Scylla et Glaucus

COMPOSITEUR Jean-Marie LECLAIR
LIBRETTISTE D’Albaret
DATE DIRECTION EDITEUR NOMBRE LANGUE FICHE DETAILLEE
1987 John Eliot Gardiner Erato 3 français
1995 John Eliot Gardiner Erato 1 français

 

Tragédie en musique représentée à l’Académie royale de musique, le 4 octobre 1746. Elle connut dix-sept représentations.
La précédente tragédie en musique créée à l’Académie royale, Dardanus de Rameau, remontait à 1739, et avait dû subir d’importantes modifications lors de la reprise de 1744.
La distribution réunissait : Person (le Chef des Peuples d’Amathonte, Sacrificateur), Cuvillier (une Propétide), Mlle Romainville (Vénus), Mlle Cazeau (l’Amour) dans le prologue ; Marie Fel (Scylla), Mlle Coupée (Thémire), Pierre de Jélyotte (*) (Glaucus), Mlle Chevalier (Circé), Mlle Jacquet (Dorine), lamare (Licus), La Tour (un Berger), Albert (un Sylvain, Hécate), Mlle Cazeau (une Coryphée).
(*) la même année, Jélyotte composa la musique d’intermèdes pour Zélisca, comédie-ballet en trois actes, de Lanoue, pour les fêtes célébrées à l’occasion du mariage du dauphin avec l’infante d’Espagne.

Ballets : Peuples d’Amathonte et Propétides ; Sylvains et Bergères ; Ministres de Circé sous des formes agréables ; Divinités de la Mer ; Démons ; Peuples de la Sicile.
Les ballets, réglés par Jean-Denis Dupré permirent d’admirer, entre autres, les talents des frères David et de François Dumoulin, ainsi que d’une nouvelle danseuse, Mlle Sauvage qui embellit le théâtre lyrique…, a la jambe fine, la taille de Nymphe et la physionomie agréable, ainsi que Marie-Anne de Cupis dite la Camargo.
Dès la huitième représentation, un ballet-pantomime, genre alors très en vogue, Un Jardinier et une Jardinière, fut ajoutée à la fin de la tragédie, dansé par Mlle Dallemant et M. Pitro.
À partir de la dix-septième représentation, le 14 novembre 1746, l’ouvrage fut représenté en alternance avec une reprise de Persée, de Lully, puis le 24 novembre.
En revanche, il fut exécuté chez la comtesse de La Mark.
En 1747, le frère de Jean-Marie dit le cadet, frère du compositeur, donna l’oeuvre en version de concert à l’Académie des Beaux-Arts de Lyon dont il dirigeait l’orchestre, répartie sur deux séances. Elle fut reprise sous la même forme en 1750 et 1755.
On ne sait rien du librettiste d’Albaret, dont ce fut le seul livret d’opéra.
La partition a été conservée sous deux formes, une gravée par l’épouse du compositeur, correspondant à la première version, l’autre, manuscrite, conservée à la Bibliothèque de l’Opéra, plus complète, ayant servi au batteur de mesure, le claveciniste André Chéron, ami de Leclair.
Le prologue évoque la victoire de Fontenoy, intervenue en mai de 1745, et le Dauphin, qui avait épousé l’infante d’Espagne Marie-Thérèse-Raphaëlle d’Espagne en 1745, mais qui était en juillet 1746 :

Que, digne fils du plus grand des vainqueurs,
Il apprenne d’un roi que la gloire seconde,
A vaincre, à régner sur les cœurs,
A faire le destin du monde.

Leclair dédia l’œuvre à Marie-Anne-Françoise de Noailles (*), comtesse de La Mark (ou La Marck) musicienne accomplie, qui chantait et jouait du clavecin, son mari jouant de la basse de viole. Madame de La Mark s’était mis dans le goût de faire exécuter des opéras chez elle, en ne faisant appel qu’à des amateurs amis : la duchesse de Brancas, le duc d’Ayen, M. de la Salle, le duc d’Antin. L’orchestre était toutefois dirigé par Royer. Les choeurs étaient composés par les chanteurs de la Sainte-Chapelle, qui chantaient sans qu’on les voit, derrière le théâtre. Il y avait des cpostumes et des machines, et les frais étaient partagés à frais communs.
(*) Marie-Anne-Françoise de Noailles, née en 1719, fille de Adrien Maurice de Noailles (1678-1766), duc de Noailles, maréchal de France, et de Françoise Charlotte Amable d’Aubigné, nièce et héritière de Madame de Maintenon. Elle épousa en 1744 Louis Engelbert de La Marck (1701-1773), duc de La Marck, comté situé en Rhénanie-Westphalie. Elle mourut en 1793.


