CD La Morte d’Orfeo (direction Françoise Lasserre)

COMPOSITEUR Stefano LANDI
LIBRETTISTE Alessandro Matthei

 

ORCHESTRE Akadêmia
CHOEUR
DIRECTION Françoise Lasserre
Orfeo Cyril Auvity
Teti, Calliope Guillemette Laurens
Lincastro, Fosforo Damien Guillon
Ireno, Fileno Jan Van Elsacker
Bacco, Caronte Dominique Visse
Aurora, Nisa, Euridice Aurore Bucher
Hebro, Giove Emmanuel Vitorsky
Apolline, Furore Vincent Lesage
Mercurio Bertrand Dazin
Fato Geeoffroy Buffière
Tre Euretti Cécile Kempenaers, Céline Vieslet, Laurence Renson
DATE D’ENREGISTREMENT 3 au 11 janvier 2006
LIEU D’ENREGISTREMENT Église Notre-Dame du Liban – Paris – Ve
ENREGISTREMENT EN CONCERT
EDITEUR Zig Zag Territoires
DISTRIBUTION Harmonia Mundi
DATE DE PRODUCTION 26 avril 2007
NOMBRE DE DISQUES 2
CATEGORIE DDD

Critique de cet enregistrement dans :

  • Classica – juin 2007 – appréciation Recommandé 10Orphée un retour d’enfer !

« En pleine année commémorative de L’Orfeo de Monteverdi, la résurrection de cette version du mythe, postérieure de douze ans à celle offerte à la cour de Mantoue, rappelle la fascination opérée par l’histoire du premier poète sur les compositeurs italiens du Seicento, et sa proximité avec la naissance du genre opéra. Depuis L’Orfeo d’Ange Politien, sans doute mis en scène par Leonard de Vinci, c’est toute l’Italie humaniste qui s’accapare le mythe, du mariage de Marie de Médicis (L’Euridice de Peri en 1600) à l’Orfeo Dolente de Domenico Belli. Mais cette mort d’Orphée rompt avec l’histoire connue. En privilégiant le massacre d’Orfeo par les Bacchantes, le livret délaisse les enfers et la quête pour interroger la violence, l’ambivalence sexuelle et la misogynie, le tout dans l’univers des grotesques de l’ultime maniérisme italien. L’oeuvre raille, parodie. La présence de Dominique Visse renforce cette gouaille, d’autant que Françoise Lasserre lui confie les rôles de Bacchus et de Caron, établissant un même grincement en chaque registre du divin. A la fois pastorale, fable en musique et drame lyrique, l’oeuvre invite autant la forme madrigal (bouleversant choeur des pâtres à la fin de l’acte IV) que le recitar cantando. Elle multiplie aussi ambiances et affects, chaque acte étant émaillé de sonates de Gabrieli, Marini, Castello…. Françoise Lasserre et son Akadêmia, à qui l’on doit, chez le même éditeur, la plus luxuriante version des Selva morale et spirituale de Monteverdi, accomplissent un travail époustouflant. Les pupitres étoffés, les plans sonores incisifs don­nent à l’oreille un théâtre d’une présence étonnante où l’on entend aussi naître un très grand Orfeo. Le jeune Cyril Auvity prête au poète de la Thrace un timbre d’une couleur splendide (sa déploration de l’acte IV «Ah mute son le corde! ») .Quels Monte-verdi l’attendent ! L’autre haute-contre, Jan van Elsacker mérite de semblables éloges. Quant à Guillemette Laurens, elle a acquis année après année une maturité et une densité extraordinaires qui imposent l’intensité du drame à venir dès ses premières notes. »

