Si on dansait ?

On la retrouve aussi bien dans les intermèdes des tragédies lyriques ou les entrées d’opéra-ballet que dans les Suites instrumentales. A l’époque baroque, en France, la danse est partout. Allemande, Pavane, Gaillarde, Gavotte, Passacaille, Courante, Sarabande…la plupart sont nées sous la Renaissance et formaient le répertoire des danses de cour.

Petite revue de détail pour s’y retrouver.

Au XVe siècle, n’existaient guère que la “Basse danse” et le “Branle”. Née dans le dernier quart du XIVe siècle, la “basse dance” fut longtemps la danse de cour par excellence, nécessitant des danseurs expérimentés. Il s’agissait d’une danse par couple, majestueuse, quelque peu compassée, où les danseurs se tournaient vers l’extérieur, cherchant à faire preuve d’élégance, de noblesse.

Le branle, née au XIVe siècle, est considérée comme une évolution de la “carole” – ou ronde : elle était donc beaucoup plus populaire. Elle se dansa jusqu’au XVIIe siècle, le plus souvent par couple. Son nom provient de la figure consistant à passer – “branler” – d’un pied sur l’autre. Elle connut de nombreuses variantes : branle simple, branle double, branle gay, branle de Bourgogne, du Haut-Barrois, du Poitou…,mais partout cette danse permettait d’exprimer la joie de marcher ou de sauter en cadence, en couple ou en groupe.

C’est surtout XVIe, mais aussi au XVIIe siècles, que le répertoire des danses de cour va progressivement s’étoffer, avec des danses venues, soit des régions françaises, soit de l’étranger, surtout l’Italie et l’Espagne, mais aussi l’Angleterre et l’Allemagne.

Des régions françaises sont originaires la “Volte”, la “Gavotte”, la “Bourrée”, le “Passepied”, le “Rigaudon”, le “Tambourin”, la “Loure”, la “Musette” et le “Menuet”.

  • La volte est une danse provençale, danse “tournée”, que l’on accusait “d’ébranler le cerveau des damoiselles, par des vertiges et des tournoiements”, et en qui on voit parfois – à tort ? – l’ancêtre de la valse.
  • La gavotte est issue de la région de Gap (dont les habitants portaient le nom de Gavots) et se danse sur une mesure à deux temps et sur un rythme modéré. Elle connut un grand succès dans toute l’Europe, et Lully n’en composa pas moins de trente-sept, dont la première dans le “Ballet des Plaisirs”, en 1655.
  • La bourrée, vieille danse à trois ou à deux temps, populaire dans les régions du centre de la France, devint danse de cour dans la seconde moitié du XVIe siècle, après avoir été popularisée, dit-on, par des Auvergnats à la cour de Catherine de Médicis. D’allure vive et gaie, elle fut également introduite par Lully dans le “Ballet des Plaisirs”, puis reprise par Campra dans ses opéras-ballet.
  • Le passepied est une danse vive, originaire de Bretagne – elle aurait été dansée par les marins – qui fut introduite à la cour en 1587 et intégrée dans les ballets de cour, surtout comme divertissement.
  • Le rigaudon est une danse animée, à deux temps, originaire du Languedoc ou de la Provence.
  • De Provence aussi est originaire le Tambourin, dansée surtout au XVIIIe siècle, sur des pas de bourrée et de rigaudon.
  • La Loure viendrait de Normandie. Elle se dansa jusquau milieu du XVIIIe siècle, sur un tempo lent et grave, accompagnée d’un instrument – la loure – proche de la cornemuse.
  • La Musette est une forme rustique de la gavotte. D’ambiance pastorale, c’était la danse des bergers.
  • Le menuet, danse noble et gracieuse, serait dérivée du branle du Poitou, et fut mis à la mode par Lully qui la présenta à la cour à la fin du premier acte du “Mariage forcé” de Molière, en 1664, et en composa cent-dix ! La danse était exécutée par un couple à la fois, tandis que les autres regardaient en attendant leur tour, dans l’ordre voulu par la hiérarchie sociale. Elle symbolise la soumission absolue au monarque. Progessivement, son rythme s’accélérera, lui faisant perdre son caractère noble au profit d’un caractère galant.

D’Italie, vinrent s’ajouter la “Pavane”, le “Tourdion” et la “Gaillarde”, ainsi que la “Courante”, la “Forlane” et la “Sicilienne”.

