Il Teuzzone

COMPOSITEUR Antonio VIVALDI
LIBRETTISTE Apostolo Zeno
ENREGISTREMENT ÉDITION DIRECTION ÉDITEUR NOMBRE FICHE DÉTAILLÉE
1996 1997 Sandro Volta Allegro 3
1996 2007 Sandro Volta Brilliant Classics 3
2011 2011 Jordi Savall Naïve 3

 

Opéra composé pendant la période (1718 – 1720), que Vivaldi passa à Mantoue comme maître de chapelle du prince Philippe, frère-cadet du landgrave Ernest Louis de Hesse-Darmstadt (1671-1736).
Vivaldi était arrivé à Mantoue au début de l’année 1718, et assumait la fonction de maestro di cappella da camera, qui se limitait à la musique profane et à des cantates pour des occasions particulières.
La première représentation eut lieu au Teatro Arciducale detto il Comico, le 26 décembre 1718.
Personnages : Troncone, empereur de Chine (ténor) ; Teuzzone, fils de Troncone (soprano) ; Zidiana, épouse de Troncone (soprano) ; Zelinda, princesse tartare (contralto) ; Cino, premier ministre de l’empire (soprano) ; Sivenio, général de l’empire (basse) ; Egaro, capitaine de la garde (contralto) ; Argonte, prince tartare (ténor)

Synopsis

Acte I
Mourant en vainqueur sur le champ de bataille, l’empereur Troncone (ténor) laisse la succession du trône à son fils Teuzzone (soprano). Mais la toute jeune veuve de Troncone, Zidiana (alto), qui ne veut pas renoncer à sa couronne, médite de se remarier avec Teuzzone pour qui, du reste, elle éprouvait déjà une secrète passion avant son mariage. Entre temps. elle continue à flatter avec de fausses promesses deux de ses anciens prétendants, le général Sivenio (basse) et le premier ministre Cino (soprano), afin de pouvoir compter sur leur aide pour accéder au pouvoir. Mais, de leur côté, les deux hommes projettent un coup d’état : en falsifiant le testament de Troncone ils pourront exclure de la succession Teuzzone qui ne les voit pas d’un bon oeil, et Cino montera sur le trône en tant qu’époux de Zidiana. L’auteur de ce plan est Sivenio, qui espère en réalité remplacer dans un second temps le collègue rival, une fois éliminé Teuzzone qui représente l’un et pour l’autre l’obstacle principal.
Dans le cimetière où doit arriver le cortège funèbre du souverain défunt, Teuzzone et sa fiancée Zelinda (alto), princesse tartare, renouvellent leur promesse d’amour et de fidélité. A peine sera-t-il proclamé officiellement empereur, Teuzzone l’épousera : en attendant, elle se tiendra cachée dans les parages pour observer les événements. Une fois terminées les obsèques solennelles, Cino et Sivenio révèlent à Zidiana leur projet, auquel elle feint de consentir. Le faux testament de Troncone est lu devant le peuple rassemblé : Zidiana monte sur le trône et tous lui jurent fidélité – à l’exception toutefois de Teuzzone qui dénonce publiquement la duperie et s’éloigne indigné en menaçant de se venger. Zidiana recommande aux gardes de l’arrêter et de l’exécuter, mais Zelinda survient pour le défendre en invoquant son rôle de prêtresse dut dieu suprême Amida. Zidiana revient sur sa décision et, ayant donné les ordres nécessaires pour consolider son pouvoir, elle ordonne de faire suivre le prince pour prévenir toute manoeuvre hostile de sa part. Elle promet secrètement son amour tant à Cino qu’à Sevenio, en échange de leur soutien politique. Plus tard, lors d’un un entretien privé avec Zelinda, Zidiana la prie au contraire de devenir son intermédiaire auprès de Teuzzone : en réalité, elle ne désire pas sa mort : elle voudrait au contraire le faire monter sur le trône à ses côtés. Bien évidemment secouée par la révélation. la princesse dissimule toutefois sa jalousie.