  • Le Monde de la Musique – juin 2007 – appréciation 4 / 5

« Postérieure de douze ans à l’Orfeo de Monteverdi, la tragi­comédie pastorale de Landi porte un autre regard sur le mythe orphique. Le librettiste, vraisemblablement le compositeur, s’intéresse, comme le suggère le titre, aux derniers moments du demi-dieu et à sa visite du séjour des morts après que les Ménades l’ont déchiqueté. Il réserve par ailleurs un rôle très accessoire à Eurydice (déjà trépassée deux fois quand le rideau se lève !) mais multiplie les personnages secondaires : l’indispensable Charon est rejoint par une cohorte de dieux, déesses, nymphes, messagers et autres bergers. Le récitatif domine (Monteverdi se montre comparativement plus généreux avec ses chanteurs) et le tragique et le comique voisinent, Bacchus enjoint ainsi Orphée à boire l’eau du Léthé, le fleuve infernal de oubli, pour effacer tout souvenir d’Eurydice au lieu de vouloir la rejoindre. Comme Monteverdi, Landi mène le héros au ciel où il resplendit parmi les dieux de l’Olympe.Voici tout juste vingt ans, Stephen Stubbs dévoilait les beautés de cet opéra, magnifié par la touchante incarnation du personnage principal par John Elwes (Accent) mais son interprétation manquait de couleurs, de sentiment et de conduite dramatique. Cette nouvelle lecture peut tout d’abord s’enorgueillir d’une distribution équilibrée et d’un raffinement instrumental incontestable, comme en témoignent les sonates et canzone d’autres compositeurs employées comme intermèdes. Une prise de son spacieuse laisse s’épanouir cette instrumentation encore marquée par la Renaissance, où se côtoient clavecins, saqueboutes, cornets, violes et violons.Si les épisodes comiques semblent un peu trop sages (l’air à boire de Bacchus, notamment), les moments graves laissent une forte empreinte. Les vingt minutes que dure l’annonce de la mort d’Orphée par Philène et la déploration par sa mère Calliope méritent à elles seules l’écoute de cet enregistrement. Elles réunissent par ailleurs deux des meilleurs chanteurs de la distribution : le ténor Jan van Elsacker, voix colorée et expression admirable, et Guillemette Laurens, bouleversante de retenue. On retient également les interventions des contre-ténors Damien Guillon et Dominique Visse, L’irréprochable musicalité de Cyril Auvity révèle les moindres inquiétudes d’Orphée, mais sa voix peu puissante en atténue parfois les exclamations. »

  • Opéra Magazine – avril 2008 – appréciation 4 / 5

« On sait à quel point le mythe d’Orphée a marqué la naissance de l’opéra après Peri, Caccini, Monteverdi ou Belli, Stefano Landi (v. 1587-1639) cède àson tour aux sirènes orphiques en 1619 avec son premier opéra, composé pour Padoue, ville où il occupe les fonctions de maître de chapelle de la cour épiscopale. Ce musicien italien semble avoir le vent en poupe à l’heure actuelle (voir le récent succès d’Il Sant’Alessio à Caen et Paris sous la baguette de William Christie) et l’on ne peut que s’en réjouir. Mais qu’il en aura fallu du temps ! Christie, ne l’oublions pas, avait déjà dirigé et enregistré Il Sant’Alessio il y a plus de dix ans et cette Morte d’Orfeo, que Françoise Lasserre nous propose aujourd’hui, avait été gravée dès 1987 par Stephen Stubbs. Une édition certes sympathique mais un peu trop sèche et tendue, que la nouvelle venue n’a aucun mal à surclasser.L’appellation tragicornmedia pastorale qualifie parfaitement cet ouvrage, qui s’intéresse au destin malheureux d’Orphée après la mort d’Eurydice, et comporte cinq actes mêlant d’innombrables personnages sérieux ou comiques. L’approche de Françoise Lasserre est à la fois opulente et sobre, sachant respecter une certaine austérité sans renoncer pour autant au foisonnement. La belle distribution réunit des chanteurs très expérimentés pour certains, parfois moins pour d’autres, mais pour la plupart talentueux.Outre les « vétérans » Dominique Visse et Guillemette Laurens, on remarque les performances de Jan van Elsacker et, surtout, de Cyril Auvity dans le rôle-titre, un ténor haute-contre que l’on connaît avant tout pour ses remarquables prestations dans le répertoire français. Vocalité idoine, finesse de l’interprétation, Auvity confirme qu’il a également beaucoup à dire dans la musique italienne du XVIIe siècle. Un disque réussi, pour oreilles plutôt averties. »

