesse et l’intelligence de son interprétation, ont été de véri­tables réconforts dans cette soirée où l’on aura seulement entra­perçu Lotario…”

Forum Opéra – Joie et lauriers

“Enfant mal-aimé du public dès le premier jour, issu d’une famille trop nombreuse pour pouvoir se distinguer de ses frères mieux doués, malchanceux même au point de ne pas réussir son retour dans les années baroques en même temps que la plupart de ses congénères, Lotario tente cette saison de jouer les fils prodigues sur la scène du Théâtre des Champs Elysées. Sans y parvenir vraiment ; trop de sièges vides le trahissent.
Les derniers enregistrements de l’oeuvre, réalisés dans la foulée des festivals de Göttingen et de Halle en juin 2004, auraient pourtant dû servir sa cause même si, une nouvelle fois, le grand seigneur pêchant par excès de modestie se présente en simple tenue de concert ; complexé par son livret sûrement, on le serait à moins, les malheurs de la reine Adélaide ne sont pas de nature à engendrer des caractères et surtout des situations qui tiennent en haleine. Une mise en scène parviendrait peut-être à intéresser. En attendant, seule la musique retient l’attention et, pour cela, elle ne manque heureusement pas d’arguments. Les fidèles réunis ce soir le savent, eux qui, sans broncher – l’arrivée des beaux jours guérit les catarrheux – assistent religieusement aux trois heures et demie de concert et, une fois l’opéra terminé, refusent de partir pour encore applaudir. Seuls quelques couples effrayés par l’heure tardive s’échappent en milieu de la troisième partie. Ils ont tort car Haendel, respectueux de la formule, garde le meilleur pour la fin.
L’air “Vi sento, vi sento” d’abord, l’un des plus beaux que le Saxon ait offert au registre de ténor, servi avec dévotion par un James Gilchrist inspiré. Son Berengario, en proie aux remords, reste impitoyable, le rôle écrit pour le fameux Annibale Pio Fabri l’exige. Il mord les syllabes, maîtrise le souffle, habite les impossibles vocalises, joue de leur longueur sans en perdre le sens et tout en préservant sa pugnacité, sa cruauté ; le duc de Spolète n’est pas un séducteur et pourtant, ce soir, magnétise.
A l’acte 3 se déploie aussi “Si, bel sembiante” somptueux duo d’amour entre Lotario et Adelaide où les deux amoureux enfin réunis enroulent leurs voix et triomphent dans le seul ensemble de la partition, unique mais torride. Nurial Rial, juvénile reine d’Italie, rachète alors par sa limpidité la prudence qui, lors de ses précédentes interventions, empêche le frisson. L’air final de la première partie, “Scherza in mar la navicella”, laisse entrevoir d’autres perspectives, l’ovation qui l’accompagne le prouve. Les actes suivants n’en tiennent pas la promesse. Agile, légère, vive, l’eau fraîche de son chant ne désaltère pas. Il faut l’intervention de son partenaire, le bouillonnant Lawrence Zazzo, pour qu’enfin s’écoule naturelle la source de l’émotion. Car le contre-ténor, lui, ne déçoit pas. Du roi de Germanie il sait dominer la dualité : la faiblesse de l’amant et la force du guerrier. Au premier, il offre la chaleur, l’onctuosité, le velouté du timbre, l’ardeur, l’enthousiasme, au second, la puissance, remarquable chez un falsettiste, la virilité, l’énergie. La cadence dans “Non disperi peregrino” ferait exemple s’il était nécessaire encore de prouver l’intelligence et le style.
Matilde ouvre le cortège de ces reines monstrueuses dont la Lady Macbeth de Verdi sera l’incarnation suprême. La mère indigne, la tortionnaire, la sangsue assoiffée de pouvoir laissent présager des arias démesurés où l’acrimonie se conjugue à la violence. Non, Haendel ne parvient pas à élever sa partition à la hauteur du tempérament de l’épouse de Berengario et la personnalité vocale de Kristina Hammarstroem, trop placide, émoussée quand il faudrait trancher, ne comble pas les insuffisances de l’écriture. Huber Claessens, Clodomiro bien chantant, mais un peu terne et Tim Maed, Idelberto monochrome et incertain, complètent la distribution.
Ce répertoire est dangereux ; l’application du Kammerorchester Base pourrait engendrer l’ennui mais l’ensemble compense le manque de fantaisie par le mouvement. Précis, Paul Goodwin le conduit sans faiblir jusqu’au lieto fine qui rassemble tous les protagonistes autour d’un “Gioa e serto (2)” dont le premier mot résume, en dépit de sa longueur, en dépit de ses faiblesses, l’impression générale que laisse cette soirée. “

