Elisabeth-Claude Jacquet de LA GUERRE

Elisabeth-Claude Jacquet de LA GUERRE
17 mars 1665 (date de baptême) – 1729

 

Elisabeth-Claude Jacquet de La Guerre

CÉPHALE ET PROCRIS
JEUX A L’HONNEUR DE LA VICTOIRE
PASTORALE
pastorale, présentée au Dauphin dans son appartement en 1685, qui la fit exécuter plusieurs fois
?
petit opéra composé à vingt ans

 

“Musicienne, née à Paris, morte dans la même Ville le 27 Juin 1729, âgée d’environ 70 ans, inhumée à Saint Eustache.

Mademoiselle Jacquet dès sa plus tendre jeunesse fit connoître des talents et des dispositions extraordinaires pour la Musique et pour l’Art de toucher le Clavecin. A peine avoit-elle quinze ans, qu’elle parut à la Cour. Le Roi eut beaucoup de plaisir à l’entendre jouer du Clavecin ; ce qui engagea Madame de Montespan à la garder trois ou quatre ans auprès d’elle pour s’amuser agréablement, de même que les personnes de la Cour qui lui rendoient visite, en quoi la jeune Demoiselle réussissoit très bien.

Le mariage qu’elle fit avec Marin de la Guerre, Organiste de l’Eglise de Saint Severin l’obligea de le suivre et de revenir à Paris. Le mérite et la réputation de Mme de la Guerre ne firent que croître dans cette grande Ville, et tous les grands Musiciens et les bons Connoisseurs alloient avec empressement l’entendre toucher le Claveçin : elle avoit surtout un talent merveilleux pour préluder et jouer des fantaisies sur-le-champ, et quelquefois pendant une demi-heure entière elle suivoit un prélude et une fantaisie avec des chants et des accords extrèmement variés et d’un excellent goût, qui charmoient les Auditeurs.

Madame de la Guerre avoit un très beau génie pour la composition, et a excellé dans la Musique vocale, de même que dans l’instrumentale, comme elle l’a fait connoître par plusieurs ouvrages dans tous les genres de Musique qu’on a de sa composition; sçavoir, un Opéra qui a pour titre Céphale et Procris, Tragédie en cinq Actes avec un Prologue, représenté en 1694 et imprimé in-folio. Il. Trois livres de Cantates, dont une partie sont avec Symphonie, volumes in-folio, chez Ballard : les paroles des Cantates de ces deux premiers Livres sont sur des sujets tirés de l’Écriture sainte, dont je crois La Motte auteur de la plus grande partie. Un Recueil de Pièces de Clavecin ; un Recueil de Sonates, un Te Deum à grands Choeurs, qu’elle fit exécuter en 1721 dans la Chapelle du Louvre, pour la convalescence de Sa Majesté. Ses derniers ouvrages n’ont point été encore imprimés, et sont entre les mains de ses héritiers.

On peut dire que jamais personne de son sexe n’a eu d’aussi grands talents qu’elle pour la composition de la musique, et pour la manière admirable dont elle l’exécutoit sur le Clavecin et sur l’Orgue. Elle avoit eu un fils unique, qui à l’âge de huit ans surprenoit ceux qui l’entendoient jouer du Clavecin, soit pour l’exécution des Pièces, soit pour l’accompagnement ; mais la mort l’enleva dans sa dixième année.”

(Évrard Titon du Tillet – 1677 – 1762)

 

Biographie

Née à Paris vers 1665 – Décédée à Paris le 27 juin 1729.

Baptisée le 17 mars 1665, probablement sur l’Ile-Saint-Louis, où ses parents vivaient à cette époque. Petite-fille de Jehan Jacquet, facteur de clavecins à Paris, fille de Claude II Jacquet, lui-même célèbre facteur de clavecins, et titulaire des orgues de l’église Saint-Louis-en-lIe, elle eut deux frères et une soeur, également musiciens. Les parents avaient décidé de donner une formation de musiciens et musiciennes professionnels à tous leurs enfants. C’était, faut-il le souligner, contraire à l’usage qui ne permettait qu’aux fils (et avant tout à l’aîné) d’accéder à une formation approfondie en vue du métier.