  • Forum Opéra

« La Mort d’Orphée est une œuvre bien dérangeante. D’une part, le livret de l’opéra s’attache résolument à l’après Eurydice, il se prive volontairement des ressorts dramatiques de sa mort et de l’expédition de secours avortée qui s’ensuit. D’autre part, l’œuvre se trouve à mi-chemin entre l’opéra florentin encore centré sur le récitatif, et le futur opéra romain qu’il préfigure avec ses chœurs et ses ensembles. Et par-dessus tout, l’action farfelue découpée en cinq actes fourmille de dieux et de figures allégoriques, de Ménades et de Satyres, abonde en retournements de situations et fait la part belle au comique. Voilà donc un drôle de caméléon musical. Presque vingt ans après Stephen Stubbs (Accent), Françoise Lasserre nous livre sa vision de la Mort d’Orphée. Une vision qui dénote une vraie italianité. Cette Mort d’Orphée est de celles qui transpirent le soleil d’Italie, l’exubérance de ses marchés, la torpeur de ses après-midis brûlants. De mort, il en sera ici peu question, car tout respire la vie, le naturel, le mythe décomplexé, la violence des passions. Dès la sonate d’ouverture (un ajout emprunté à Usper), l’orchestre – caressé par une prise de son chaleureuse – enveloppe l’auditeur de ses cornets et sacqueboutes. Guillemette Laurens entame ensuite l’air de Thétys, avec une fausse simplicité, une proximité confondante. Si elle ne parvient pas à faire oublier la troublante ambiguïté de David Cordier, son chant théâtral et généreux la rend plus proche des hommes que des coquillages habitables ensevelis au fond des océans. Les aigus sont dynamiques, le phrasé exemplaire et subtil.A ses côtés, les autres solistes relèvent du même acabit, et l’on distinguera en particulier Cyril Auvity et Dominique Visse. Le premier campe un Orphée élégiaque, enthousiaste et triomphant dans les vocalises, même si le timbre est parfois un peu nasal et forcé (« Giot’al moi natal, crinite Stelle »). Le second se régale en savoureux Caron et Bacchus totalement déjantés (et l’on n’en attendait pas moins de lui). Et là réside la spécificité de cette version : Françoise Lasserre raisonne à la fois en peintre et en femme de théâtre, variant les climats par les tempi, le continuo et les solistes. A l’extrême. Ainsi, au début de l’acte 1, le recitar cantando paraît interminable alors que les ritournelles des arias strophiques se métamorphosent en sonates d’église d’une onctuosité… interminable. Si la chef d’orchestre sait à merveille sculpter une atmosphère, elle a choisi ici la moiteur d’un oratorio San Orfeo avec plus de conviction que de succès. A l’inverse la scène des Vents est d’une tourbillonnante virtuosité qui laisse pantois. Les voix combattent entre elles plus qu’elles ne dialoguent au cours de ce duel de trilles et de mélismes où le beau chant passe au second plan. Vous l’avez compris : plus qu’une tragi-comédie pastorale, ce sont cinq tableaux presque autonomes dans leurs couleurs qui se déroulent sous nos oreilles, au risque de faire perdre encore à l’intrigue une cohérence débraillée qu’elle ne possède que peu. Aussi, en dépit de l’excellence de cet enregistrement, le choix reste finalement cornélien entre Françoise Lasserre et son prédécesseur Stephen Stubbs. Akadêmia opte pour une mosaïque nerveuse, débordante de contrastes, à la respiration changeante, au continuo inventif et riche, tandis que l’Ensemble Tragicomedia avait composé un magnifique monolithe, à la force tranquille. »