  • La pavane est une danse à deux temps, lente et grave, aux pas glissés, que les nobles pouvaient exécuter en habits de parade ou en armes, et qui ouvrait souvent les bals. Elle n’était déjà plus de mode dès la fin du XVIe siècle, concurrencée par le “passomezzo”.
  • Le tourdion et la gaillarde, au contraire, sont des danses rapides, sur un rythme à trois temps. Elles se dansaient toutes deux sur les mêmes airs, le tourdion se dansant “bas et par terre d’une mesure légère, la gaillarde haut et d’une mesure lente et pesante”. La gaillarde se composait de six temps, avec une succession de “grues” (pied en l’air), terminée par un saut majeur reposant sur une posture. Elle apparut dans le premier “Ballet de la Reine”, en 1601, mais disparut après Louis XIII ; Lully n’en composa que deux.
  • La courante était au départ une pantomime, dansée en Italie. En France, elle devint une danse où alternaient pas glissés et coupés, en zigzag, sur une mesure à trois temps. Elle apparaît dans le “Ballet de Madame”, en 1598, et c’était, dit-on, la danse préférée de Louis XIV. Pourtant Lully n’en composa que cinq, dont celle qu’il chanta et dansa dans le rôle de Lysandre, dans les “Fâcheux” de Molière.
  • La forlane vient du Frioul, et était en faveur chez les gondoliers vénitiens au début du XVIIe siècle. Passant en France, elle devint une danse noble et fut introduite dans l’opéra ballet par Campra dans “l’Europe galante”.
  • La sicilienne, enfin, était une danse de rythme modéré et peu accentué qui lui donnait un caractère un peu triste.

L’Espagne apporta la “Chaconne”, la (ou les) “Canarie(s)”, la “Passacaille”, la “Sarabande”.

  • La chaconne était au départ une danse populaire, voire licencieuse, accompagnée de castagnettes. Dansée en Espagne, elle serait originaire des “Indes”, c’est à dire de l’Amérique. Passée en France, elle devint plus grave, se dansant avec les bras largement étendus et des pas glissés, permettant de faire valoir élégance et dignité. Lully en composa dix-neuf.
  • La canarie, venue des îles espagnoles, était particulièrement spectaculaire, s’exécutant sur un tempo rapide, en avant puis à reculons, avec “marque-talons”, “grues”. Lully en écrivit quinze, dont la première dans le “Ballet des Gardes”, en 1665.
  • La passacaille est également d’origine espagnole, et rappelle par son nom (“pasar calle”) la coutume méridionale de se promener le soir dans la rue. A trois temps, elle consiste en une série de variations sur un thème de quatre mesures. Lully en composa quatre.
  • La sarabande arriva d’Amérique centrale en Espagne dans la seconde moitié du XVIe siècle, et fut interdite car son style lascif était jugé licencieux, de nature à “mettre le feu, même aux personnes les plus honnêtes”. En France, son tempo devint de plus en plus lent, lui donnant un caractère majestueux, voire mélancolique. Elle apparut dans le “Ballet des Dieux marins”, en 1608, et était encore très à la mode à l’époque de Lully qui n’en écrit pas moins de vingt-sept.

L’Allemande ne cache pas son origine. Primitivement danse de séduction, voire de prélude à un rapt (!), elle devint danse de cour au milieu du XVIe siècle, en se transformant en une sorte de danse-promenade par couple. A quatre temps, elle se termine sur le pas de “grue” (une jambe levée, pendant que l’autre exécute un petit saut).

La Gigue serait originaire soit de Grande Bretagne, soit d’Italie. De mouvement très vif, de rythme binaire ou ternaire, elle était en vogue dans l’Angleterre élisabethaine, et passa ensuite en France. On la retrouve pour la première fois dans le ballet de la “Délivrance de Renaud”, en 1617, dansée par les sorcières d’Alcine. D’Angleterre vient aussi la Contredanse (“country dance”), francisée en 1740, où les couples sont disposée en carré, ce qui en fait l’ancêtre du quadrille.

Que reste-t-il de toutes ces danses, pour la plupart emportées par la Révolution, si elles n’avaient pas déjà disparu avant ? Des noms qui, certes, sont encore familiers aux amateurs d’opéra-ballet ou de suites instrumentales, mais qui ne leur évoquent rien de précis…

Heureusement, la “belle danse” n’est pas sans défenseur. Les chorégraphes baroques existent bien : rappelons-nous “Atys” et la chorégraphie de Francine Lancelot ; plus près de nous : la Compagnie “L’Eventail” de Marie-Genevève Massé – qui nous a donné récemment un réjouissant ballet de “L’Amour malade”, la Compagnie des “Fêtes galantes” de Béatrice Massin, la Compagnie “Les Fêtes d’Hébé”, et bien d’autres.

Et quand un metteur en scène (Benjamin Lazar), une chorégraphe (Cécile Roussat) et un directeur musical (Vincent Dumestre) unissent leur passion, cela donne l’extraordinaire “spectacle total” du “Bourgeois gentilhomme”.

Comme quoi, on peut recréer un spectacle baroque sans avoir recours à la vidéo et au hip-hop ! Qu’on se le dise !

Jean-Claude Brenac – Mai 2005