Acte II
Teuzzone incite ses soldats à la bataille et rassure Zelinda qui tremble pour l’issue d’un combat inégal. Et un effet, malgré le courage dont il fait preuve, Teuzzone est vaincu et fait prisonnier. Cino et Sivenio voudraient le faire exécuter immédiatement mais Zidiana insiste pour qu’il soit d’abord soumis à un procès. Aux juges courtisans qui l’accusent de trahison, Teuzzone répond indigné en revendiquant son bon droit, mais comme prévu,. il est reconnu coupable et enfermé en prison dans l’attente du supplice. Soumise aux pressions opposées de Zelinda et de Sivenio, Zidiana hésite à signer la condamnation à mort de Teuzzone : elle décide enfin de gagner encore du temps et envoie chercher le condamné pour un dernier colloque auquel Zelinda devra également assister en secret. Méprisant le destin qui l’accable, Teuzzone repousse les avances amoureuses que sa jeune belle-mère lui adresse à présent sans ambages : s’étant finalement aperçu de la présence de Zelinda, il ne réussit pas à cacher ses sentiments pour elle, irritant ainsi ultérieurement l’indignation jalouse de Zidiana. Mais le prince n’en a cure et se fait reconduire en – en affirmant qu’il veut mourir plutôt que de céder au chantage. A ce point l’impératrice, offensée dans son orgueil, s’apprête à signer le décret de mort de Teuzzone lorsque Zelinda, dans une dernière tentative désespérée pour le sauver, offre de renoncer à lui et même d’arriver à le convaincre d’épouser Zidiana. Surprise par tant d’abnégation, cette dernière consent a reporter à nouveau l’exécution et se remet à espérer.

Acte III
Cino, tout en éprouvant quelques remords de conscience, voit désormais ‘approcher la mort de Teuzzone, et ses noces royales avec Zidiana, mais il est détrompé par Zelinda, qui lui révèle la trahison de Sivenio. Ce dernier survient juste à ce moment-là, et un duel furieux éclate immédiatement entre les deux ex-complices. Zidiana accourt au bruit des armes, et tente de réconcilier les deux rivaux avec une proposition surprenante : puisqu’il a toujours été permis aux souverains du Céleste Empire d’avoir plus d’une femme, elle fera elle aussi usage de cette prérogative royale en les prenant touts deux pour maris. Cino, confus et amer, ne trouve pas la force de réagir, tandis que Sivenio, qui est le plus rusé, fait mine d’adhérer de bon gré, en se réservant toutefois une totale liberté d’action. En fait son véritable objectif est le pouvoir absolu et, pour l’atteindre, il est prêt à sacrifier tous ses scrupules, y compris sa fidélité à la mémoire de Troncone, sa vieille amitié à l’égard de Cino et même, s’il en est besoin, son amour pour Zidiana.
Dans la sombre prison souterraine où il a été renfermé, Teuzzone repousse les prières de Zelinda et les avances extrêmes de Zidiana, en choisissant volontairement la mort, Se croyant trahie para Zelinda, l’impératrice condamne cette dernière à suivre le sort de Teuzzone : ils seront tous les deux immolés comme victimes au cours du sacrifice solennel de printemps par lequel est commémorée la création du monde. Mais au moment suprême, lorsque désormais tout est prêt pour l’exécution, intervient Cino qui, feignant de vouloir donner lecture de la sentence de mort, fait connaître au contraire au peuple et à l’armée rassemblés le testament authentique de Troncone. Le général Argonte (ténor), prince tartare ami de Zelinda, entre alors en scène avec ses troupes et arrête les traîtres. Le magnanime Teuzzone, une fois récupéré son trône, pardonne à tous – excepté à l’impénitent Sivenio qui est condamné à la prison à vie – et invite à Zelinda à devenir son épouse au milieu de l’allégresse générale de ses sujets.