150me Opéra représenté pour la premiere fois le 4 Octobre 1746, & gravé partition in-fol. Les vers de cette Trag. sont de M. Dalbaret, & la musique de M. Le Clair. Le sujet du Prolog. est les Propetides changées en pierres par Venus, irritée de ce qu’elles nioient sa divinité. Cette fable, analogue à celle de Scylla, est ingénieusement choisie, & bien écrite. On n’a pas encore repris cet Opéra. (de Léris – Dictionnaire des Théâtres)

Synopsis

Prologue
Un Temple de Vénus où les Peuples d’Amathonte celèbrent une fête en l’honneur de la déesse, aux lois de laquelle le redoutable Mars lui-même cède. La fête est interrompue par les Propétides, jalouses de la présence de Vénus dont elles abhorrent le culte et renient la divinité. La déesse descend la punir et les pétrifie ; malheur à ceux qui dédaignent les plaisirs auxquels elle préside… Par l’intermédiaire de sosn fils Amour, elle promet bonheur et prospérité aux peuples qui la révèrent.

Acte I
La tragédie se déroule en Sicile. D’un côté une forêt, de l’autre une vaste campagne. La nymphe Scylla est d’une égale froideur envers tous ses amants, y compris Glaucus, jeune dieu de la cour de Neptune, qui est épris d’elle. Glaucus, conduit au désespoir par la dureté du Scylla, s’en va demander l’aide à la magicienne Circé.

Acte II
Circé est dans son palais. Elle confesse qu’elle ne peut pas vivre sans amour: Inévitablement, elle devient folle amoureuse de Glaucus lorsqu’elle le voit. Glaucus lui demande l’aide de son art pour émouvoir Scylla, mais c’est pour son propre compte que Circé se met au travail, de façon à rendre Glaucus sensible à sa passion nouvellement née. Suit une fête galante, pendant laquelle les ministres de Circé tentent de séduire Glaucus. Le charme réussit. Scylla est vite oubliée et Glaucus tombe aux pieds de Circé. Le confident de Glaucus vient l’informer que Scylla se plaint de son absence. Le nom de Scylla suffit à briser l’enchantement. Glaucus revient à lui et quitte en hâte, pour voler près de sa maîtresse. Circé, furieuse, jure de se venger.

Acte III
Au bord de la mer. Scylla se rend compte que malgré tout, elle est amoureuse de Glaucus. Les amants se retrouvent l’un et l’autre, ce qui amène tout naturellement à une fête. Glaucus appelle les dieux de la mer et les exhorte à chanter sa victoire. La fête est troublée par Circé qui descend sur les lieux dans un nuage. C’est elle qui termine l’acte dans un monologue de colère.

Acte IV
Dans un décor sauvage, avec, en arrière-plan, le mont Vésuve est en éruption. Circé fait de vains efforts pour ramener Glaucus. Scylla arrive sur les lieux et sa présence enflamme la colère jalouse de Circé. Cette dernière fait semblant de se plier aux larmes de Glaucus, mais seulement pour détruire sa rivale avec plus de sûreté. Dès que les deux amants sont partis, elle commence ses conjurations magiques pour se venger de sa rivale. La Lune descend des cieux, se transforme en Hécate et sort de l’Enfer, en apportant a Circé « le plus mortel des poisons que la rivière Phlégéton ait produit sur ses tristes rivages ». C’est le poison qui sera l’instrument de la vengeance de Circé.

Acte V
Un endroit préparé pour une fête. Glaucus et Scylla échangent des mots tendres mêlés de craintes. Le souvenir de Circé inquiète la nymphe. Son amant tâche de la rassurer. Les habitants de la Sicile viennent célébrer l’anniversaire de la libération de leur pays, qui avait été assujetti à l’empire tyrannique des Cyclopes. En voyant la fontaine que Circé a empoisonnée, Glaucus s’exclame: « C’est dans cette fontaine, que j’ai vu tes beaux yeux la première fois ». Scylla regarde dans la fontaine. Le charme de Circé agit. Scylla succombe à sa cruelle vengeance et peu après se précipite dans la mer. Elle meurt, pour être métamorphosée en un rocher ayant la forme d’une femme. Circé triomphe. Elle contemple avec satisfaction la tristesse de son ancien amant.