Vers 1673 elle fut présentée à Louis XIV et à Madame de Montespan. Elle sut charmer son auditoire par la grace de sa voix et ses dons précoces de claveciniste. Elle vécut à la Cour jusqu’en 1684. Plusieurs fois par semaines, Madame de Montespan donnait des concerts dans ses appartements. Nul doute qu’Elisabeth Jacquet y prenait une part active.
En dehors de ces représentations “publiques”, elle se produisait également chez la noblesse, ou dans des représentations privées au domicile de musiciens de la cour.

Notons qu’au XVIIe siècle, les femmes qui avaient pu bénéficier d’un enseignement approfondi en composition faisaient figure d’exception en France. La plupart des compositrices contemporaines d’Elisabeth Jacquet se bornaient à composer occasionnellement des airs qu’elles publiaient chez Ballard, dans les Recueils d’airs sérieux et à boire de différents auteurs.

En septembre 1684 elle épousa le célèbre organiste et claveciniste Marin de La Guerre (1658-1704). A cette date elle quitte avec son époux la cour pour s’installer sur l’Ile-Saint-Louis, menant conjointement sa vie familiale et sa vie professionnelle. A son domicile parisien étaient organisés des concerts semi-privés très courrus, où se réunissaient et se produisaient les musiciens du temps les plus en vue. Elle acquit une grande renommée en tant que claveciniste et professeur de clavecin. Son filleul Louis-Claude Daquin, notamment, a étudié avec elle. A sa renommée de virtuose s’ajoute celle de compositrice. Ses oeuvres furent exécutées par la suite dans les plus hautes sphères de la société.

En 1687 elle publie son premier livre de Pièces de clavecin. Le recueil est composé de 4 Suites. La partition ne fut retrouvée qu’à la fin des années 1970. La dédicace est adressée à Louis XIV. Elle donne l’image d’une femme ambitieuse, consciente de sa valeur, pleine de créativité et d’énergie. Il y est fait mention de 3 opéras, alors qu’on ne connaissait que Céphale et Procris. Leur existence est confirmée par son testament du 23 octobre 1726.

La partition de son opéra-ballet Jeux à l’honneur de la victoire, représenté en 1685, est perdue. On n’en conserve que le livret et la dédicace, également à Louis XIV. Elle nous révèle une femme à la fière attitude, née du sentiment de sa propre valeur.

En décembre 1691, on lui fait l’honneur d’un article dans le Mercure Galant. L’article a la forme particulière d’un poème dont l’auteur imagine que Jean-Baptiste Lully aurait écrit le jour de la Sainte Cécile et qu’il lui aurait envoyé des “Champs Eliziens” (Lully était mort en 1687). Ce poème est adressé “A la première musicienne du monde” (BNF, Mercure Galant, déc. 1691 : 231-242 ; micr. m. 238).

L’année 1694 voit la représentation de sa tragédie lyrique Céphale et Procris à l’Académie Royale de Musique. Le succès en fut médiocre, ce qui persuada peut-être Elisabeth de ne pas revenir à ce genre. L’oeuvre, comme les précédentes, est dédiée au roi Louis XIV. Dans la dédicace on sent poindre quelque amertume, tout du moins le regret de ne pouvoir occuper une charge officielle. En effet, l’accès aux fonctions officielles était généralement refusé aux femmes à cette époque. Seules femmes employées, dans le domaine musical, les chanteuses. Et leur emploi, ne relevait pas d’une charge.

En 1707 paraissent deux volumes : les Pièces pour Clavecins qui se peuvent jouer sur le violon et Six Sonates pour le violon et le clavecin. Elles sont dédiées comme il se doit à Louis XIV et lui sont présentées en août de la même année. Le roi avait grandement apprécié les Pièces pour clavecin et avait lui-même souligné leur originalité : “Elles ne ressemblaient à rien”, sous-entendu qu’il n’y avait rien de comparable… Alors que l’originalité était chose rare à cette époque dans le domaine de la création musicale.

En 1708 elle dédie encore à Louis XIV son premier Livre de Cantates françoises sur des sujets tirez de l’Ecriture sainte, et en 1711, le second volume. Il s’agissait des premières cantates sacrées à être composées en France.

Le 1er septembre 1715 mourait le Roi-Soleil, et curieusement, à partir de cette date le silence se fait autour d’Elisabeth.