(livret Tactus)

Livret :

http://www.librettidopera.it/teuzzone/teuzzone.html
http://www.karadar.com/Librettos/vivaldi_teuzzone.html#1_1

Représentations :

Versailles, Opéra Royal – 24, 26 juin 2011 – version de concert – Le Concert des Nations – dir. Jordi Savall – avec Paolo Lopez, sopraniste (Teuzzone), Raffaella Milanesi, soprano, (Zelinda), Delphine Galou contre-alto (Zidiana), Furio Zanasi, baryton (Sivenio), Roberta Mameli, soprano (Cino), Antonio Giovannini, contre-ténor, (Egaro), Makoto Sakurada, ténor (Troncone)

 

Concertclassic

« L’oeuvre fut représentée en 1719 à Mantoue au théâtre archiducal et cède au goût de l’exotisme chinois (alors très à la mode) sur un livret déjà existant d’Apostolo Zeno. Teuzzone, héritier légitime du trône, trouve sur sa route la jeune veuve Zidiana, ex-épouse de l’empereur défunt Troncone, et ses deux prétendants, le général Sivenio et le gouverneur Cino. A travers cent péripéties, l’action avance sans temps mort, preuve de l’instinct opératique de l’auteur jusqu’à l’inévitable lieto fine (fin heureuse) qui voit les justes récompensés et les traîtres pardonnés ou châtiés, selon la gravité de leurs fautes.
Musicalement, l’ouvrage est d’une richesse foisonnante, un véritable dictionnaire du chant baroque dans une perspective aventureuse qui privilégie l’art de l’ornementation, des mélismes et des figurations les plus hardies de la ligne mélodique. Mais parallèlement, l’impact structurel et expressif de l’aria da capo y est un autre trait distinctif, preuve qu’y font bon ménage souci de la forme et liberté. Outre l’intérêt marqué du Prêtre Roux pour les expériences sonores et harmoniques (l’ouverture dissonante de la Cavatine «Ove giro il mesto sguardo » de la scène 6 à l’acte 1).
Dans ce temple du belcantisme, on attendait, bien sûr, le magicien Savall et son fidèle Concert des Nations – rappelons, pour être complet, un Farnace plein de mérites par les mêmes. Une attente qui n’est pas déçue, tant les choix du chef et gambiste catalan dans l’exhumation nous semblent, une fois de plus, imparables.
Délaissant les récents métissages Orient-Occident, le maître d’oeuvre s’impose ici avec tout le savoir-faire désirable, nonobstant une équipe vocale très sensiblement renouvelée, à l’exception du baryton Furio Zanazi, incontournable dans le rôle du traître Sivenio (le seul à ne pas bénéficier de la clémence de Tuzzone). Dans ce jardin de voix agiles, l’auditeur sera notamment séduit par l’alto de Delphine Galou qui campe une Zidiana très crédible, presque touchante, et l’heureux soprano de Raffaella Milanesi dans le personnage de Zelinda, la fiancée de Teuzzone. Quant au rôle-titre il est assumé par le sopraniste Paolo Lopez : timbre virtuose, mais caractérisation un peu courte dans le drame et l’urgence. On n’en louera pas moins avec chaleur le réveil de cette oeuvre-clé du catalogue vivaldien, où, derechef, Jordi l’universel joint le juste style à la manière, avec la caution instrumentale d’un Concert des Nations plus que jamais inimitable dans le geste et le son. »