(livret Erato)


Représentations :

Budapest – Bartók Béla National Concert Hall – 16 mai 2013 – version de concert – Purcell Choir – Orfeo Orchestra – dir. György Vashegyi – avec Emöke Baráth (Scylla), Jeffrey Thompson (Glaucus), Katalin Szutrély (Circé), Andrea Csereklyei (Vénus), Ágnes Pintér (L’Amour), Domonkos Blazsó (Chef des peuples, un Silvain, Licas)

 

Versailles – Opéra Royal – 27, 29 septembre 2005 – Lyon – Auditorium – 1er décembre – Concertgebouw d’Amsterdam – 3 décembre 2005 – en version de concert – Les Talens Lyriques – Choeur Les Elémens (dir. Joël Suhubiette) – dir. Christophe Rousset – avec Gaëlle Le Roi (Scylla), Robert Getchell (Glaucus), Karina Gauvin (Circé), Salomé Haller (Dorine, Vénus), Céline Scheen (L’Amour, Témire), Nicolas Achten (Licas, Hécate), Didier Chevalier (un Sylvain), Cécile Dibon-Lafarge (une Bergère), Solange Añorga (une Dryade), Jean-Christophe Henry (1er Propétide), Marc Manodritta (2ème Propétide) – partition réalisée par Neal A. Zaslaw et John Eliot Gardiner

Classica – novembre 2005

« Karina Gauvin superbe en sorcière outragée, mais articulant mou ; Salomé Haller sous-distribuée face à la pâle Scylla de Gaële Le Roi, le choeur Les Éléments trop maigre dans l’acte infernal et des Talens Lyriques qu’on a entendus bien mieux calés : le Scylla et Glaucus de Jean-Marie Leclair n’a à aucun moment fait oublier la fabuleuse musicalité de Gardiner. »

