Livret Gli Amori d’Apollo e di Dafne

Prologue

Le Sommeil, Paton, Itaton, Morphée

Le Sommeil:
Déjà les brises annonçant
l’aube toute proche,
les petits vents amis
favorisent courtoisement
ma force tranquille
et les paupières des hommes
(qui ont enseveli leurs mouvements dans un doux oubli)
ne peuvent plus résister
à la douce divinité du Sommeil.
Voici l’heure heureuse,
la plus favorisée par moi,
où je me réjouis de voir
la Nature plongée dans un profond sommeil.
Pas loin d’ici il y a la Déesse
qui, d’une main généreuse,
répand d’humides perles.
Pas loin d’ici il y a la lumière
Qui, par des sentiers dorés, conduit le jour.
Vous, mes chers serviteurs,
Panton, Itaton, Morphée,
tandis que viennent les rêves
depuis les portes de l’au-delà,
servez-les diligemment dans leurs songes
par votre présence,
en revêtant mille apparences et mille formes.
Allez donc visiter ceux qui se reposent, ceux qui dorment.

Morphée:
Sommeil, dieu du repos,
toi qui donnes quiétude et paix,
je prendrai immédiatement tous les traits
du visage humain; et comme il est d’usage
dans mes métamorphoses;
par le rêve je les ferai déraisonner tout juste avant le jour.

Itaton:
Et moi je revêtirai les apparences
d’oiseaux et de bêtes sauvages,
et je suis prêt à me changer en plus de formes
qu’on ne saurait compter,
et souvent je rassemblerai, je mélangerai
plus d’un aspect en un seul objet.

Panton:
Et moi je prendrai les apparences diverses
des choses dépourvues de sens,
et j’irai chez ceux qui dorment,
en représentant les belles perspectives
du carré, du triangle et du cercle,
et j’inventerai tous les arts nouveaux.

Tous ensemble:
Sortez en troupes variées,
joyeuses images et étranges formes,
et au monde endormi,
apportez dans d’agréables rêves,
mille métamorphoses et mille signes,
et que l’homme, être fragile, s’ingénie à les interpréter.

 

Acte I

Scène 1
Titon, Aurore

Titon:
Délicate jeune fille,
principe unique, source et racine
de mes doux sentiments,
mon Aurore chérie,
pourquoi te lèves-tu si tôt ?
Pourquoi te réjouis-tu de voir,
avec une féroce envie,
l’argent méprisé de ma calvitie
se couvrir de frimas douloureux
tandis que je pleure, ô ma Belle ?
Si tu es celle qui dispense la rosée,
n’exige pas la rosée de mes yeux.

Aurore:
Et voudrais-tu que je passe
dans des demeures sans agrément
ma vie avec un amant paresseux,
qui soumet ses forces à une volonté bien faible,
et jouit de son bien dans une froide image ?
Embrasse ces plumes,
baise ces coussins,
avec eux tu peux épancher dans de douces erreurs
tes amours désarmées et impuissantes !

Titon:
Ma fidélité balance ainsi
entre railleries et mépris;
elle me dédaigne,
celle qui me blessa.
Infortuné Titon,
amant mal avisé,
celle qui te brûle le cœur
ne veut pas entendre raison ?
Mais hélas ! A toute injure, à tout outrage,
il sert volontairement de cible et d’objectif,
celui qui alourdit le lit du poids de ses années.

Aurore:
Une jeune femme dont les sens
sont pleins de passions amoureuses,
se pâme et s’évanouit
si elle est obligée de serrer sur son sein un vieillard
qui ne sait, avec effort et bruit,
que tousser les baisers et bredouiller les amours !
La puissance qui lui manque
emplit de morgue le vieillard bavard:
plus il se fatigue,
plus il croit avoir l’aide de ses forces,
mais, enfin désabusé, oppressé par les ans,
il retourne sa colère contre lui et se maudit lui-même !
La main tremblante croit
ressusciter les forces ensevelies,
mais bien vite il s’aperçoit que
qui n’a pas de vigueur n’a pas voix au chapitre:
pour patienter, les chants suffisent,
mais pour combattre, il faut des armes.
Donc, Titon, ne te vexe pas
si je te dis la vérité:
ton amour est folie,
tu crois être à ton midi, alors que tu es à ton crépuscule
crois-en tes rides, crois-en le miroir
être vieux, c’est le résumé de tous les ennuis.
Mais ne crains rien,
cher Titon, crois-moi, je t’aime, par ma foi,
et si parfois
Aurore plaisante et rit de toi,
cela ne signifie pas qu’elle te méprise ou se moque.
Je te dirai pourquoi
je quitte le lit si tôt:
le dieu de la lumière,
voulant aujourd’hui descendre
sur terre pour son agrément,
me pria de conduire à sa place
son char doré et lumineux;
donc je te laisse ici
à ton doux repos,
et je vais assumer les fonctions du Soleil.
Eh bien ! oserais-tu encore dire que la beauté féminine
n’est pas une splendeur divine,
si le Soleil lui-même, le Soleil,
empereur des astres, s’incline devant elle !

Titon:
Va en paix; mais tiens-toi fermement, sois attentive,
prends garde de ne pas abandonner
les rênes, afin de ne pas bouleverser
une nouvelle fois la lumière et le monde,
comme le fit Phaéton;
que tes mains soient rapides et prêtes à tout.

Aurore:
Demande à ton âme,
interroge ton cœur,
pour savoir si ma beauté ne pourra pas servir de soleil !
Retourne-toi et sois tranquille,
car un beau visage saura bien, selon un mode nouveau,
traiter les rayons du soleil.

Scène 2
Cirilla, Alphésibée

Cirilla:
La bienheureuse pauvreté,
n’ayant aucun bien,
ne va pas se quereller:
stupide, le monde ne sait pas
ce que dans l’or il y a.

Je dors dans les plumes innocentes
d’hirondelles et de colombes,
ou bien c’est la paille courtoise
qui soutient mon doux repos,
à votre honte, ô lits hauts et pompeux !

La bienheureuse pauvreté, etc.

Le ruisseau, qui coule ici
avec son pied argenté,
donne à ce corps,
qui ressemble au simulacre du temps,
une douce boisson et un bain commode.

La bienheureuse pauvreté, etc.

Cet âge déclinant
me réjouit chaque jour davantage
parce que de jour en jour
je me rapproche de mon destin bienheureux:
car pour passer au Ciel, le pont obligé, c’est la mort.

La bienheureuse pauvreté, etc.

Celui qui chasse le sommeil par la force
titube et baille,
et les yeux fatigués et faibles qui,
à cause de l’âge ne peuvent voir clair,
pour ne pas s’attrister restent fermés au sommeil.
Mais quel songe troublant
m’inquiète ce matin ?
Il m’a semblé que dans cette plaine,
une jeune fille charmante et délicate
se soit transformée en un tronc rugueux !
Mais je vois là le sage
Alphésibée, qui connaît
les raisons cachées et profondes
de la nature et du Ciel:
lui saura dire ce que cache mon rêve.

Alphésibée:
Lève-toi, blanc principe
du jour lumineux,
et de tes vives et reluisantes splendeurs
ressuscite les belles couleurs que l’ombre cachait.
Le monde semble renaître
du sein de la nuit,
et tandis qu’il resurgit des ténèbres,
les premières lueurs du jour lui servent de langes.
Ah ! Qu’il est bien plus heureux,
ce monde glorieux,
qui n’est plus soumis aux ombres obscures et méchantes,
et, tout joyeux, jouit d’un jour infini !
Mais que fais-tu là si tôt,
petite vieille décrépite,
toi dont le pas, en marchant,
mesure l’intervalle qui te sépare du tombeau ?
Pourquoi ne donnes-tu pas cette heure
au repos et au sommeil ? Où vas-tu ?

Cirilla:
C’est toi seul que je cherche, noble Alphésibée,
pour savoir grâce à toi ce que présage
un rêve que je viens de faire.

Alphésibée:
Et quel était ce rêve ?

Cirilla:
Tu vas l’apprendre.
Il me semblait que dans le sol
s’enracinait le pied
d’une noble nymphe,
et que, devenue aussitôt un arbre,
son feuillage se mettait à bruire au vent.

Alphésibée:
Je viens de voir
la même chose en songe,
et je ne sais comment interpréter une telle vision.
Allons, je m’appliquerai à reprendre
mes arts et études de jadis,
pour déchiffrer ainsi un sens occulte,
qui, plus j’y pense, me stupéfie.

Cirilla:
Va, je suivrai pas à pas
ton chemin.
Un pied tremblant ne peut
se prêter à une course rapide,
et près de sa fin, le mouvement humain prend du retard,
se déplace lentement, et va tout doucement.