L’Atelier du chanteur

“Cet opéra peu connu de Haendel souffre d’un livret particulièrement ridicule. À écouter cette version de concert, on se demande quelle mise en scène pourrait lui donner un semblant de crédibilité et d’intérêt. Après un acte d’exposition aux airs particulièrement plats, les deuxième et troisième actes sont heureusement d’une richesse musicale et dramatique croissante. L’orchestre comme les chanteurs semblent aussi rentrer très lentement et difficilement dans l’oeuvre. Le Kammerorchester Basel sonne d’abord bien maigrelet avant de trouver un son plus plein et un meilleur ensemble. Sous la baguette de Paul Goodwin et avec une distribution proche, il a récemment enregistré des extraits de cette oeuvre.
La jeune Nuria Rial sonne d’abord très légère et peu soutenue. Elle chante son air de la fin du premier acte, “Scherza in mar la navicella” (le premier air remarquable de la partition), avec une impeccable virtuosité qui n’en épuise cependant pas le potentiel. Jusqu’au troisième acte et son bel air “Non sempre invendicata”, elle donne à son chant peu à peu plus de rondeur et de soutien. Encore dénuée de défauts et ne forçant jamais sa voix, Nuria Rial est pour le moins prometteuse.
Le très jeune Tim Mead a une jolie voix souple et bien connectée. Son chant est bien phrasé et ses ornements sont souplement intégrés à la ligne vocale. Il transmet une belle intensité dans son dernier air “S’è delitto”, porté par une musique enfin plus dramatique.
Lawrence Zazzo est d’abord le seul à donner une véritable chair dramatique et humaine à son personnage et à son chant. Son air du premier acte “Rammentati cor mio” est le premier qui réussisse à communiquer un sentiment, grâce peut-être au legato et aux belles couleurs vocales de Zazzo. Son bel air vigoureux “Già mi sembra al carro avvinto” est également bien conduit avec une belle plénitude de timbre. Dans “Tiranna, ma bella”, ses qualités vocales et musicales donnent à nouveau plus d’intérêt à la musique que Haendel confie à son personnage.
Kristina Hammarström est une chanteuse impeccable mais d’abord un peu trop propre et froide, avant de trouver au troisième acte davantage de tonus pour son bel air “Impara, codardo”. Haendel lui offre quelques airs qui, interprétés avec plus de corps et de passion, pourraient être impressionnants, comme “Arma lo sguardo” au deuxième acte et “Quel superbo già si crede” au troisième.
James Gilchrist a d’abord une émission dure et directe, plus articulée que liée. Son air du premier acte “Non pensi quell’altera” n’est certes pas passionnant. Mais au deuxième acte, il rend avec un bon tonus son bel air de rage “D’instabile Fortuna”, avant d’offrir un superbe “Vi sento si” au dernier acte, grâce à une émission plus souple et un meilleur legato.
Seul Hubert Claessens reste mal chantant de bout en bout, avec une voix accusant des problèmes vocaux croissants au fil de la soirée. Bien chanté, son air “Alza il ciel” du troisième acte serait pourtant superbe. Hélas, il le beugle d’une voix sourde sans graves ni aigus, cognant son phrasé sans stabilité de posture et bouchant tous ses aigus. “Se il promette calma” pourrait aussi être beau.”

