Antonio qui rit et Francesco qui pleure

Ils sont tous les deux vénitiens, ils ont tous deux marqué le théâtre lyrique de la lagune de façon indélébile. Mais leur fortune emprunte aujourd’hui des chemins bien opposés. Autant l’oeuvre lyrique de Vivaldi retrouve sa renommée d’antan, autant celle de Cavalli est retombée dans l’oubli.

S’en souvient-on ? l’année qui se termine bientôt aurait dû être l’année Cavalli. Hélas, rien n’est venu rappeler qu’il y a quatre cents ans – l’âge de l’opéra – naissait celui qui devait régner sur la scène vénitienne, et laisser des opéras qui furent longtemps les plus populaires dans une Italie qui n’avait pas encore été submergée par la vague de l’opéra bouffe napolitain.

La France, autrefois, bouda le vieux maître, et préféra à son Xerse (1660) et à son Ercole amante (1662) les intermèdes dansés de Lully. Aujourd’hui notre pays peine à payer sa dette : le principal vendeur de CD classique n’offre de lui que deux enregistrements d’opéra, la Calisto et la Didone. Bien sûr, la Calisto est un chef d’oeuvre, notamment dans la production de René Jacobs et Herbert Wernicke, que les Parisiens n’auront jamais eu l’occasion de voir – alors qu’elle est passée à Berlin en 1996, en 2000 et encore en juin/juillet dernier – , et qui restera comme un temps fort de l’histoire de l’opéra baroque. A propos, à quand un DVD de cette production d’anthologie ?

Que sont devenus l’Ercole amante, Giasone, Xerse ? Et pourquoi ne peut-on se procurer en France les 3 CD de L’Orione, enregistrés par Andrea Marcon à Venise en 1998, alors qu’ils sont disponibles chez un vendeur en ligne allemand (*) ?

Une lueur d’espoir pourtant, puisqu’on évoque un enregistrement d’I Strali d’Amore, exécuté en version de concert à Beaune en 2001.

Pendant ce temps, le Rouquin caracole au firmament. On ne va s’en plaindre, après s’être fait l’avocat de la redécouverte des opéras de Vivaldi. Tant mieux si on s’aperçoit enfin qu’à côté des “six cents concertos”, il y a aussi des opéras somptueux, bourrés de drame et de musique.

Tant mieux si les CD d’oeuvres lyriques tombent en pluie d’or. Après la retentissante Juditha Triomphans d’Alessandro Di Marchi, le joli galop d’essai de Rinaldo Alessandrini avec la serenata La Senna festeggiante, voici que ce dernier frappe un grand coup avec une étincelante Olimpiade – Diapason d’Or, Recommandé de Classica – qui marque le départ officiel de l’intégrale des opéras, promise par Opus 111. Et déjà l’enregistrement de la Verita in cimento s’annonce, avec une distribution qui ne compte qu’un seul rescapé – Philippe Jaroussky, qui le mérite bien ! – par rapport à la troupe qui a transporté cet opéra sur les scènes françaises au printemps de cette année. Souhaitons seulement que le succès que mérite cette entreprise ambitieuse ne soit pas gâché par les jaquettes ridicules de Naïve.

Il n’y a pas qu’Opus 111 à s’intéresser à Vivaldi. Ainsi, Giustino nous est venu en deux versions, et il y en a pour tous les goûts : vous aimez les tempi enlevés et baillez pendant les récitatifs ? la version courte d’Alan Curtis en 2 CD est faite pour vous. Vous vous délectez des tempi alanguis et les divines longueurs des récitatifs vous enchantent ? la version longue en 4 (!) CD d’Esteban Velardi vous comblera.

Ajoutons à cela que l’Orlando furioso est disponible en DVD dans la magnifique mise en scène de Pier Luigi Pizzi, sans – hélas ! – Lucia Terrani-Valentini et Victoria de Los Angeles, mais avec une Marilyn Horne encore pétulante.

Faut-il rappeler aussi que Gilbert Bezzina ressuscitera en mars prochain à Nice une véritable nouveauté : la Rosmira fedele.

Et même la télévison publique s’y met, avec deux émissions consacrées par Eve Ruggieri à la vie de Vivaldi. La consécration !

(*) Jpc

Jean-Claude Brenac – Décembre 2002