Scène 3
Jupiter, Vénus, Amour

Jupiter:
Fille, toi dont les beautés
illuminent de leurs rayons le ciel et les astres,
quel récent chagrin
ose introduire les pleurs
dans tes yeux divins ?
Comment, comment donc
ces fontaines de lumière sont-elles devenues
des sources d’amères larmes ?
Quel déplaisir entraîne
ton beau sein à exhaler des soupirs ?
Comment, sur ton front
qui en sérénité dépasse le soleil,
la morne tristesse ose-t-elle séjourner ?
Ah ! Que la joie du Ciel
ne descende pas aux Enfers,
et que ces esprits indignes et méchants ne puissent jamais
se réjouir de voir les dieux pleurer au Paradis !
Si on peut consoler
les angoisses de ton âme,
on tentera tous les arts, on essaiera tout,
Jupiter fera tout uniquement pour t’aider !

Vénus:
Ce téméraire Apollon,
qui osa me montrer nue
à mon mari boiteux,
quand je me trouvais avec Mars
pour apprendre les usages de l’art de la guerre,
ne fait que se moquer de moi,
et plaisante sur les offenses que j’ai subies !
Et mon étoile amoureuse
ne peut paraître dans le ciel
sans essuyer ses outrages et ses insultes.
Père et Seigneur, je t’en prie,
toi qui peux ce que tu veux,
et qui veux toujours la justice,
d’un seul mot,
ôte le mal, châtie-le, et console-moi.

Jupiter:
Ne te trouble pas, noble Cythérée,
ce sont de joyeuses plaisanteries,
non des injures et des insultes,
ce que le dieu blond te fait.
Et s’il a convoqué
tout le pays des étoiles
pour voir ton corps nu,
ce fut parce que, ne pouvant à lui seul supporter
de contempler tant de gloire,
il appela pour lui tenir compagnie tous les autres dieux,
qui vinrent à son secours
afin qu’il ne se perde pas dans tant de lumière !

Vénus:
Moi, je voudrais châtier une telle hardiesse,
je voudrais briser l’audace d’un tel orgueil.
L’offense pardonnée
incite l’offenseur
à en faire une plus grande;
qui se venge de la première offense
n’en reçoit pas d’autres.
Qui sait se venger est toujours certain
que la vengeance armée
entourera l’honneur de sa garde et de ses murailles.

Jupiter:
Confie tes vengeances
à ton puissant fils.
Il possède bien assez de hardiesse,
et il peut lancer des armes
telles qu’Apollon portera toujours
la marque mémorable de son dédain.

Amour:
Commande, ô mère,
car moi j’agirai, je ne me borne pas à parler,
et je châtierai le Soleil offenseur.

Vénus:
Va, mon fils, va,
ma vengeance est toute dans ta valeur.

Jupiter:
Amour, emploie tes armes
contre cet insolent d’Apollon,
mais prends garde qu’à la fin il ne te désarme pas,
de sorte que, sans l’arc et sans les flèches
avec lesquels tu frappes les amants,
tu ne t’en reviennes pas étourdir le Ciel de tes pleurs !

Amour:
C’est moi qui lui prendrai son arc,
et je le priverai de gloire.
Mère, je t’en fais le serment:
aujourd’hui, triste et affligé
parmi les forêts et les rochers de la Thessalie,
on verra le Soleil vêtu de courroux !

Scène 4
Daphné, Chœur de Nymphes

Daphné:
O trésor plus précieux
que toute richesse,
cœur libre
des envies d’amour !
Liberté chérie,
volonté non offensée,
contentement surhumain
que de disposer de son libre arbitre !
Une âme qui ne subit
aucun effort pour être domptée,
doit avouer vraiment
qu’elle est un Ciel pour elle-même
et, limpide et pure,
elle donne un libre envol à ses pensées.
Un cœur qui ne succombe pas
à la force amoureuse
ne respire pas de l’air, mais du bonheur;
et s’il lui arrive de battre plus fort,
c’est de joie, et non par souci.
Ouvre-moi la porte dorée,
conductrice du jour, lumineuse déesse:
toujours tu me trouveras
en liberté,
sans peur et à l’abri de l’Amour empoisonné.
Ô Hespéride, qui renfermes
les rayons fatigués du soleil couchant,
tu ne me laisseras pas
en proie aux nuits tristes et pleines de soupirs.
Amour ne me retiendra pas prisonnière,
il me verra en liberté du matin jusqu’au soir.
Herbes délicieusement
perlées de rosée,
émeraudes végétales,
exquises verdures,
reconnaissez que Daphné est toujours
ennemie de l’Amour.
Murmurants ruisseaux,
miroirs ondoyants, sources cristallines,
veines courantes d’argent liquéfié
nées de saphirs mouvants,
canaux précieux et doux,
je ne crains pas les traits de l’Amour.
Colline ensoleillée,
bois ombragé,
verte prairie,
soyez mes délices, soyez mes plaisirs:
les sentiments amoureux n’ont rien à y faire.
Donne-moi, belle nymphe,
ma cithare harmonieuse,
car je veux chanter avec des accents joyeux
les vraies louanges de la généreuse liberté.
Liberté chérie,
baume de la vie,
qui préserves notre cœur
de l’infection d’amour,
mon âme te supplie
de t’établir en elle.
Tu es le seul bien
qui soutienne la vie,
tu es la seule paix
de la vie éphémère,
car là où tu ne vis point,
les cœurs asservis sont dépourvus d’âme.
Si richesse et santé
sont perdues, tant pis !
Car même si le genre humain
vit riche et sain,
s’il est lié par une chaîne,
l’or lui est poison, la santé lui est peine.
Mais je ne suis pas encore contente
tant qu’avec danses et rondes, ô belles nymphes,
on ne célèbre pas la joie
sans fin de mon cœur libre.
Dansez avec des bergers
libres d’amour.
Que la pure douceur,
la pure allégresse
soient les plaisirs des cœurs thessaliens,
et qu’un lascif soupir ne trouble jamais la brise.

Ici se place le ballet

Le Chœur:
Dansez, ô nymphes et bergers,
que vos danses soient des sacrifices au Génie,
avant que l’âge ne nous conduise à la froide vieillesse;
qu’on manifeste une noble gaieté.

Que résonne un chant
de joie harmonieux,
qu’hommes et femmes
dansent et sautent,
que les esprits thessaliens
rient et exultent !

Que l’âme se débarrasse de toute charge désagréable,
tandis qu’en ce moment se renouvellent de gaies allégresses,
tandis que, heureux, nos cœurs éprouvent
l’absence de tout regret ennuyeux.

Que résonne un chant de joie, etc.

Daphné:
Douce musique, musique, tu es
vraiment semblable au ciel:
les forêts croissent au son du Ciel
et les dieux rient, imités par nous.
Poursuivez donc le ballet commencé,
joyeuses nymphes, bergers pleins d’allégresse,
que vos pas imitent ceux qui,
là-haut, ne font jamais un faux pas.

Le Chœur:
Renouvelons donc les joyeuses danses,
et que le ciel fasse pleuvoir sur nous de véritables joies:
qui vit sans amour éprouve toujours des délices:
que donc les cœurs sages s’abstiennent d’aimer.

Que résonne un chant de joie, etc.

Qui méprise la liberté n’est qu’un sot,
indigne et ignoble esclavage d’amour !
Qui n’est pas libre, ne peut être noble:
seule la liberté rend les hommes illustres.

Scène 5
Daphné, Philène

Philène:
Cette belle fleur de jeunesse,
qui colore tes joues vermeilles,
cette blancheur de sublime beauté,
qui donne la couleur du lys
à tes mains et à tes seins,
l’or fin qui, pur charme,
s’insinue dans tes cheveux,
tout cela périra, tombera,
la beauté est plus fugace que l’éclair.
Ce trésor de tes belles lèvres,
qui, mignonnement, prend la couleur du corail,
ce loquace petit esprit
qui rougit parmi les perles,
ce petit serpent pourpre
qui vibre comme une langue,
tout cela périra, tombera,
la beauté est plus fugace que l’éclair.
Petite vierge étourdie,
tu ne sais pas les dommages du temps;
le titre doré de «belle»,
le pied des années l’écrase à la fin,
cet âge frais et jeune,
étourdie Daphné, ne t’y trompe pas,
périra, tombera,
la beauté est plus fugace que l’éclair.

Daphné:
Plus le terme de la vie est bref,
plus il faut la passer joyeusement,
dans de délicieuses occupations:
chère amie Philène, que dis-tu donc ?

Philène:
Je dis que sans amour,
la vie n’est que fumée obscure,
brouillard malheureux,
et que la jeunesse,
avril de notre vie,
s’il n’obéit pas au sang
et ne tombe pas amoureux,
ne jouit pas d’un seul instant doux et consolant.
Le vif grenat
de tes belles joues,
s’il n’est pas baisé
par une bouche amoureuse,
tombera, à la fin, fané.
La beauté vieillie
est moquée de tous.
Une nymphe non courtisée et non satisfaite
n’est qu’une morte peinture,
sujette à la poussière;
c’est une froide imitation,
une toile dépourvue de sensibilité,
qui, sur sa vaine surface,
ne conserve qu’une ombre de l’humain.
Daphné, crois-moi,
plus tard tu te repentiras,
tu voudras des amants, et tu ne les trouveras pas !