Anaclase.com
“La saison touchant à sa fin, le Théâtre des Champs-Elysées convoque les händeliens fidèles à un dernier rendez-vous : Lotario, opéra en trois actes composé en 1729 par le Grand Saxon d’Albion sur un livret de Rossi – adapté de Salvi qui s’était inspiré assez librement de l’histoire du Saint Empire au Xème siècle et du règne d’Otton 1er -, et créé à Londres à la fin de l’année même, est donné ce soir en version de concert. Injustement méprisé en son temps, l’ouvrage révèle un sens dramaturgique hors du commun, sur un argument qui, traité par un autre musicien, eut put facile-ment s’avérer ennuyeux. Tous les ingrédients sont réunis pour un menu croustillant, amour et pouvoir y croisant une nouvelle fois leurs routes.
Paul Goodwin, la tête du Kammerorchester Basel, présente une lecture d’une grande clarté qui soigne infiniment les timbres sans jamais s’aven-turer à trop accuser les contrastes. En cela, elle montre Händel comme un précurseur du classicisme, tout en l’affirmant héritier de l’âge baroque ; c’est dire la finesse de vue d’un chef soucieux des équilibres qui ne cède jamais à la tentation d’une accentuation caricaturale. Si son interprétation est rela-tivement distante sur le 1er acte, le prélude du second, avec sa sonnerie de trompette, engage encore un peu plus l’orchestre comme un moteur essentiel du drame ; lorsque la crise politique se radicalise, Goodwin souligne un relief nouveau avec une tonicité croissante, à mesure que la situation s’embrouille jusqu’à la sclérose tragi-comique de la fin de l’acte médian. Le dernier épisode est amorcé dans une sorte de lassitude où l’on verra à l’œuvre un Händel parodiant avec superbe ses propres conventions artistiques afin d’exprimer l’inertie précédant son dénouement qu’il pourra éclairer d’autant plus bravement. Saluons les instrumentistes de la formation bâloise qui ont savamment nuancé une couleur délicate tout au long de cette exécution, particulièrement Simon Lilly pour sa belle réalisation du solo de trompette de la 5ème scène de l’Acte III.
Lotario réunit six voix. Si l’Adelaide de Nuria Rial brille par des recitativi mordants où point un tempérament d’une théâtralité directe, le jeune soprano ne convainc guère dans les arie. L’émission manque d’égalité, la place bouge, et la nuance confond souvent pianissimo avec détimbré ; du coup, le chant ne semble jamais vraiment assumé et porte peu, suggérant un personnage plutôt mièvre que l’à-propos des récitatifs vient contredire. Aujourd’hui, cette artiste se trouve mieux distribuée dans un répertoire plus ancien ou dans la musique religieuse. En Clodomiro, Hubert Classens, un rien brumeux dans le récit, rencontre quelques soucis de justesse, avec un aigu parfois à l’emporte-pièce, ce qui ne l’empêche pas de réussir l’aria fermant la 5ème scène du second acte, Non t’inganni la speranza. L’inflexible Matilde convient bien à Kristina Hammarström qui se garde avantageusement d’en faire une furie : le personnage est déterminé, dominé par son orgueil, et ce n’est qu’avant le dénouement qu’il se déchaîne. Avec une précision appréciable, un phrasé bien mené, la chanteuse offre des vocalises joliment réalisées ; on regrettera peut-être un format quelque peu confidentiel. Encore actuellement élève du Royal College of Music, le contreténor Tim Mead est idéalement distribué en Idelberto ; la jeunesse du timbre et une présence discrète et attachante servent bien le rôle. À ce jour, la voix paraît encore un peu droite, et manque de la couleur nécessaire à développer une expressivité plus partageuse, mais son interprétation du Bella, non mi negar de l’Acte II laisse augurer de bonnes surprises pour les années à venir.
Enfin, la soirée est dominée par deux hommes : l’immense Berengario du ténor James Gilchrist qui s’adonne à plus d’un numéro de voltige tout en s’imposant par une projection exemplaire, et Lawrence Zazzo dans le rôle-titre, dont la voix souple et généreusement sonore se met au service d’unart authentiquement précieux. Si l’on se souvient de ses remarquables prestations dans Agrippina, ici-même, Rinaldo à Montpellier ou encore Medea (Liebermann) à l’Opéra Bastille, on observera que la plénitude de l’instrument s’exprime encore plus aujourd’hui, avec une santé vocale sans ombre, et qu’une maîtrise prodigieuse vient donner à son chant une dimension nouvelle.”

Bâle – Martinskirche – 5 juin 2004 – Schwetzingen – 7 juin 2004 – Halle – Festival Haendel 2004Konzerthalle Ulrichskirche – 8 juin 2004 – version de concert – Kammerorchester Baselbarock – dir. Paul Goodwin – avec Nuria Rial, soprano (Adelaide), Lawrence Zazzo, contre-ténor (Lotario), Andreas Karasiak, ténor (Berengario), Annette Markert, alto (Matilda), Roméo Cornelius, contre-ténor (Idelberto), Hubert Claessens, basse (Clodomiro) – première exécution en Allemagne

Lotario à Halle

Göttingen – Festival Haendel – 29 mai 2004 – Il Complesso Barocco – dir. Alan Curtis – avec Maite Beaumont, mezzo-soprano (Lotario), Simone Kermes, soprano (Adelaide), Sara Mingardo (Matilde), Sonia Prina (Ildeberto), Steve Davislim (Berengario), Vito Priante, basse (Clodomiro)