Le Concerto Caccini à la cour d’Henri IV

Le 30 septembre 1604, Giulio Caccini quitte Florence pour Paris, à l’invitation de Leurs Majestés Henri IV et Marie de Médicis.

Il faut imaginer un équipage composé, outre du musicien, de son épouse Margherita, de ses deux filles, Francesca (1) et Settimia (2), de son fils Pompeo (3), d’un putto, page de musique, et, pour transporter tout ce petit monde, d’un cheval de selle, deux litières, cinq mules et… un sommier. Dans les poches de Giulio, quatre cent cinquante ducats donnés par le Grand-duc de Toscane.

Giulio Caccini a alors cinquante-trois ans. Il a déjà une belle carrière derrière lui : né près de Rome – on l’appelera Giulio il Romano – il est d’abord chanteur à la Capella Giulia à Rome, puis est appelé à Florence par Francesco de Medici. Là il fréquente la fameuse Camerata du comte Giovanni de Bardi. Il est à la fois chanteur, instrumentiste (luth, chitarrone), compositeur et professeur. En 1592, il suit le comte Bardi, disgracié, à Rome qu’il doit quitter pour Ferrare. Réhabilité, il revient à Florence en 1600, où il devient surintendant de la musique. Depuis la publication de ses Nuove musiche, en 1602, il est devenu le plus représentatif et le plus talentueux des promoteurs de la nuova musica, qu’il décrit lui-même comme une façon de parler en harmonie, et qui se traduit par la disparition progressive de l’écriture verticale du madrigal à plusieurs voix au profit de l’écriture horizontale de l’air accompagné, qui donne la primauté au texte et recherche l’expressivité, notamment par l’ornementation et la virtuosité.

Quelques années auparavant, en octobre de 1600, le Palais Pitti avait connu son heure de gloire musicale à l’occasion du mariage – par procuration – de Marie de Médicis avec Henri IV, représenté par son Grand écuyer, le duc de Bellegarde. Plusieurs spectacles avaient été préparés, qui relevaient du nouveau genre dramatique inventé par la fameuse Camerata Bardi. Qui remporta la palme, Jacopo Peri, avec son Euridice, ou Giulio Caccini, avec son Rapimento di Cefalo ? L’Histoire a surtout retenu l’Euridice, premier opéra conservé, mais, selon le grand duc Ferdinand 1er, le Rapimento, dont n’a conservé que le choeur final (4) avait été la pièce maîtresse des spectacles du mariage royal.

Il semble que l’on doive au poète Ottavio Rinuccini le désir de Henri IV de voir se produire le musicien à la Cour de France. Poète de cour à Florence, Ottavio Rinuccini était issu d’une famille illustre, comptant des artistes, des gens de lettres, des hommes politiques. Artisan de la réforme mélodramatique, il passe pour être le premier à avoir crû qu’une pièce de théâtre puisse être entièrement chantée. Rinuccini était venu en France à la même époque que Marie de Médicis, non pas, comme le veut la tradition parce qu’il en était amoureux, mais pour recouvrer des créances. Bien accueilli à la cour, il avait été nommé gentilhomme de la chambre par Henri IV. Il aurait vanté les mérites de Caccini – et surtout, peut-être, de ses filles – au point que le roi écrivit au Grand-duc de Toscane en août 1604 : Mon oncle, le récyt que j’ay ouy fere du bon concert de Musycque de Julyo Romane avec se fylles me fet vous fere ce mot et pryer par Renocyny quy le vous randra, de me le vouloyr prester pour deux ou troys moys afin que les ayant ouys, je vous puysse mander sy la renomée qui vole d’elles est verytable, et remetant le surplus à la sufysance dudyt Renocyny, je vous pryerai de le crere, et Dieu vous avoyr, mon oncle, en sa sayncte et dygne garde ce XXIII Aoust à Fontainebleau. Lettre appuyée d’une autre, similaire, de Marie de Médicis.

« Mon oncle » ne montra pas grand enthousiasme à se séparer du Concerto Caccini, comme on nommait Giulio et ses filles, et prétexta que Caccini n’était pas en état de voyager. Mais ce dernier fit savoir qu’il se portait comme un charme et qu’il était prêt à partir.

Caccini et sa famille arrivent à Paris à la fin de l’année 1604, et vont y passer quatre mois, pendant lesquels ils vont se faire entendre dans des airs variés : airs italiens, mais aussi français et espagnols. D’abord à la Cour, et avec succès si l’on en croit Caccini lui-même : Nous avons été entendus déjà quatre fois par Leurs Majestés ; il m’est apparu par plusieurs signes que c’était avec plaisir car ils nous ont gardés chaque fois depuis 24 heures jusqu’à une et parfois jusqu’à deux heures après minuit.

D’autres amateurs se pressent pour les écouter : Dans la maison du baron Gondi où nous logeons depuis vingt jours, est venu pour nous entendre chanter et pour dîner le duc de Nemours (5), qui nous a tellement appréciés que, sans aucune réserve, il a dit au roi préférer notre musique à celle des Français et qu’il nous l’a juré. Sont venus nous entendre aussi l’ambassadeur d’Espagne, celui de Venise et celui de l’archiduc d’Autriche qui nous ont dit des choses semblables, de même que, chez M. Zamet (6), quand il nous invita à déjeuner, quantité de seigneurs et de dames qui vinrent plus tard.

Henri IV n’y connaît pas grand chose en musique, mais a vite fait de tomber sous le charme de Francesca, alors âgée de dix-sept ans : la Cecchina a chanté deux airs français avec beaucoup de plaisir de la part du roi qui les lui fit répéter deux fois. Le roi va jusqu’à prier Giulio de laisser sa fille aînée à Paris, et l’on sollicite l’autorisation du Grand-duc. Selon certains, Ferdinand aurait acquiescé, et Francesca serait demeurée quelque temps après le départ de son père. Mais rien ne le prouve, et plus nombreux sont ceux qui pensent plutôt qu’il aurait refusé, et que Francesca serait partie en même temps que sa famille.