Daphné:
Toujours donc tu me tourmentes
avec tes folies,
et tu voudrais m’amener
à trahir ma vie,
à réduire en esclavage ma liberté ?
Si tu n’as rien d’autre à me dire, je m’en vais, adieu !

Philène:
Arrête, nymphe sans jugeote,
ne sois pas venimeuse devant les bons conseils.
Si tu n’aimes pas, que veux-tu faire ?
Qui ne connaît pas l’amour
renferme dans sa poitrine un cœur inutile.
La nature t’a produite,
le Ciel t’a créée,
afin que ta fleur
soit cueillie et appréciée à l’aube de tes jours;
et toi, tu attends le crépuscule
de ton âge inutile,
rien que pour voir la fleur de ta beauté séchée,
caduque et fanée,
montrée du doigt par tous avec mépris ?
J’ai pitié de ta
stupidité insensée:
sache, orgueilleuse, sache que
qui n’accepte pas aussitôt
les conseils sensés
boit son repentir dissous dans les larmes:
et dans les années chenues,
la volonté dont on se repent
ne fait pas revenir
la vie déjà vécue,
et se frapper la poitrine
et consumer son souffle dans les sanglots
n’est d’aucun secours à qui est désespéré.
Une seule fois on naît,
une seule fois on meurt,
l’espace de la vie
est fait d’une seule course.
Jouissons de la lumière tant que dure le jour,
car le voyage mortel ne permet pas de retour.

Daphné:
Allons ! Ne réplique pas, ma Philène,
je m’en vais jouir des belles ombres
et des agréables horreurs
de ces forêts:
et je te laisse avec les amours que tu célèbres si bien.

Scène 6
Philène

Philène, seule:
Comme tu es folle,
jeunesse prétentieuse et obstinée !
Le fruit coloré,
né au plus haut de la branche,
ne veut pas être touché
par les mains de l’homme,
mais à la fin il tombe à terre depuis les branches affaiblies,
et sa superbe finit dans les vers.
Ainsi une folle jeune fille
veut que personne ne la regarde,
et elle semble se fâcher
quand on lui parle d’amour;
mais si elle abhorre et méprise de nobles amants,
à la fin, elle sera vil objet de tendresse pour le premier venu.
Apprenez, apprenez,
femmes, tant que vous le pouvez encore:
récoltez le grain
à la chaleur de l’été:
on cueille encore quelques fruits en automne,
mais cette saison fait tomber les feuilles.
Toute plante, même la plus vile,
qui en octobre est dépouillée,
récupère ses ornements
au bel avril fleuri;
mais dans le bref voyage humain,
on ne jouit qu’une seule fois du mois de mai.
Une femme aimée et servie
par un noble amant
ne doit pas mettre d’obstacles
à l’empressement amoureux;
la fleur de notre sexe ne dure que l’instant d’un éclair,
et la vie d’un éclair est un seul «maintenant».
Le bien dure quelques moments,
mais les malheurs durent toujours,
et elles ne reviennent jamais,
les joies du passé:
qui est soumis au destin des hommes
a ri hier, pleure aujourd’hui, et meurt demain.

Scène 7
Céphale, Aurore

Céphale:
Quand viendra donc le jour
où il te plaira jusqu’ici
de descendre, toi ma seule lumière, mon Aurore;
quand viendra le moment
où ton Céphale obtiendra
ce qu’il désire depuis toujours avec tant d’ardeur ?
Attente pleine de tourments,
quand finiras-tu,
avec le terme fatal de ma vie ?
Car je ne sais plus espérer,
et elle ne peut plus résister,
mon âme affaiblie par les soupirs.
Ô mon bien qui me coûtes tant de larmes,
mets fin à mon martyre:
descends consoler mes angoisses,
viens de ton Ciel immaculé
rejoindre les bras de ton fidèle soupirant,
fais qu’un seul jour je goûte le bonheur.
Je sais, je sais bien
qu’aimer une déesse
dépasse trop les faiblesses humaines.
La hardiesse de mon cœur
est châtiée
par mon amère douleur.

Aurore:
Titon est bien aveugle, s’il croit que
je me suis levée si tôt
pour aller conduire, inexpérimentée,
le char doré de la plus haute planète.
Bien autre chose me tient à cœur
que de montrer au monde
que je serais, dans le Ciel, un substitut des rayons du soleil !
J’ai fabriqué une excuse vraisemblable
sur Apollon descendant dans ces contrées,
mais ce qui m’a conduite sur la terre, c’est le seul désir
de voir mon Céphale, mon cœur.

Céphale:
A moins que la lumière ne m’aveugle,
voilà ma bien-aimée;
oui, c’est elle, oui !
Mon cœur, abandonne tes plaintes,
resurgis des tourments:
regarde ces yeux chéris,
imagine-toi ce doux sourire:
divinise ton feu dans ce beau visage.

Aurore:
Céphale ?

Céphale:
Mon Aurore !

Aurore:
Mon doux ami !

Céphale:
Ah ! Que tu as tardé
à venir, ma toute belle!
La pénible attente
a dépecé mon cœur

Aurore:
J’ai fait croire à Titon
que je montais au quatrième cercle
afin de remplacer aujourd’hui le Soleil,
tandis que lui-même descendait dans ces aimables forêts:
et voilà que je viens vers toi, mon bien-aimé.

Céphale:
Ne mentionne pas le nom de Titon:
ce nom est un poignard
qui, hélas, passe par mes oreilles et vient
torturer et massacrer mon âme.

Aurore:
Petit fou que tu es ! Donc, ce vieillard
trouble ta paix,
et ce menton tout blanc,
où la décrépitude accumule les années,
provoque ta jalousie ?

Céphale:
Toi tu dors avec lui, et moi
j’erre ici parmi les bois, amant mendiant ses amours,
et lui, parmi des coussins confortables et légers,
jouit dans un plaisir éternel
des neiges rosées de ton beau sein.

Aurore:
Moi, je ne l’embrasse jamais.
Ces lèvres barbues et poilues
sont d’odieuses forêts,
où jamais je ne saurais
faire pénétrer mes baisers.

Céphale:
Ah ! Ne parle pas de baisers,
car cette douce parole
martyrise délicieusement mes sens !
Titon, Titon est ton seul,
ton cher, ton chanceux amant !

Aurore:
Je sais que tu divagues, ô noble Céphale,
et que tu me taquines par plaisanterie et par bonne humeur.
Un jeune amant
ne doit pas craindre un vieillard incapable;
Amour peut donner à tous
trophée et récompense,
mais sa puissance ne peut jamais
rendre aimables les cheveux blancs.
Ils sont vraiment stupides,
les amants aux cheveux blancs,
s’ils croient que pour leurs visages ridés
on renoncerait à un jeune.
Ils sont depuis toujours mal vus et mal considérés,
les vieux Narcisses et les Adonis gâteux.
Que les vieillards aux poils rugueux sachent
que le duvet doré
est celui qui touche le cœur des nymphes,
dans un doux et délicieux martyre.
Que les pères s’effacent, s’effacent pour les fils,
car l’amour exige des forces, non des conseils !
La fraîche jeunesse
est le jardin des amours,
et la froide et morne vieillesse
est le cercueil des dépits et des rancœurs:
comme ils ne peuvent exercer leurs faibles forces,
ils débitent des proverbes et citent les annales.
Et bien qu’ils rasent et arrachent
leurs poils piquants et vieux,
ils ne diminuent pas pour autant les années ni n’effacent les jours,
et même un miroir bienveillant ne peut leur mentir.
Ni l’ambre, ni les parfums les plus délicats
ne peuvent faire revenir les jours passés !
Renoncer à aimer un doux fruit
pour goûter de grossières baies sauvages,
c’est abandonner l’homme à son sort,
et renoncer à la proie pour l’ombre.
Bref, une nymphe qui aime un vieux faiblard,
montre qu’elle est la rivale des cimetières.
Donc, mon Céphale,
ne crains rien de Titon,
et ne soupçonne pas que ma pure fidélité
ait des flatteries à la bouche, et des fraudes en son sein.
Je t’adore toi seul, et pour toi seul
je brûle et me consume en une douce flamme d’amour;
c’est toi qu’Amour a imprimé dans mon cœur, et un seul sceau
ne peut pas imprimer des marques différentes.
O Dieu, tu divagues vraiment,
et par tes soupçons, tu formes
dans ton imagination
un enfer virtuel.
Et pourtant toi seul, tu es mon âme !

Céphale:
Certes, je crois que tu m’aimes, mais le cœur voudrait
un serment, le sais-tu ?

Aurore:
Je jure par ces rayons,
qui ont transpercé mon âme innocente,
et je jure enfin
par toi-même à toi-même
que le dieu aveugle a inscrit dans ce cœur:
Céphale, tu es mon bien, tu es mon idole”.

Céphale:
Donc allons, ô ma belle,
et que dans la caverne la plus obscure,
les ténèbres avouent
qu’elles n’envient plus la lumière du jour,
puisque, au plus profond de leur obscurité,
jouant avec moi en un combat délicieux,
on verra en plein midi l’Aurore se lever sur la terre !