Anaclase

« Écrit sur un livret réadapté d’Apostolo Zeno qui connut, à cette période, plus d’une dizaine d’adaptations, cet ouvrage, créé à la toute fin de 1718 durant le séjour de Vivaldi à Mantoue, est une petite merveille qui, depuis près de trois cents ans, n’a plus connu la scène et dont il n’existe qu’un seul enregistrement qui ne brille guère par ses qualités. Dans sa quête d’ouverture du dialogue entre l’Orient et l’Occident, Jordi Savall a trouvé dans cette œuvre un autre regard : celui du goût pour l’exotisme, de ces orients désormais rêvés par la Sérénissime qui se repliait doucement mais sûrement sur elle-même après avoir si longtemps ouvert les routes de la soie.
L’intrigue de Teuzzone se déroule en Chine. L’empereur Trocone meurt à l’issue d’un combat victorieux. S’engage alors une lutte pour la succession au trône entre son fils Teuzzone et sa veuve Zidiana, secrètement amoureuse du prince. Pour parvenir à ses fins, cette dernière trouve deux alliés, tous deux amoureux d’elle, Sivenio et Cino. Teuzzone s’est fiancé en cachette à Zelinda, grande prêtresse d’un dieu suprême. Enfin intervient un dernier personnage : Egaro, le chef des gardes de Zidiana.
Rien d’orientaliste, au fond, dans la musique de Vivaldi ; tout au plus quelques effets d’orchestration. La Cité interdite n’y est qu’un argument. Des airs ou cavatines accompagnés par la seule basse continue, à des airs de bravoure que font resplendir des cuivres brillants, le compositeur s’en donne à cœur joie. La direction souple, élégante, de Jordi Savall soigne les couleurs et le style, le Concert des Nations lui répondant avec un réel plaisir.
Jeune et enthousiaste, la distribution vocale se prête au jeu, mettant en espace l’action, afin de permettre au public d’en percevoir les enjeux. La Zidiana de Raffaela Milanesi, qui mélange autorité et sensualité, est remarquable ; on timbre doré, son sens rhétorique et scénique évident, confèrent au personnage une ambiguïté douloureuse. Au rôle du chef des gardes, Egaro, le contre-ténor italien Antonio Giovanni, dont la voix est parfaitement équilibrée sur toute la tessiture, donne une certaine profondeur. Assez homogène, le reste de la distribution ne trouve parfaitement son rythme que durant la seconde partie.
Le Sivenio de Furio Zanasi est grave et mélancolique. Si l’incarnation de Zelinda par Delphine Galou est déterminée dans les récitatifs, elle nous semble moins convaincante dans le bas de la tessiture. Le soprano Roberta Mamelli joue sur la perversité trouble de son personnage mais est vocalement versatile. Dans le petit rôle de l’Empereur, le ténor Makoto Surada est vraiment marquant par son autorité. Quant au sopraniste Paolo Lopez dans le rôle-titre, malgré une légère instabilité et une projection quelque peu irrégulière, il campe un prince volontaire et intraitable.
Mais ce soir, c’est bien le Concert des Nations qui éblouit le plus. Les cordes soyeuses et lumineuses, les trompettes scintillantes et les hautbois brillants redonnent vie à une œuvre splendide qui fait miroiter les jeux de lumière de la lagune sous les ors versaillais. Cette œuvre oubliée méritait bien une résurrection. Poursuivant son intégrale, Naïve a procédé à l’enregistrement des concerts (à suivre, donc…). »