Forum Opéra – 27 septembre 2005

« Versailles, la nuit. Le château semble endormi, plongé dans la pénombre. L’auditeur traverse la cour d’honneur, oblique sous une fine bruine vers le Pavillon Gabriel, s’engouffre vers l’Escalier du même nom, vaste vaisseau de pierre qui a bien de la peine à faire oublier les marbres polychromes du défunt Escalier des Ambassadeurs, encore une galerie à parcourir et puis… le voici dans l’Opéra royal. Dans un cadre aussi prestigieux, baigné dans de chaudes harmonies vert et or, les Talens lyriques entament l’ouverture de Scylla & Glaucus. Et ce compositeur – plus connu pour ses sonates pour violon – imprime aussitôt à l’oeuvre ce style personnel, mélange d’audace italienne et de grâce mélodique française que Couperin le Grand avait également recherché en son temps.
Les doubles-croches fusent, l’écriture est riche et virevoltante, très rythmée. L’orchestre de Christophe Rousset s’avère précis mais encore un peu trop appliqué. Qu’à cela ne tienne, la reprise de l’ouverture sera bien meilleure, une fois les musiciens plus à l’aise. L’opéra est donné en version de concert, mais la scène bénéficie du remarquable décor en trompe l’oeil (copie de celui du XVIIIème siècle) qui semble doubler l’hémicycle par des perspectives de carton-pâte. L’on se prend alors à rêver que les metteurs en scène modernes nous restituent plus souvent ces temples et ces palais, ces bocages et ces ruisseaux charmants, ces villes accueillantes ou encore ces déserts fantastiques plutôt que de nous infliger une modernité outrancière où les empereurs romains sont habillés en punk pour renifler de la cocaïne, alors que les preux guerriers descendent d’une Cadillac rose… Une tragédie lyrique à Versailles, même sans mise en scène, pourrait alors se révéler bien plus suggestive qu’un déballage de mauvais goût.
Le Prologue à lui seul résume les qualités de l’ouvrage : récitatifs soignés et très lullystes, choeurs aux harmonies presque ramistes, divertissements nombreux et variés qui ne sont pas sans rappeler l’Alcyone de Marais… L’orchestration est opulente, les parties de violons extrêmement exigeantes. On se surprend à battre la mesure alors qu’une symphonie martiale convoquant l’ost des trompettes et timbales annonce la descente de Vénus. Cette unique tragédie lyrique de Leclair, écrite alors qu’il allait sur ses cinquante ans, est bel et bien une oeuvre de maturité, parfaitement ciselée, où le violoniste s’affirme aussi comme un remarquable compositeur pour la voix.
Venons-en à l’intrigue, franche et directe, à l’image de la musique. Glaucus, jeune dieu de la cour de Neptune, s’éprend de la charmante Scylla. Or, la jolie nymphe semble insensible à ses feux, ce qui conduit l’amant désespéré à demander l’aide de la magicienne Circé. Cette dernière, prompte à s’enflammer, tente en vain de le séduire. Scylla avoue son amour à Glaucus, tandis que Circé feint de laisser nos deux amoureux en paix. Il n’en est rien et sa terrible vengeance transformera Scylla en rocher. Si l’argument peut sembler un rien schématique, il a le mérite d’être diablement efficace, et d’amener naturellement les grandes scènes de divertissements dont Scylla & Glaucus regorge.
Gaëlle Le Roi se montre en petite forme et campe une Scylla sans grande présence. La diction est brouillonne, forçant indûment sur la théâtralité des récitatifs, tandis que le chant manque de puissance, avec des aigus trop éthérés. En outre, simplicité et naturel sont absents des petites ariettes strophiques inspirées des chansons populaires de l’époque. Où donc est passée la tendresse de la toute première scène, doucement accompagnée par les flûtes ? Comment transmettre l’hésitante pudeur de l’aveu dans le troisième acte, où la nymphe pleure et dévoile ainsi ses sentiments à Glaucus ? La soprano accentue la prononciation de certaines consonnes, chuchote soudain, claironne ensuite, sans toutefois parvenir à donner véritablement corps au personnage tragique qui lui échoit. L’on ne peut alors s’empêcher de se demander pourquoi le rôle n’est pas interprété par Salomé Haller, honteusement sous-employée. Vénus du Prologue ou confidente de Circé (Dorine), cette dernière a immédiatement conquis la salle grâce à cette voix enveloppante et homogène qu’elle parvient à projeter jusqu’au plafond (représentant Apollon distribuant des couronnes aux Muses), même dans un souffle. En outre, la chanteuse s’est débarrassée du soupçon d’acidité qui jusqu’à ce soir affectait parfois ses aigus.
Robert Getchell est excellent, comme à l’accoutumée. Alliant à la fois puissance et sensibilité, maîtrisant les ornements sur le bout des doigts, le haute-contre surprend toujours par la chaleur de son timbre et la stabilité de son émission. Il mériterait d’être placé au panthéon des Héros de Tragédies Lyriques, aux côtés des illustres Howard Crook ou Jean-Paul Fouchécourt. Son « Quand je ne vous vois pas, je languis, je soupire » (I, 3) est un modèle de plainte amoureuse, qui arrive à éviter les écueils d’une trop grande mièvrerie ou d’une ironie peu crédible.
Christophe Rousset a trouvé en Karina Gauvin une redoutable Circé. Sa voix corsée, pleine et charnue, contraste nettement avec les timbres plus clairs de ses partenaires féminines. C’est à elle que Leclair a sans nul doute réservé ses plus belles pages, où le tempérament changeant de la magicienne trouve écho dans une écriture hâtée et presque comprimée, où un climat précis n’a pas le temps de s’installer : après quelques soupirs dans « il me fuit, hélas, il me quitte » (II, 5), Circé se reprend et fulmine, appelant sa troupe « Courons à la vengeance », de même que dans « Tout fuit, tout disparaît » (III, 4), accompagné de l’archet bondissant du premier violon Stefano Montanari. L’acte IV constitue l’apogée de l’opéra, tant musicalement que dramatiquement. C’est alors que surviennent les divinités infernales, juste après la furieuse invocation de Circé « Noires Divinités » (IV, 4), à faire frémir le spectateur, tant Karina Gauvin est convaincante de rage implacable (on jette alors inconsciemment un coup d’oeil à droite, afin de repérer la plus proche sortie de secours).
Parmi les autres rôles, le timbre de Nicholas Achten paraît encore trop jeune, la voix manque de force et de profondeur. Les graves sont rocailleux, les aigus faiblards, sans même mentionner la fâcheuse habitude de s’arrêter légèrement après chaque mot. Quant à la très ravissante Céline Scheen, au sourire enchanteur, sa voix délicate et fraîche souffre d’une diction un peu maniérée et de fins de phrases oppressées, qui n’entachent cependant en rien la joie lumineuse et enfantine qui l’habite dans chaque air.
Les Elémens sont… dans le leur ! On aura rarement entendu un choeur aussi homogène et présent, alors qu’il ne compte que 19 chanteurs. L’espacement des pupitres est remarquable, réussissant à trouver l’équilibre entre une masse chorale compacte, dense, capable de déferler dans « Que Circé nous inspire d’une fureur nouvelle » (IV, 4), et la légèreté aérienne et pastorale des galants « Chantons, que ces retraites retentissent de nos concerts » (I, 3) ou « Viens amour, quitte Cythère » (V, 2).
Mais le véritable acteur de la tragédie reste l’orchestre, omniprésent, aux mille facettes : sonneries martiales des trompettes, roulements des timbales, douceur des flûtes, sons grainés des bassons associés aux hautbois, famille des cordes au grand complet. Jean-Marie Leclair excelle dans les passages instrumentaux, jouant sur les coloris et insufflant à chaque ritournelle une énergie folle, notamment grâce à des violons saillants : passacaille, loure, tambourin, airs, musette, menuets abondent dans la tragédie, sans pour autant freiner le déroulement de l’intrigue.
La direction de Rousset, vigoureuse voire musclée, s’accorde tout à fait à ce Scylla & Glaucus. Les Talens lyriques tonnent dans la fosse et chaque note qu’ils propulsent est emplie d’une sorte de complicité sur-vitaminée. On saluera en particulier le violoncelliste du continuo, Atsushi Sakaï, qui parvient, en jouant sul ponticello, à donner des accents de castagnettes à son instrument, lors de la scène infernale. Attentifs aux nuances, incisifs dans les attaques, très présents sans pour autant envahir les chanteurs, les Talens lyriques ont frôlé la perfection. Aussi, pour prolonger le plaisir de cette soirée et avant une possible retransmission sur France Musiques, on ne saurait trop conseiller la version de John Eliott Gardiner (Erato), moins dynamique mais plus ample quant au traitement de l’orchestre. »