Aurore:
Allons, Céphale, allons,
et rassure-toi non plus par les paroles,
mais par les faits:
que les actions mêmes attestent mes tourments.

Scène 8
Procris

Procris, seule:
Ah ! Reviens, reviens sur tes pas,
bel assassin de ma fidélité !
Je dis: reviens sur tes pas,
ô traître,
car je n’espère plus
que tu retires ton cœur
des nouvelles amours que tu invoques.
Que ma rivale soit l’alpha et l’oméga
de tes sentiments et de tes pensées, tant pis:
qu’elle me laisse de toi un tout petit pas.
Moi, je suis toujours cette Procris,
qui fut les délices de tes amours.
Hélas, je me trompe, je ne le suis plus !
O parjure infidèle,
je respire dans ton Aurore
mon crépuscule,
et mon désir désespéré voit
dans sa hauteur mon abîme.
Et pourtant je t’aime encore:
la trahison, hélas, m’arrache le cœur,
et malgré moi j’adore le traître.
Le Ciel est-il donc si pauvre en beautés,
que les déesses doivent chercher leurs amants sur la terre ?
L’Olympe souffre-t-il d’une pénurie
d’aimables visages ?
Aurore ne sait-elle pas trouver des amants,
si à mes ardents désirs énamourés
elle ne vole pas la douceur et ôte le bien ?
Céphale, reviens moi,
je suis celle qui fut ta bien-aimée;
hélas, je me trompe, je ne le suis plus !
Hélas, la jalousie
me pousse aux blasphèmes et aux fureurs.
Mais comme ma haute rivale est une déesse,
tant la religion que le respect répriment
mes sanglots au fond de mon cœur.
L’Enfer n’a pas de mal plus grand que le mien:
les misérables damnés, eux, peuvent maudire,
et moi, poignardée, brûlante et lacérée,
je suis damnée, mais ne puis maudire !
Céphale, reviens moi,
je suis celle qui fut ton idole;
hélas, je me trompe, je ne le suis plus !
Ah ! Recevez, ô forêts,
acceptez, ô déserts,
la silencieuse offrande de mes pleurs amers:
excessive est la douleur quand elle est muette.

Acte II

Scène 1
Apollon, Chœur des Muses

Apollon:
Je descends de l’Olympe
dans ces régions ensoleillées,
tellement favorisées par mes rayons
que je ne vois pas de partie du monde
plus belle ni plus délicieuse.
Certes, le Ciel ne peut s‘agrandir,
lui qui, dans son immortalité, contient tous les biens;
mais si jamais
je me lassais des étoiles,
je transporterais ici mon trône, mon char, ma lumière.
Ainsi la belle Thessalie
serait un nouvel écliptique du soleil
Cette belle contrée rappelle tant,
semble reproduire tellement
les éternelles douceurs célestes,
que si un dieu pouvait se tromper,
moi, pris à l’improviste,
je croirais que cet endroit est le Paradis.
O Tempé, ô charmante Tempé
lieu de délices,
perspective du Ciel,
faste de l’univers,
cité de Flore,
beau théâtre d’avril,
scène du printemps, tableau idéal des jardins !
La rivière murmure,
les vents susurrent,
les feuillages brillent,
les eaux jaillissent en doux sautillements.
Délicieuse musique,
ensemble harmonieux,
les oiseaux gazouillent
et rivalisent avec le ruisseau qui chante.
Mortelle humanité,
tu es bien aveugle et ignorante
si, des formes de ton bas monde,
tu ne déduis pas le beau qui règne là-haut !
Car si ici-bas où, à la fin,
la mort et le temps se partagent
les dépouilles de la vie,
si ici-bas les choses sont si belles,
comment dois-tu juger là-haut l’éther et les étoiles ?
Face à tes yeux,
les objets terrestres sont
comme des signes perpétuels
qui t’indiquent la beauté des hautes sphères.
Les plus belles peintures
sont toujours voilées
d’un noble et précieux rideau:
c’est vraiment ainsi
que la lumière est la peinture,
et le monde le voile des fastes du Ciel.
Imagine donc, imagine
la beauté qui est là-haut,
et comment doivent être ces œuvres admirables,
s’il est tellement beau, le voile qui les recouvre!
Mais je veux, pour m’amuser,
dans ce bois m’exercer à lancer mes flèches,
et cet arc célèbre,
qui détruit les pythons
et terrasse les monstres,
je veux l’utiliser contre les fauves errants.
Certes, il faut être actif,
car de même que ne peuvent coexister
la mémoire et l’oubli,
de même on ne peut trouver d’oisiveté chez un dieu.
Vous, retournez, ô mes Muses chéries,
au sommet bienheureux de la montagne sacrée.
Votre pure et immortelle beauté
rend amoureux les esprits d’exception.
Que pour vous tout noble front s’emperle de sueur,
car vos études vainquent la mort.

Le Chœur:
Sur les rives de l’Hippocrène,
sous l’ombre des beaux myrtes,
un nuage passe;
reste seul, cher Apollon:
mais sans toi notre troupe
n’a aucun bonheur.
Reviens vite, reviens, Phoébus;
orne la colline, orne la fontaine de ta splendeur;
que la Thessalie ne te retienne pas trop,
et qu’elle ne dérobe pas à nos yeux
tes rayons dorés.
Une harmonie de gloires et de louanges
chantera en célébrant ta dignité;
de nous toutes, ta divinité
aura toujours de vrais hommages,
d’humbles affections.
De toi dépend, de toi naît
ce qui, après la mort
rend l’homme vivant;
cet honneur que tu distribues,
par-delà les lustres et les siècles,
n’a pas de fin.
Tout vieillit, tout tombe en ruine,
le bronze dur se corrompt
et le marbre fin;
seule la vertu résiste
à l’âge, à la mort
et au destin.

Scène 2
Alphésibée

Alphésibée:
Hélas ! Les études et les artifices
que j’ai plus d’une fois pratiqués
afin de comprendre ce rêve
où une jeune fille fut transformée en arbre,
me prédisent vraiment des maux et des catastrophes !
Le Ciel parle avec nous,
mortels, de plusieurs manières.
Ses voix sont les foudres et les comètes,
et les tremblements de terre et les rêves;
et tout ce qui transcende et dépasse
l’ordre de la nature,
en produisant des prodiges,
vient éclairer nos esprits.
La nymphe transformée en arbre vert
signifie que l’obstination humaine
qui méprise la voix éternelle du Ciel,
est à la fin châtiée,
et transformée en pierre ou en tronc rugueux.
Ah ! Veuille le Ciel qu’aujourd’hui
la Thessalie ne voie pas
ce songe expliqué pour notre malheur.
Je cherche la vieille pour lui raconter ceci,
mais je ne sais où la trouver: d’ici là,
ô Ciel, diffère nos pleurs.

Scène 3
Amour

Amour:
Je veux assurément
accomplir la vengeance
de ma mère;
à ces flèches,
à ce flambeau,
toute grande action est permise.
Je veux qu’Apollon
sente dans son cœur
la force de mon pouvoir;
car mon feu,
là où il s’allume,
jamais, jamais il ne s’éteint.
Dans ces forêts,
pour son agrément
Apollon vient parfois s’amuser;
je veux le frapper
de cette flèche,
afin de le bafouer encore.
Lui se donne des airs,
il fait l’orgueilleux
contre mon pouvoir.
Aujourd’hui j’espère
que son orgueil
en prendra un coup.

Scène 4
Amour, Apollon

Apollon:
Va donc, Amour, décocher tes flèches
pour en frapper les ombres et transpercer les vents,
guerrier tout nu,
soldat vêtu de langes,
Mars enfant,
champion nourrisson,
Grand Chevalier vagissant au berceau,
divinité pygmée de la paresse, dieu du néant !

Moi, de mon arc et de mes flèches,
je sais réaliser des exploits tout-puissants
et donner mes forces pour le bien commun.
Voilà, baignant dans son sang et son venin,
tué de ma main,
au terme d’un glorieux et noble combat ,
l’horrible Python;
ce monstre parmi les serpents,
peste de ces contrées,
terreur de l’univers,
aujourd’hui même, après une brève lutte,
je l’ai cloué au sol avec mes dards.
Moi, qui m’appelle Apollon,
grâce à des actions si belles,
je dépeins et montre
aux yeux des vivants,
avec de vives et brillantes couleurs, ma divinité;
et là-haut, les esprits éternels m’acclament.

Va donc, Amour, etc.

Amour:
Ainsi, Apollon, tu m’appelles
petit garçon inoffensif,
désœuvré, et petit effronté ?
Certes, Phoébus, certes,
je te le ferai regretter dès aujourd’hui !
Aussi petit et menu
que tu me vois,
j’ai bouleversé depuis toujours les séjours
et des hommes et du Ciel.
Aujourd’hui, toi aussi tu me seras fidèle.
De la petite pointe
de la moins forte de mes flèches,
je veux te faire pleurer et brûler.
Tu ne me crois donc pas ?
Tu éprouveras, tu sentiras si je le fais ou non !
Tu es Apollon, tu es le Soleil,
on t’appelle le Dieu blond;
mais moi, ne suis-je donc pas
beaucoup plus grand que ta déité ?
Tu te repentiras de t’être moqué d’Amour.