ConcertoNet.com

… Et pourtant, (l’oeuvre) ne peut que séduire en raison des richesses de la partition mais également de l’action proprement dite qui, c’est assez rare pour le souligner, se déroule en Chine. Certes, on conviendra que le nom des protagonistes s’accorde mal avec l’Empire du Milieu, mais c’est pourtant là que le célèbre librettiste Apostolo Zeno (1668-1750) a choisi de camper l’histoire qui va servir de trame à la musique du Prêtre roux. Force est de constater que la Chine a rarement été une source d’inspiration pour l’opéra baroque même si l’on peut relever le très méconnu opéra intitulé Il Cinese rimpatriato (Le Chinois de retour), composé en 1753 par Giuseppe Sellitto (1700-1777). De même, on remarquera que, dans son opéra Almira, Georg Friedrich Händel (1685-1759) a inséré une «Danse des Asiatiques», mais le fait est que la référence à l’Asie renvoie au mieux aux rives de l’Indus (pensons à l’opéra du même Händel Tamerlano, qui a été également le sujet choisi pour une de ses œuvres par Francesco Gasparini en 1711, ou aux célébrissimes Indes galantes de Jean-Philippe Rameau), mais plus généralement à l’Empire ottoman qui, là en revanche, a été une source inépuisable (citons par exemple Semiramis de Cesti ou Tancrède d’André Campra). Pourtant, la Chine avait tout pour séduire Venise, ne serait-ce que parce que cette dernière, carrefour entre l’Orient et l’Occident, fut tout de même la ville où vécut Marco Polo (1254-1324)! Aussi, compte tenu de ces divers éléments, c’est sans grande surprise que l’on constatera que Vivaldi n’a jamais été un adepte de l’influence asiatique, même s’il a composé des opéras comme Sémiramis RV 733 (1731) ou Bajazet RV 703 (1735), et si on lui attribue parfois l’opéra Alexandre aux Indes (1737) qui, en vérité, serait l’arrangement d’un opéra préexistant de Hasse.
Composé et créé en 1718 alors que Vivaldi était en poste à Mantoue, Il Teuzzone débute par la mort de l’Empereur de Chine, Troncone. Alors que celui-ci vient de remporter une victoire décisive, il confie, agonisant, à son fidèle Cino un parchemin scellé dans lequel il a écrit le nom de celui ou celle qu’il souhaite voir lui succéder et, avant de rendre son dernier soupir, donne au chef de ses armées, le général Sivenio, le sceau impérial que devra porter le futur Empereur. Sa jeune veuve, Zidiana, souhaite profiter de ce décès pour accéder aux fonctions suprêmes et se marier avec Teuzzone, qui est vraisemblablement le fils d’un premier mariage de Troncone. Pour parvenir à son but, elle entreprend donc de séduire Cino et Sivenio qui, de leur côté, projettent également de prendre le pouvoir et, à cette fin, vont jusqu’à falsifier le testament de l’ancien souverain. Etranger à toutes ces préoccupations, Teuzzone préfère pour sa part passer son temps à déclarer sa flamme à Zelinda, jeune princesse tartare, dont il est éperdument amoureux. Alors que, avec la complicité tout autant que la duplicité de Zidiana, les usurpateurs lisent le faux testament qui permet à cette dernière d’accéder au trône de Chine, Teuzzone dénonce la supercherie et promet de combattre les traîtres. Paradoxe des situations, dans le même temps, Zidiana demande à Zelinda, dont elle ignore les sentiments, de convaincre Teuzzone de l’épouser pour régner à ses côtés. Après avoir vu son armée vaincue, le loyal Teuzzone se voit néanmoins jugé et condamné à mort mais son exécution est retardée par Zidiana qui espère toujours le séduire et l’épouser. Après maintes péripéties, alors que Teuzzone et Zelinda s’apprêtent finalement à être exécutés, Cino, qui a retourné sa veste après avoir compris qu’il était un objet entre les mains de Zidiana, révèle à l’armée et au peuple rassemblés la teneur véritable du testament de Troncone qui, bien évidemment, lègue le trône à Teuzzone, son fils. Comme souvent dans les opéras de cette époque, la fin est heureuse puisque Teuzzone pardonne à tous (à la notable exception de Sivenio, condamné à la prison à vie) et se marie à Zelinda.
Mêlant de façon assez classique réflexion sur le pouvoir et aventures amoureuses, l’intrigue est une nouvelle fois extrêmement complexe. Mais cette complexité est le propre de l’opéra baroque, de telle sorte qu’elle ne suffit pas expliquer pourquoi Il Teuzzone est quasiment inconnu des mélomanes. Certes, un enregistrement existe sous la direction de Sandro Volta (le coffret ayant été édité en 2006 chez Brilliant Classics) mais, aux dires de ceux qui le connaissent, il ne présenterait aucun intérêt. Signe néanmoins de la richesse de la partition, Cecilia Bartoli en a enregistré un extrait dans son désormais célèbre «Album Vivaldi» (il s’agit de la cavatine du héros «Di trombe guerriere» à la scène 1 de l’acte II) et, tout récemment, Nathalie Stutzmann a également enregistré un extrait orchestral des plus brefs de l’opéra, chantant par ailleurs un extrait de Tieteberga RV 737 qui n’est qu’une reprise de l’air d’Egaro à la scène 8 de l’acte II de Teuzzone! Oublié presque aussitôt après avoir été composé, Il Teuzzone bénéficie donc là d’une véritable résurrection, les deux représentations en concert données à Versailles ayant été enregistrées avec soin par les micros de Naïve afin de constituer un nouveau volume de l’inestimable «Edition Vivaldi», qui nous a notamment révélé Tito Manlio, opéra composé de manière concomitante à Il Teuzzone, l’équipe de chanteurs ayant créé les deux opéras ayant d’ailleurs quasiment été la même.