Altamusica – Leclair vengé par Circé

« L’accueil réservé à Scylla et Glaucus, unique tragédie lyrique de Jean-Marie Leclair, constitue un mystère. Si la création remporta un succès non négligeable, l’œuvre ne fut en effet jamais reprise. Sans doute parce qu’elle arrivait trop tard dans un siècle qui se désintéressait peu à peu d’un genre qu’on disait figé dans ses conventions. Après plus de deux cents ans de silence, sa résurrection en 1986 par John Eliot Gardiner et Philippe Lénaël à l’Opéra de Lyon a connu peu ou prou le même sort, si l’on excepte son magnifique reflet discographique. Peut-être parce qu’elle arrivait trop tôt, la révolution ramiste à peine entamée, et le phénoménal succès d’Atys encore à venir.
L’opéra du compositeur lyonnais recèle pourtant des merveilles aussi nombreuses que leur séduction est immédiate, avec ce léger goût italien qui tente de libérer les carcans de la déclamation. Surtout, le personnage de Circé s’inscrit dans la lignée des grandes magiciennes de la tragédie lyrique, et offre à une interprète dotée d’un minimum de rayonnement dramatique l’occasion de briller grâce au plus kaléidoscopique des rôles.
Tourbillon vocal et scénique, Karina Gauvin emporte tout sur son passage. L’art du chant est immense, les couleurs infinies, et mieux encore, la maîtrise du style ose, par-delà le naturel de l’ornement, déverser sur la phrase un torrent de sensualité. Sa magicienne, sœur de l’italianissime Alcina, séduit en un port de voix glamour pour mieux griffer, et la scène d’invocation du quatrième acte la trouve au bord d’un précipice hallucinatoire.
Comparés à ce voluptueux démon, les deux amants n’ont que peu d’envergure. Gaëlle Le Roi parvient néanmoins à faire de Scylla un être de chair et de sang par l’intensité de la déclamation, dépassant les inégalités d’une vocalité peu orthodoxe. Robert Getchell n’est en revanche qu’un bien fade Glaucus, aussi linéaire dans l’air que le récitatif. Cette atonie constante est d’autant plus regrettable que le ténor américain couvre la tessiture de haute-contre avec une superbe aisance, et dans un français d’une infaillible clarté.
Figures secondaires, Salomé Haller (Vénus aguicheuse) et Céline Scheen (Amour lumineux) n’en sont pas moins expertes, et le très jeune Nicolas Achten essaie de dompter une voix encore fragile par son étonnant don d’éloquence. Quant aux Eléments de Joël Suhubiette, l’excellence de leur élocution confère à chaque intervention du chœur un relief saisissant.
Mais le plus grand défi de Scylla et Glaucus est instrumental. Sous la direction amoureusement affûtée d’un Christophe Rousset ennemi de l’effet de manche comme d’un spectre dynamique trop étendu, les Talens lyriques s’engagent dans la bataille avec bien des atouts – le train d’enfer auquel est jouée la symphonie finale, il est vrai notée « du mouvement que permettra l’exécution » n’est pas la moindre preuve de leur vélocité. Hormis un passage à vide au troisième acte, les musiciens répondent aux sollicitations les plus extrêmes, particulièrement convaincants face aux invocations de Circé, sinon toujours très souple dans les divertissements.
Le beau succès réservé à cette version de concert par la poignée de happy few réunie dans le délicieux écrin de l’Opéra royal de Versailles incitera-t-il quelque directeur de théâtre à oser Scylla et Glaucus sur scène ? Espérons-le… »