Apollon:
Va te réfugier sur le sein de ta maman,
va, va, et fuis vers ce lait qui t’est cher,
vers ce doux liquide;
ne te fâche pas, Amour:
un dédain aussi petit,
une colère aussi enfantine
ne réussissent qu’à faire rire;
quand donc a-t-on jamais vu
naître une injure
d’un courroux si minime ?

Ici Amour tire sur Apollon, et s’enfuit

Apollon:
Mais que vois-je, qu’aperçois-je ?
Ah, quel doux rayon,
flamboyant de gloire,
rayonnant d’une lumière impérieuse,
se présente à mes yeux à travers ces buissons ?
O splendide visage,
ô nymphe noble et charmante !
C’est la gracieuse Daphné,
l’Étoile des forêts,
la jeune et nouvelle Déesse,
plus belle que toute autre nymphe.
Ah ! Comme en un instant
je sens mon cœur blessé;
Ah ! comme en un seul instant
Amour, que j’avais outragé,
a tiré vers moi ses flèches acérées,
et comme il voit sa vengeance dans ma douleur !
Belle nymphe,
tourne ton regard vers moi,
décoche dans mon cœur un rayon
de ces soleils jumeaux,
qui donnent une double lumière à ce jour bienheureux;
imprime, rien qu’à me regarder,
un nouveau paradis
dans mes yeux;
avance, que l’image
de ton beau visage vienne enrichir mon cœur;
et, si Amour m’a déjà vaincu, qu’il te vainque toi aussi.

Scène 5
Daphné, Apollon

Daphné:
Plutôt me voir arracher
le cœur de ma poitrine,
que de me laisser persuader
par une voix d’amour.

Et pour que tu t’aperçoives
que je ne veux pas t’écouter,
je me mets des ailes aux pieds
et je m’enfuis loin de toi.

Plutôt me voir arracher, etc.

Ô vents, sur vos ailes
soutenez ma course,
car je ne veux pas écouter
celui qui veut aimer.

Plutôt me voir arracher, etc.

Apollon:
Daphné, qui te conseille
de fuir si vite
loin de moi, qui suis un dieu ?
Arrête tes pas ailés,
afin que mes bras
puissent former une douce chaîne autour de ton cou !
Reçois donc l’amoureux Apollon !
Je suis Apollon, ce blond
doreur des jours,
le répartiteur des heures,
le père des saisons,
le monarque des planètes,
le maître des harmonies, le dieu des chants:
daigne donc, ô Daphné, me consoler.
Je suis le Soleil, et je me vois
moi-même dédoublé
dans tes yeux fripons.
Je voudrais par un baiser
me réunir à moi-même, ô ma chérie;
permets, qu’avec des tentatives amoureuses et de doux noms
je me retrouve en toi, mon trésor.
La foule dévote
a coutume de baiser humblement
les statues des dieux;
vois donc, ô Daphné, vois
à quelle chance tu accèdes,
tandis que je suis touché par le trait acéré de l’amour:
toi, tu peux baiser la bouche d’un dieu vivant!
Étrange métamorphose !
Les mortels suspendent
des ex-voto aux statues de leurs dieux,
et me voilà amené,
dieu idolâtre,
parmi des sanglots de feu et des larmes amères,
ma belle Daphné, à t’élever des autels !
A quoi bon être un dieu,
si une femme me transperce le cœur ?
Mais si c’est vraiment un avantage
que d’être un dieu céleste,
je renonce à mon immortalité,
je renonce à l’éternité et, me soumettant à un doux destin,
pour te chérir, mon cœur, je succombe à la mort.
Ah Daphné, ah fugitive !
c’est bien malgré moi que je dois
vivre éternellement;
je ne peux pas me réduire en poussière;
l’albâtre de tes mains immaculées et pures
ne peut être ma douce sépulture !
Ne fuis pas, ma bien-aimée,
jette-moi un seul regard,
montre-moi un seul moment
un éclair, fût-il de colère,
de ces lumières bienheureuses;
mon éclat aveugle les regards,
et voilà que maintenant
le Soleil s’aveugle dans tes yeux !
Accepte, accepte un seul
de mes soupirs dolents,
bois une simple gorgée
de mes larmes:
voilà qui dira à ton cœur,
que, devant ta beauté née pour blesser les dieux,
j’incline la splendeur de mes rayons.

Daphné:
Apollon, laisse tout espoir,
retourne au Ciel, si tu es un dieu;
ne tente pas ma constance,
car je ne veux pas t’écouter;
supporte tes tourments en paix,
moi je veux mourir vierge.
Si tu es la lumière des jours,
l’œil droit de la nature,
n’accepte pas que mon honneur
soit enseveli dans la nuit obscure;
tu es né pour illuminer,
et moi seule, tu veux me souiller ?
Tu es blond comme l’or,
et ma réputation, tu veux la noircir,
tu possèdes le trésor de la santé,
et tu veux me rendre infirme et malade;
que fera donc l’homme mortel,
si une divinité est si cruelle ?
Tu es pourtant la lumière sublime
des vierges sacrées;
comment se fait-il qu’elles soient vierges,
si ton comportement est lascif ?
Si tu es libre de toute faute,
ne me tends plus d’embûches.
Mais obstiné plus que jamais,
tu veux déflorer ma beauté,
tu veux, avec l’éclair de tes rayons,
aveugler ma faiblesse.
Si j’ai du doux miel sur les lèvres,
je ne veux pas te le donner, cruel !

Apollon:
J’aurais été plus avisé
de ne pas montrer
que je suis une divinité céleste,
car un mépris aussi ingrat
m’aurait été moins pénible.
Et pourtant, malgré moi,
ma majesté lésée,
ma grandeur offensée
se trouve forcée de souffrir les injures et la honte !
Pourtant, traces d’un pied rebelle,
je me penche sur vous et vous suis,
et par la force d’amour je précipite dans l’oubli
votre péché, et mon honneur offensé.

Scène 6
Céphale, Aurore

Céphale:
Donc, tu veux partir ?
Donc, ma bien-aimée,
nos joyeuses douceurs,
trop peu fréquentes, seront interrompues
et mesurées par les rapides instants ?
A peine le cœur s’est-il relevé
des soupirs passés,
que déjà, plein de tristesse, il retourne aux soupirs.
Hélas ! nos brèves jouissances
restent bien opprimées,
abîmées par une série infinie de tourments.

Aurore:
Souffre en silence, mon chéri,
car tandis que je m’en vais,
bien que je sois immortelle, je me sens mourir;
et ce voyage, que j’entreprends vers le Ciel,
me semble une descente au sombre enfer.

Céphale:
Moi je resterai dans cette obscure prison,
pèlerin pleurant,
errant et soupirant,
et toi tu jouiras de ton époux bien-aimé.

Aurore:
Non, Céphale, non,
c’est toi que je désirerai toujours serrer sur mon sein,
pour moi ton souvenir sera éternel.
Ah ! n’en doute pas:
je m’évanouis à l’idée de te quitter.
Je descendrai vers toi le plus souvent
que je pourrai, ô toi mon seul espoir;
aucun objet du Ciel
(si beau soit-il),
n’ôtera de mon cœur fidèle
ton image, mon doux bien.
Va donc, mon seul amour,
va donc, mon cher cœur, mon Céphale.
Je me cacherai ici,
et j’attendrai Apollon,
avec lui je monterai au Ciel.
C’est la langue, non le cœur, qui te dit adieu.
Adieu, Céphale, va !
Hélas ! Mes pas ne peuvent s’éloigner de toi !
Un douloureux battement
veut briser ce cœur !
Mais enfin, il faut partir:
mes pleurs restent avec toi, et ma fidélité.

Céphale:
Ne te cache pas, ma bien-aimée,
ta lumière t’accuse et te révèle;
ta beauté immortelle
illumine les ténèbres, et tu ne peux pas
cacher ta divinité,
à moins d’éteindre la lumière de tes beaux yeux.
Voilà que je reste seul, voilà qu’à midi
mon jour est déjà fini; qui me consolera ?
Pensée énamourée, cours donc, vole donc
vers ton bien ineffable et infini.
Tandis que je m’en vais par des voies solitaires,
errant, gémissant et sans vie,
privé de tout bien, mendiant de l’aide
pour mes douleurs, pour mes angoisses,
je souffre pour une déesse: c’est donc
de ma douleur que naît la gloire et le prestige:
si je languis et pleure pour un objet immortel,
quel illustre martyre, quelles glorieuses peines !
Celui qui pour une beauté noble et sublime
répand des pleurs et fait entendre ses plaintes,
habille ses tourments de majesté,
et imprime son nom dans le marbre éternel.