Caccini, dans les derniers jours d’avril 1605, va prendre congé des souverains à Fontainebleau. A sa demande, Marie de Médicis lui remet directement une lettre à l’attention du Grand-duc : Mon oncle, vous recevez celle-ci par les mains de Giulio Romano lequel s’en retourne maintenant par delà avec sa troupe, et vous puis assurer qu’il s’est si bien comporté qu’il a laissé beaucoup de contentement de lui au roi monseigneur, à moi et à tous ceux qui l’ont ouï. C’est pourquoi je vous prie de l’avoir toujours en bonne et favorable recommanndation aux occasions qui s’en présenteront.

Les musicologues se sont posé la question : à quelle motivation répondait l’invitation faite au chantre de la monodie accompagnée de venir se produire à Paris ? La Régente était-elle nostalgique de la musique entendue à Florence ? Voulait-elle faire découvrir aux Français la musique que Florence venait d’inventer ? Il est difficile de savoir quel était alors, à Paris, le degré de connaissance des innovations florentines. Mais il est évident que la nombreuse suite française accueillie à Florence à l’occasion des noces de 1600 avaient dû se faire l’écho des spectacles d’un nouveau genre, et susciter la curiosité des artistes et des courtisans. On a généralement conclu que, par l’invitation faite à Caccini, Marie de Médicis visait un double objectif : faire partager à la France les innovations musicales florentines qu’elle avait connues, et, par la même occasion, affirmer sa propre compétence dans le domaine artistique.

On s’est également demandé quel avait pu être l’impact du voyage de Caccini à Paris. Les avis sont partagés, car l’absence de mention de la présence de Caccini à Paris dans les témoignages des contemporains ne manque pas d’être troublante.

Il est certes difficile de nier que la tournée des Caccini ait laissé une empreinte durable chez les musiciens et les théoriciens de la musique. Ainsi, plus de trente ans après, Marin Mersenne se souvient dans son Harmonie universelle (1636) : Jules [Caccini] joignit son citharron à sa voix, afin de faire une basse perpetuelle, comme ils font encore en Italie, où ils ont quasi tousjours un petit orgue, ou un theorbe dans les recits qu’ils font sur le theatre. En 1670, le chanoine Ouvrard attribue à Caccini l’honneur de la réforme mélodramatique : Julio Caccini, Florentin, a introduit le premier la basse continue […] et delà on a pris occasion de mêler avec les voix toutes sortes d’instruments en différentes manières. Comme l’écrit Philippe Beaussant, il semble bien que le souvenir de Caccini soit resté vivant jusqu’à la fin du XVIIe siècle, quand ses contemporains, voire ses successeurs, étaient oubliés.

Quant aux amateurs et au public de cour, plus que la musique italienne, ils auraient surtout apprécié la virtuosité vocale des Caccini mise au service de la musique française. Si donc les Caccini ont bien triomphé, c’est qu’ils n’ont pas borné leur répertoire à la musique italienne et ont su flatter le goût musical du souverain et des courtisans français. On comprend pourquoi le projet un instant caressé par Marie de monter à Paris la Dafne de Jacopo Peri, soit rapidement passé aux oubliettes(7) : La reine me dit qu’elle voulait que nous représentions la Daphné lorsque viendrait Rinuccini ; il est venu, mais on n’en a plus parlé et nous sommes maintenant oisifs.

Et si les raisons de la visite de Caccini n’avait pas eu que des motivations artistiques ? Certains avancent l’hypothèse qu’elle était d’abord diplomatique et politique, bien plus que musicale, et à resituer dans le contexte de la succession du pape Clément VIII. Celui-ci était malade depuis longtemps – il devait mourir le 3 mars 1605, pendant le séjour de Caccini à Paris – et Henri IV et Philippe III d’Espagne intriguaient pour que leurs cardinaux “nationaux” soient en position d’éligibilité au Vatican, notamment le cardinal de Joyeuse pour la France, et le cardinal Avila pour l’Espagne. Finalement, un Médicis pro-français, Léon XI, fut élu le 1er avril 1605, mais mourut quelques semaines plus tard, le 27 avril, au grand dam de Henri IV, laissant la place à un Borghese, Paul V.

Agent double, voire triple ou quadruple (!), Caccini serait venu à Paris pour affaires, sous une excellente couverture. Si secret d’État il y eut, il fut bien gardé !

Jean-Claude Brenac – Février 2010

(1) Francesca Caccini (1587 – 1640), cantatrice, claveciniste, luthiste et compositeur

(2) Settimia Caccini (1591 – vers 1638), chanteuse et compositeur

(3) Pompeo Caccini (vers 1580 – vers 1624), chanteur et peintre, aîné des trois enfants de Caccini

(4) Fétis raconte à ce propos que la partition du Rapimento faisait partie des oeuvres artistiques ramenées de Venise par les armées de Bonaparte, et qu’elle fut un temps conservée à la Bibliothèque du Conservatoire de Paris, avant d’être restituée aux Vénitiens en 1815, sans – hélas ! – qu’une copie en soit effectuée.

(5) Henri Ier de Savoie – Nemours (1572 – 1632) . En 1528, le roi François Ier avait donné le duché de Nemours à Philippe de Savoie.

(6) Sébastien Zamet (1549 – 1614), Lucquois naturalisé en 1581, fut un financier de la cour de France.

(7) on a tout lieu de le regretter, car la partition aurait ainsi – peut-être – été conservée, alors qu’il n’en subsiste que quelques fragments.