Cette même année, ou peu après, elle publie un nouveau volume de cantates profanes. Dédiées au Prince-Electeur de Bavière Maximilien II Emmanuel qui vécut en France entre 1709 et 1715. Ce volume comprend 3 Cantates : Sémélé, L’Ile de Délos et Le Sommeil d’Ulisse, ainsi qu’un duo pour soprano et basse continue, Le Racommodement comique de Pierrot et Nicole, et La Ceinture de Vénus.

Après cette publication, on ne note plus aucune composition importante, si ce n’est quelques airs isolés publiés chez Ballard dans le Recueil d’airs sérieux et à boire cité plus haut.

En 1721, elle composa un Te Deum qu’on a exécuté à la chapelle du Louvre à l’occasion de la guérison du jeune Louis XV.

Elle mourut le 27 juin 1729 et ses funérailles eurent lieu de lendemain en l’église Saint-Eustache à Paris.

Bien qu’elle poursuivit une carrière indépendante, l’admiration et le soutien du roi ne lui firent jamais défaut. Ses oeuvres furent constamment jouées à Versailles. Elle fut la seule femme compositeur dans le cercle intellectuel féminin qui illumina le règne de Louis XIV, auprès de remarquables femmes de lettres, telles que Madame de Scudéry, Madame de La Fayette ou Madame de Sévigné.

La réputation d’Elisabeth Jacquet de La Guerre traversa rapidement les frontières du Roi Soleil, tant du fait de ses talents de claveciniste virtuose, que de compositeur. Tout au long du XVIIIe siècle son oeuvre jouit d’une notoriété exemplaire, en France et à l’étranger. Mais au XIXe siècle, la compositrice tombait dans un oubli qui prit fin il y a peu de temps, grâce, notamment, aux travaux que lui consacra Catherine Cessac.

Arpeggione (2001)

Elle laisse à la postérité trois livres de cantates, sacrées et profanes, un opéra, un Te Deum, des sonates pour violon et clavecin, des sonates en trio, deux livres de pièces pour clavecin et de nombreux airs et mélodies populaires à une et deux voix.

Ses Pièces pour clavecin révèlent son goût pour l’improvisation et la musique “non mesurée”, tout comme son aîné Louis Couperin.

Outre sa virtuosité et ses qualités de pédagogue, qu’il est difficile de juger aujourd’hui, on ne peut nier l’importance d’Elisabeth Jacquet de La Guerre dans l’histoire de la musique en France, et en Occident en général.

Comme ses contemporains François Couperin, Sébastien Brossard et Jean Féry Rebel, son intérêt pour la nouvelle forme de la sonate pour violon, importée d’Italie est illustré par la publication des Sonates pour violon et clavecin et la composition des premières Sonates en trio “à la manière italienne”. Ces oeuvres marquent une étape importante dans le développement de la musique de chambre en France.

Elle fut la première, nous l’avons dit, à introduire le genre de la cantate sacrée en France, et ces compositions figurent probablement parmi les meilleures du genre à cette époque.

Elle fut également une des premières à composer un opéra-ballet, avec les Jeux à l’honneur de la victoire, composé entre 1685 et 1691. Enfin, elle fut la première femme à voir une de ses œuvres jouée à l’Académie Royale de Musique.

Au total, un compositeur de l’avant-garde, sachant emprunter le meilleur à ses aînés, tout en développant un style très personnel, caractérisé par la qualité et la variété de l’invention.

Elisabeth Jacquet de la Guerre, la première musicienne du monde…

Arpeggione (2001)

 

Pour en savoir plus :

Goldberg – septembre 2002 – Jacquet de la Guerre – dossier – discographie – par Catherine Cessac

Diapason – avril 2002 – Les femmes et la musique – Rôles de composition

Elisabeth Jacquet de La Guerre – Catherine Cessac – Actes Sud – 1995 – 213 pages

“Un portrait très vivant et remarquablement documenté…L’étude de Catherine Cessac met admirablement en perspective l’avènement de notre héroïne, d’abord en retraçant le parcours musical des familles Jacquet et La Guerre, puis en suivant pas à pas le développement d’une “carrière” somme toute harmonieuse… Catherine Cessac veille à alterner efficacement le récit des évènements…et l’analyse succincte, mais pertinente, de ses œuvres.” (Crescendo – décembre 1995)

Opéra International – octobre 1989 – Où les femmes composent… – À l’occasion de la recréation de Céphale et Procris à Saint-Etienne