Scène 7
Céphale, Procris

Procris:
Où donc, Céphale, caches-tu
la rougeur qui t’accuse ?
Ce sang, qui te colore les joues,
s’échappe de ton cœur méchant
et monte à ton visage,
pour écrire les plaintes
contre ton âme plus qu’infidèle.
Ô compagnon ingrat,
méchant et perfide de mes fidèles amours,
de mes constantes affections,
est-ce donc là le prix de mes larmes ?
Si mon nom dérange
la sérénité de ta paix,
rejette-le dans l’oubli,
et que ton souvenir
daigne en laver toute trace dans mes pleurs.

Céphale:
C’est la violence du Ciel
qui a fourni des excuses à mes fautes.
Si une déesse m’attire à elle,
une nymphe n’a pas à se fâcher;
que dans un bon et juste exemple,
la campagne fasse place au Ciel, et la cabane au temple.

Procris:
Cet amour qui te fait brûler pour Aurore
est la même divinité
qui te fit brûler pour moi;
si le trait qui te perce maintenant est le trait d’un dieu,
la flèche aussi
qui me blessa pour toi
fut une flèche divine.
Amour est une divinité égale pour tous les cœurs;
ne mendie donc pas tes excuses auprès du Ciel:
toutes les comparaisons sont odieuses.

Céphale:
Si Amour a blessé mon cœur pour toi,
maintenant il m’a guéri;
la seconde blessure
a refermé la première;
jamais on ne doit accuser un cœur d’inconstance:
Amour n’emploie pas toujours une seule flèche.

Procris:
Recouvre, ô Céphale,
recouvre d’un voile artificieux ton forfait
plus tu l’ornes,
plus tu fais voir sa difformité.

Céphale:
Je te le répète: le Ciel ma forcé.

Procris:
Tout coupable, pour se sauver, impute la faute au Ciel.

Céphale:
Tu estimes donc que c’ est un péché d’aimer une déesse ?

Procris:
La trahison n’est donc pas un péché ?

Céphale::
Suis-je un traître, parce que je ne t’aime pas ?

Procris:
Qui promet et ne tient pas est un gredin !

Céphale:
Si j’ai promis de t’aimer, je t’ai aimé jadis.

Procris:
L’amour n’est pas parfait, s’il n’est pas éternel.

Céphale:
Mais comment l’éternité peut-elle exister sur terre ?

Procris:
Dans les âmes un véritable amour devient éternel.
Mais je ne dispute pas avec toi,
et je pars, accompagnée
d’angoisses désespérées.
Toi, pendant ce temps, console-toi avec Aurore;
moi je m’en vais affligée, désolée et seule.

Scène 8
Céphale

Céphale:
Comme elle a raison
de se plaindre de moi ! Mais qu’y puis-je ?
La pitié m’émeut à tel point
que je pleurerais à entendre ses plaintes;
mais la passion qui me brûle pour Aurore
domine en moi toute autre considération;
ainsi, l’amour se bat avec la pitié,
et tandis qu’ils se portent l’un à l’autre des coups,
mon âme, qui veut s’interposer
pour apaiser leur conflit,
reçoit elle-même les blessures !
Malheureuse Procris,
je t’ai abandonnée, c’est vrai,
et l’oubli a tari les veines des douces larmes
que j’ai versées pour toi.
Ton sort mérite la compassion,
mais ma faute ne mérite pas de châtiments.
On ne peut du reste parler de faute quand
le sentiment humain
quitte un objet, qui finit en poussière,
et s’élève et se tourne vers la divinité.
Mais hélas ! Quelle grave erreur
ai-je commise à laisser
ma pensée avoir pitié de la nymphe
et à détourner mon cœur
d’adorer la déesse !
Procris, mon cœur ne te plaint plus;
Aurore, c’est à toi que mon âme s’unit.
Et vous, larmes
que je commençais à verser par pitié pour Procris,
vous qui inscriviez sur mon visage
des caractères dolents et plaintifs,
demandez aussitôt pardon
à la belle Aurore:
pour sustenter plus d’un amour,
un cœur n’a pas de provisions suffisantes.

Acte 3

Scène 1
Philène, Daphné

Philène:
Seras-tu donc assez stupide
pour refuser les étreintes d’un dieu ?
Voilà que tu peux
te déifier toi-même,
petite sotte, et tu ne veux pas;
et ta volonté s’endurcit et dit non,
tandis qu’un dieu te prie avec une telle ardeur ?

Daphné:
Je ne peux décidément pas
mettre mes oreilles
à l’abri de tes
fastidieux discours !
Et tu insistes, et tu me provoques, et tu me tentes ?
Je n’entends pas le moindre principe de l’amour;
je ne veux pas dans mon cœur
d’affection étrangère à ma paix;
je ne veux pas changer
ma manière de vivre;
qu’Amour joue avec d’autres, pas avec moi.

Philène:
Ce beau visage riant
qui resplendit et charme
chez l’amoureux Apollon,
cette douce bouche
qui parle si suavement,
cela n’emprisonne pas ton âme ?
O dieu ! Cette chère divinité,
ce magnifique aspect
ne font pas naître dans ton cœur
un doux sentiment, et ne t’incitent pas
à répondre à l’amour par l’amour ?
S’il me priait, moi,
je te jure sur ma foi, Daphné,
il m’aurait toute, toute,
et toujours il verrait
que ma volonté est incapable de dire “non”;
mais moi, qui suis si laide
de visage et de poitrine,
si je me serrais contre lui en un doux embrassement,
j’aurais vraiment l’air d’une ombre dans les bras du Soleil !
Aime, Daphné, et que ce soit une gloire
pour tes belles joues
d’avoir tellement plu
au souverain de la lumière et des étoiles !
Si mon œil ne me trompe pas,
le voilà, oui, le voilà;
regarde-le de loin
venir vers nous tout doucement.
Il revient émousser ses prières
contre l’armure glacée
de ton âme impitoyable.
Laisse là ta timidité,
guéris de ta folie,
et si tu ne veux pas avoir d’amants terrestres,
dirige tes amours vers le ciel, dirige-les vers le Soleil.

Daphné:
Je m’enfuirai. Pourquoi n’y ai-je pensé !
Que n’ai-je recours à mon père adoré
afin qu’il me protège des outrages ennemis ?
Père, Pénée,
surgis du fond obscur
de tes eaux limpides;
sauve, oh sauve en cet instant
des mains impudiques
de ce dissolu d’Apollon
ta fille en pleurs
qui, pour se soustraire
aux insultes téméraires,
ne peut brandir d’autres armes que des sanglots !

Scène 2
Pénée, Daphné, Apollon

Pénée:
Ma fille, c’est en vain que tu attends de moi du secours,
car contre le dieu blond
je suis sans résistance :
le Soleil en effet peut dessécher ces eaux,
mais ces eaux ne peuvent pas
obscurcir la lumière et éteindre le Soleil.
Une force inégale, une puissance inférieure
doit reconnaître ses limites
et ne pas tenter d’égaler les plus grands.

Daphné:
Donc sous tes yeux,
ô divinité affaiblie,
ô fleuve outragé,
je deviendrai une misérable proie ?
Ainsi, tout est permis à qui peut tout ?

Pénée:
Je ne trouve qu’un seul remède
pour te protéger des malheurs imminents:
je peux te transformer
en arbre, qui aura une chevelure
éternelle de feuillage:
et tu ne t’appelleras plus Daphné, non, mais Laurier.

Daphné:
Que ma vie aille comme il te plaît:
si pour sauver mon honneur,
un arbre ne suffit pas, si tu veux,
change-moi, en rocher;
j’aime mieux que mon être
s’en aille errant à travers mille formes diverses,
plutôt que de déchoir de l’honneur virginal,
unique trésor des âmes élevées.

Apollon:
Hélas, que vois-je ? Hélas donc, tu te changes en laurier,
ô Daphné, et tandis que tu caches sous les branches
et sous les feuillages
tes beaux membres plus que divins,
c’est un pauvre tronc qui renferme mon trésor !
Quel esprit humain, quel génie divin
est jamais arrivé à un tel mystère ?
Je vois les rayons d’un visage se couvrir de feuilles,
je trouve mon feu transformé en bois.

Scène 3
Apollon, Amour

Apollon:
Infortuné Apollon, vante-toi maintenant de tes triomphes
de créer le jour là où tu poses le regard !
Changé en vent des soupirs, tu ne peux plus
que baiser les feuilles de l’arbre adoré.
Que jaillissent désormais, pour faire leur triste office,
les larmes amères de mes yeux langoureux;
et qu’elles aillent arroser d’une double fontaine
les douces racines d’un laurier.
Il aurait mieux valu pour moi te voir fugitive,
mais belle au-delà de toutes les belles,
plutôt que de devoir, d’une étreinte sans saveur et sans joie,
embrasser un arbre sur cette rive !
Jupiter, crée une nouvelle lumière; moi je ne veux plus
être appelé Soleil; et dans les ondes
de mes larmes chaudes et profondes
j’immerge mon char, et me dépouille de mes rayons.
Brise ma sphère, ou préside toi-même à son mouvement,
pour moi tu peux dire adieu au Zodiaque;
dans une mer de pleurs, je suis un nouveau Neptune,
ma lugubre lyre entonne des accents d’agonie.
A toi je veux recourir, Amour tout-puissant,
fournis la médecine à mon mal terrible;
par un croisement divin, greffe
un rameau de ce laurier sur mon cœur.
Ainsi, ô mon laurier d’une rare beauté,
ma poitrine sera la pépinière de tes branches,
et dans notre douce union,
ma divinité sera ton jardin.