ConcertClassicLe Triomphe de Circé – Espoirs déçus pour un retour espéré

Christophe Rousset ne manque pas de courage : offrir sans coupures, avec toutes les splendides guirlandes de danses, les vastes cinq actes pensés par Leclair en demande, mais a-t-il toutes les clefs de cet univers ?
Sa baguette cursive manque de carrure pour les scènes d’enchantements, de nerf dans les tambourins. Partout on imaginait, par défaut, ce qu’une direction plus contrastée aurait pu débusquer de surprises dans une musique qui en regorge littéralement. Lorsque l’élégance régence pointe le bout de son nez, Rousset est à son meilleur – comme pour le si vivaldien « Viens Amour, quitte Cythère » – mais la part noire de l’œuvre lui échappe.
En confiant Circé à Karina Gauvin, Rousset a pris un risque, celui de créer un fossé incomblable entre les styles. Celui aussi de faire entendre une vraie chanteuse, avec des moyens conséquents et une technique trempée reléguant le reste de la distribution à un niveau inférieur. Car qui, sinon la Dorine de Salomé Haller, avec son métal vocal si tranchant et son aplomb de comédienne pouvait hier soir contrebalancer l’incarnation brûlante, dangereuse de Karina Gauvin ? Certainement pas les Scylla et Glaucus de cette résurrection.
Faut il croire les historiens du style lorsqu’ils veulent à toutes fins imposer un ténor au timbre blanc ou une soprano de toute petite pointure, présentant par ailleurs des techniques aussi éloignées les unes des autres, pour incarner des héros de tragédie ? Robert Getchell ne manque pas d’atouts, un bon français, quelques aigus de force, mais ce style si mou, cette vocalise pénible, cet air de ravi de la crèche font regretter le feu – même relatif – d’un Howard Crook, et si Gaëlle le Roi sait se montrer touchante, sa métamorphose sous le poison d’Hécate est hautement improbable. Nicolas Achten doit encore tremper sa basse claire assez attachante, son Licas était de grande venue et permet les espoirs que des gains techniques concrétiseront.
Reste que la soirée fut hantée par la Circé infernale de Gauvin, mais même elle doit progresser, cette fois sur le point de la diction. C’est ce type d’incarnation de grand format qui rendra vie à la Tragédie Lyrique. Un Marc Minkowski les a tentées dans Rameau, pourquoi personne n’ose lui emboîter le pas ? « 
Opéra de Lyon – février 1986 – première recréation en France – cinq représentations – autres représentations au Festival de Bath et au Festival Haendel de Göttingen

 

Londres – 14 novembre 1979 – première reprise intégrale de l’oeuvre – dir. John Eliot Gardiner – à partir d’une transcription de Neal Zaslaw, de l’Université Cornell.