Amour:
Dis-moi, Apollon affligé,
les armes de l’enfant, du pygmée font-elles mal ou non ?
Est-ce bien toi, l’insolent
qui eut la folie de me mépriser ?
Maintenant ma flèche triomphe de toi,
ma vengeance nage dans tes pleurs !
Tu te disputes avec Amour
et, gonflé d’ambition, tu méprises les grands,
et par des propos mal avisés
tes splendeurs veulent rivaliser avec mes flèches.
Le sang de ta blessure écrit cette sentence :
C’est folie d’irriter plus fort que soi”.
Sèche tes pleurs, Apollon,
car pleurer en vain ne guérit pas les maux;
courbe ta nuque sous mon joug,
jure fidélité aux traits amoureux:
devoir me céder n’est pas à ton déshonneur,
car si tu es le Soleil, moi je suis Amour.
Car si tu apportes le jour,
moi je découvre le Paradis à mes fidèles,
et c’est à mes statues
bien plus qu’aux tiennes qu’on suspend des ex-voto;
bien plus, mes vassaux ont coutume
d’être nocturnes, et de renier ta lumière.
De tes larmes j’ai maintenant
fait les perles dont je sertis mon arc;
désormais, tu seras plus modeste
et mesuré avant de m’insulter.
Mortels, qui pourrait donc se garder de moi,
si ma flèche a percé le cœur du Soleil ?

Scène 5
Pan, Apollon, Daphné, métamorphosée

Pan:
Quelles larmes sont-ce donc,
ô dieu lumineux ?
Au lieu d’apporter à ce bas monde
la joie de tes rayons,
tu troubles de tes pleurs le Ciel serein ?
Que feront donc pleuvoir les nuages,
si le Soleil s’égoutte en une pluie jamais vue ?
Si ma curiosité affectueuse
n’accroît pas tes maux,
dis-moi, Apollon, quelles sont tes douleurs !
A écouter tes mésaventures,
ma poitrine sera secouée de sanglots,
mon cœur débordera de larmes de pitié.
Ne refuse pas à toi-même
les bienfaits de mon affection;
bien malheureuse est ta situation présente,
si elle refuse les moyens d’être consolé.

Apollon:
Ô Pan compatissant,
les mots ne savent
comment arriver du cœur à ma bouche,
car à mi-chemin
la douleur s’en empare et les dissout en pleurs;
et la pensée qui part
de l’âme affligée
croit être prononcée,
mais elle n’est que pleurée.

Pan:
Et quelle est la raison
de ta si grande douleur ?

Apollon:
La raison en est Amour.

Pan:
O trouble du monde,
ô désordre du ciel,
ô furie de l’Olympe, ô aveugle divinité !
Ta mère est née des flots,
et ton père boiteux est le dieu du feu;
et toi, tu fais jaillir par milliers
larmes et flammes dans le cœur des amants.
Mais comment, et quel amour
t’a réduit à ce point, ô Apollon inconsolable ?

Apollon:
Vois-tu là cet arbre majestueux,
qui verdit comme l’émeraude dans son beau feuillage ?
Il n’est autre que Daphné, dont le visage
me blessa la poitrine avec les armes de la beauté.
Je voulais lui faire boire
mes larmes dans la coupe d’un baiser,
mais elle s’enfuit tout soudain, pleine de mépris;
moi je la suivais en l’implorant,
et elle, pour m’échapper,
et refuser à mes baisers
le délicieux trésor de sa bouche,
de nymphe s’est transformée en laurier:
ô Apollon, orphelin de tout bien !
Je suis jaloux du bois
qui, par ses racines,
peut s’unir par une voie souterraine
aux racines de ma vie.
Je suis jaloux des vents,
qui baisent souvent son feuillage
honoré et toujours vert.
Et quand je serai au Ciel,
et que j’enverrai mes rayons vers elle,
je serai jaloux même de mes rayons.
Pan, tu ne pleures pas ?
Et où donc as-tu enfermé ta pitié,
si elle ne sort pas de tes yeux en troubles flots ?
Pleurez, herbes, ombres, cavernes, vents, oiseaux et feuillages !

Pan:
Voix-tu ces roseaux ?
Ce sont d’harmonieux souvenirs,
d’âpres mémoires de ma belle Syrinx.
Ne sais-tu donc pas que j’aimais
la belle Syrinx,
et qu’elle, refusant
d’aimer qui l’aimait,
se transforma en un instant en un léger roseau ?
Les forêts et les rochers le savent,
et les rives en pleurèrent.
Moi, comme Amour me le dicta,
j’ai ensuite formé de ce roseau adoré
cet instrument sylvestre
de tuyaux sonores;
et puisque je ne pouvais pas embrasser
la belle nymphe sous sa véritable apparence,
je l’ai ici, transformée, pendue à mon cou:
et tout en soupirant,
j’ai fait de nécessité vertu, ô Apollon !
Ainsi mon esprit
se console, et, musicien énamouré,
je consacre mon souffle
à ces tiges adorées.
Toi, prends donc quelques branches,
et couronnes-en ta blonde chevelure;
couronnes-en ta lyre et console-toi
car dans ces lauriers feuillus et immortels
vivra le souvenir d’éternelles amours.

Scène 6
Pan, Apollon, Daphné

Daphné:
Hélas ! cruel !
tu portes la main féroce
sur une nymphe innocente ?
Sont-ce là tes amours,
ô insidieux Apollon,
ennemi de mon honneur quand je fus femme,
destructeur de mes branches quand je suis arbre ?
Épargne, au moins épargne
à ma vivante humanité ensevelie;
si les nymphes sans défense ne peuvent une fois pour toutes
être à l’abri d’un amant injurieux,
que ce soient au moins les plantes !

Apollon:
Oh ! quels terribles conseils
m’as-tu donnés, ô Pan ? hélas ! comme j’ai lacéré
ce tronc précieux !
Écoute, écoute la voix
de celle qui m’est plus précieuse que la vie,
blessée, hélas, de mes propres mains !

Daphné:
Ce pauvre tronc,
s’il ne mérite pas de pitié, on peut l’arracher.
Mais que le monde sache, ingrat Apollon,
que moi je ne t’ai jamais offensé.
Misérable Daphné,
où trouver sur terre des exemples
de tes malheurs ?
Comme le Destin voulait que tu sois malheureuse,
le Soleil lui-même s’est fait sicaire, assassin !

Apollon:
Pardonne, ô ma chère nymphe,
Mon unique réconfort sous cette rugueuse
et sauvage écorce, mon âme !
Pardonne à cette main,
et si tu veux voir mon châtiment,
sache que pour mon misérable cœur,
Amour prépare des échafauds et des tortures.

Daphné:
Je suis toute satisfaite; bien plus,
je regrette d’avoir été cruelle avec toi, ô dieu blond;
sèche tes larmes, car
avec mon feuillage, avec mes branches,
avec mes racines je m’incline devant toi, et je dis
en langage des hommes
et en paroles de laurier :
Toi, je t’adore et comme amant et comme Soleil

Pan:
O paroles bien dignes
d’être écrites en caractères d’étoiles !

Daphné:
Ami Apollon, adieu;
cet arbre ne peut pas plus longtemps
articuler des mots;
puisse le Soleil ne pas oublier sa Daphné !

Scène 7
Pan, Apollon, Aurore

Apollon:
S’il existait une dignité
plus élevée que d’être un dieu,
j’emporterais là-haut ta beauté.
J’aurai un souvenir éternel
de toi, ma Daphné chérie,
et j’unirai éternellement deux choses
dans mon amour sincère:
être l’amant de Daphné, et être dieu.
Maintenant, je vis consolé,
Pan, et je suis d’accord avec toi:
que cette aventure nourrisse
tantôt ton pipeau, et tantôt ma lyre;
chantons ensemble,
avec de joyeuses symphonies,
les belles et agréables métamorphoses de Daphné et de Syrinx.
Ma Daphné, ma belle Daphné,
de ton feuillage je me ceins désormais les cheveux;
qu’aucune étoile n’ose se comparer
à des couronnes aussi sublimes et étonnantes.
A ma lumière, à mes splendeurs,
je préfère ce cher diadème de lauriers.

Pan:
Syrinx, devant toi s’incline
toute forme terrestre, toute forme céleste;
ta beauté divine
sera toujours chantée dans les forêts,
et jamais personne ni sur terre ni dans le ciel ne peindra
visage plus beau que celui de Syrinx.

Apollon:
Ce beau et généreux feuillage
verdira éternellement sur mon front,
et jamais il n’arrivera que sa branche s’effeuille,
frappée par la foudre, dans la vallée ou sur les monts.
Si un signe pouvait manquer au zodiaque,
le laurier serait bien digne d’aller là-haut.

Pan:
Mes précieux roseaux,
souvenirs de mon feu et de mes pleurs;
mes pénibles angoisses,
comme le veut Amour, je les change en chansons.
Que chacun de nous deux chante en joyeux amant
nos nymphes transformées en plantes.

Apollon & Pan:
Oui, oui, que vivent éternellement
les lumières amoureuses de notre flamme.
Qu’il soit éternel, l’honneur
de qui nourrit une ardeur si sublime.
Et que jamais le ciel ne se lasse de faire résonner
toujours Syrinx et Pan, Daphné et Apollon.

Aurore:
Tandis que tu retournes au Ciel,
ô lumière et joie de l’univers,
ne dédaigne pas que
ta messagère vienne avec toi.

Apollon:
Et quand et comment es-tu descendue
dans ces vallées ensoleillées,
ô toi, splendide peintre du matin ?

Aurore:
Plus tard je te dirai la raison
de ma venue sur terre.

Apollon:
Viens donc avec moi; et que
les yeux des mortels admirent et montrent
l’Aurore et le Soleil unis dans un belle nuée.

Aurore:
Si Titon te demande
si aujourd’hui j’ai conduit ton char,
réponds par un oui mensonger;
que ton mensonge soit
un beau masque de mes stratagèmes.

Apollon:
Comment veux-tu que la lumière
exécute l’œuvre des ténèbres ?
Je suis né pour dévoiler, non pour couvrir les fautes.
Le monde téméraire
ne manquerait pas
de traiter de menteurs mes rayons !

Aurore:
Allons ! Quand il le faut, et quand cela ne nuit pas à autrui,
c’est une noble chose que de forger des mensonges,
et entre deux opposants,
le menteur prudent, le dissimulateur rusé,
est toujours un sûr conciliateur.

Apollon:
C’est ainsi que parlent les femmes, non les déesses;
c’est ainsi qu’on en use dans le monde, non au Ciel.
L’homme scélérat, qui a désormais perdu
toutes les voies de la sincérité,
appelle “prudence” colorer les mensonges.
Mais néanmoins pour te complaire, ô Belle,
je te promets de mentir quand tu voudras,
et à ton vieux Titon
je ferai croire que tu es restée dans le Ciel,
et qu’au lever du jour lumineux,
tu as pourvu à mon remplacement au Ciel.

Ici Apollon et Aurore montent au Ciel

Pan:
Aurore affirme au Soleil
que c’est une raison amoureuse
qui l’a conduite sur terre,
et veut qu’on raconte des mensonges à son Titon
et ourdisse des stratagèmes contre lui.
O amants fous, ô pauvres maris !
O femmes, ô belles femmes,
qu’il meure, qu’il meure
celui qui ne vous adore;
mais qui est assez puissant
pour se passer
des mensonges rusés de votre sexe,
si le Ciel lui-même ne peut s’en garder ?
O beautés, ô beautés,
il ne mérite pas de gloire,
celui qui ne vous désire pas;
mais si la pensée
pénètre le vrai,
on voit partout abonder la beauté,
mais la fidélité est chose rare.
Celui-là est sage et prudent
qui ne croit
qu’à ce qu’il voit:
«Bon négoce,
garantie en main»:
mais à vous, belles femmes, pour ce que je vois,
je ne vous prête pas foi, et je ne crois pas davantage à la garantie.

Ici se place le ballet des fleurs

Pan:
Aux forêts
S’ajoute une nouvelle divinité;
un nouvel honneur,
une nouvelle merveille,
voilà ce que reçoit la vaste famille feuillue.
Célébrons ainsi
un jour si joyeux.
La vertu céleste,
la volonté divine
change et transforme
en vert laurier
le plus bel honneur de la Thessalie.
Ainsi il faut louer
une telle beauté.
Dansons, Hyacinthe,
sautons, Narcisse,
debout, Adonis,
et toi ne reste pas assis
à tes racines, ô Cyparisse;
d’un pied léger, formons un D.
Que chacun s’efforce de dessiner,
de former entrelacs et chaînes,
nœuds et enchevêtrements
et labyrinthes
en rondes variées,
et, belle nouveauté,
qu’on représente un A.
Que la grâce
donne des ailes
à nos pieds,
que les oiseaux eux-mêmes
soient moins rapides et agiles que nos danses;
que l’art des muses
fasse un noble F.
Vents, venez
vous mesurer à nous!
Vents, vous n’êtes pas
aussi prompts au vol
que ne l’est un seul saut de notre danse.
Maintenant, en un éclair,
voilà que se forme un N.
Formons au rythme
d’une parfaite harmonie
des danses voltigeuses,
et au son de douces cordes,
que nos pieds fassent des pas
toujours accordés;
et que le pas et le pied en même temps
se posent pour faire un E.
D qui commence,
A le suit,
puis vient F,
N les poursuit,
et E vient achever son nom.
Toujours on devra honorer
et Daphné et le Soleil.
Que l’on chante Daphné,
nymphe du Soleil,
amour d’Apollon.
Baisez, ô fleurs,
le pied de la reine des lauriers.
Tant que le Ciel durera,
Daphné vivra.

Scène dernière
Philène, Cirilla

Philène:
Voilà donc la fin, ô Daphné,
de ta folie indomptable.
Ne valait-il pas mieux, ô sotte,
complaire à Apollon,
plutôt que de devenir un tronc ?
Maintenant tu souffres la peine de tes fautes:
jamais Philène ne sera si folle !
Se soustraire à de doux baisers,
refuser des plaisirs
pour concevoir d’étranges amours dans les forêts !
Le peuple a bien raison
de dire que le monde entier n’est qu’opinion.
Une greffe de fleur,
on la paie à prix d’or,
et elle est l’honneur et le trésor des jardins;
une greffe de fruits,
on la garde et la soigne,
et on lui donne sa juste mesure de pluie et de soleil:
mais dans les jardins des sens énamourés,
et dans les aimables parterres des âmes,
l’opinion ne veut pas que l’amour puisse se greffer.
Ce qui est permis et qui convient
aux colombes elles-mêmes,
qui sont le symbole de la pureté;
ce qui est permis aux agneaux,
exemples d’innocence et d’humilité,
parmi les nymphes et les bergers
est une marque de déshonneur !
O malheureuse Philène,
ton triste visage ne retrouvera jamais sa sérénité:
temps criminels, criminelles mœurs, quelle loi est-ce là ?

Cirilla:
Alphésibée m’a expliqué
le mystère du songe,
et le sort a voulu que Daphné change de forme.

Philène:
Regarde, Cirilla, regarde,
voilà l’arbre nouveau
en lequel se changea l’obstinée Daphné.

Cirilla:
Belle et honorable métamorphose,
nymphe digne d’un souvenir éternel !
Et toi, tu charges de ton blâme mordant
une action si noble et si illustre ?
Ravale ces mots,
Philène dévergondée,
car la fleur virginale conservée intacte
est digne de partager avec Jupiter en personne
le titre d’éternel et de bienheureux.
Une jeune fille bien née
doit estimer davantage la joie de l’honneur
que la lumière de ses yeux et son cœur.
Bien que (ô jours pleins de ténèbres !)
aujourd’hui les jeunes filles
soient trop hardies,
moi je ne les voudrais pas telles:
il n’en allait pas ainsi de mon temps !
A présent, la petite jeune fille,
à peine sortie du nid,
attend à sa fenêtre
que quelqu’un l’invite à des câlineries;
tandis que sa bouche a encore le goût du lait,
de ses regards elle s’efforce d’empoisonner les gens.
Elle se mord la lèvre lascive,
puis elle la caresse de sa langue,
elle fait l’œil langoureux
dans une douce extase.
Et tandis que sa mère, qui ne se doute de rien,
s’occupe de travaux d’aiguille,
la petite effrontée lance des baisers à son galant.
Dans la fleur de ses vertes années,
elle cueille le fruit de l’infamie.
Mais sur cet honneur qu’elle perd,
elle ouvre une honteuse boutique,
car en usant de méchantes tromperies,
elle se vend pour vierge à cinq ou six garçons.
Si une jeune fille sans cervelle
était en mon pouvoir,
je lui ferais sortir la folie,
ma foi, avec ce bâton,
car seul un bâton, avec ses rigueurs,
peut apaiser les prurits et des démangeaisons !

Philène:
Si tu n’étais pas si vieille,
tu aurais d’autres pensées;
mais, en somme, c’est ainsi que se comporte
la froide décrépitude
qui se morfond en regrets et ennuie les autres.
Tandis que son esprit est privé de douce vivacité,
elle tyrannise les sens bien vivants.
Ces vieilles sorcières
insensées et démentes
mordent toujours de leurs blessantes paroles,
tandis que pour mordre du pain, elles n’ont pas de dents !
Toujours elles chuchotent
leurs conseils insipides;
et lasses désormais de mille jouissances,
maintenant qu’elles ne peuvent plus,
elles se prennent pour des Sibylles !