Une fois encore, comment ne pas être subjugué par cette musique? Comment ne pas admirer la diversité des timbres? Comment ne pas admirer le véritable génie de Vivaldi? Le Concert des Nations ne comporte qu’une vingtaine de musiciens (quatre premiers et seconds violons, deux altos, trois violoncelles, un violone, deux hautbois et deux trompettes, un basson, des timbales et une basse continue) mais brille de mille feux. On a déjà eu l’occasion de le signaler mais, ce qui est admirable chez Vivaldi, c’est notamment l’effet maximal obtenu par le jeu minimaliste de tel ou tel instrument: qu’il s’agisse de l’excellent violon solo de Riccardo Minasi dans l’air de Zidiana «Tu mio vezzoso» (acte I, scène 3) qui répond magnifiquement à la chaleur, à la moindre appogiature ou trille de la voix de Raffaella Milanesi, de l’air d’Egaro «La gloria del tuo sangue» (acte II, scène 8) accompagné par des hautbois qui chantent, une guitare qui gratte et des violoncelles qui râpent, ou du caractère glorieux de l’air de Zelinda «Con palme ed allori» (acte III, scène 1) où brillent trompettes et timbales, l’adéquation entre instrumentistes et chanteurs relève de l’exceptionnel. Peu sujet aux effusions et à la gestique grandiloquente, Jordi Savall dirige avec un soin millimétré son Concert des Nations qui, après Farnace, prouve qu’il est un instrument idéal pour servir la musique de Vivaldi.
Quant à l’équipe de chanteurs ici réunie, oserons-nous dire qu’elle nous paraît quasiment idéale? Commençons par les protagonistes chantés par des voix féminines, puisque les trois cantatrices ont véritablement été exceptionnelles. On avait déjà pu saluer Delphine Galou à juste titre lorsque, Marie-Nicole Lemieux ayant fait défaut, elle avait remplacé cette dernière au pied levé pour une représentation d’Orlando furioso au Théâtre des Champs-Elysées. Dans le rôle de Zelinda, cintrée dans une robe propre à éveiller tous les fantasmes de l’Orient, elle fait montre de toutes ses capacités, que ce soit dans l’air «Che amaro tormento» (acte I, scène 6) où sa voix se maria idéalement aux timbres des instruments sur un agréable rythme de sicilienne ou dans l’air, à la scène 9, «La timida cervetta», là encore accompagné par des cordes endiablées mais tout en finesse. On en redemande! Cela dit, elle n’éclipse en rien les mérites de Raffaella Milanesi. Incarnant avec beaucoup de réussite le personnage de Zidiana, elle témoigne non seulement d’une voix chaleureuse mais également d’une théâtralité dans le chant qui nous fait regretter de n’avoir pas eu de mise en scène pour ce Teuzzone: ceci fut particulièrement vrai dans le très bel air «Sarò tua regina e sposa» (acte I, scène 8) où la voix joue avec les silences impromptus, les ruptures rythmiques et la comédie. Ce fut également le cas dans l’air «Ritorna a lusingarmi» (scène 17 de l’acte II) où Raffaella Milanesi usa de sa voix avec un naturel confondant, sans artifice, charmant par sa seule présence et illustrant merveilleusement le caractère «Volando e vezzeggiando » («Et voltige, folâtre») de ce passage. Dans le rôle de Cino, Roberta Mameli est également sous son meilleur jour, au point que l’on déplore la brièveté de certains airs, notamment «Quanto costi, al mio riposo» (acte III, scène 1) où la voix resta suspendue en l’air, de manière presque irréelle. Si Roberta Mameli lâche parfois un peu trop ses aigus (notamment dans «Son fra scogli e fra procelle» à la scène 4 de l’acte III), on reste hypnotisé par sa présence et sa prestance dans un air qui n’est pas sans rappeler «Qual guerriero in campo armato» dans Bajazet.
Compte tenu de la brièveté de ses interventions, on passera rapidement sur la performance de Mako Sakurada pour s’attacher aux trois autres personnages. Dans le rôle de Sivenio, Furio Zanasi (qui chante le rôle-titre de Farnace dans l’enregistrement dirigé par Jordi Savall chez Alia Vox, d’ailleurs préférable par sa spontanéité à celui réalisé ensuite chez Naïve) déçoit non pas en raison de sa technique, sûre et sans anicroche, mais du fait d’un certain manque de puissance et d’un caractère trop peu engagé; les airs «Non temer: sei giunto in porto» (acte II, scène 12) ou «Base al regno e guida al trono» (acte III, scène 5), épaulé par des cordes superlatives, furent d’assez bonnes illustrations de ce travers. Antonio Giovannini fut un très bon Egaro (l’air «La gloria del tuo sangue», acte II, scène 8) même si son intervention était plus fréquente lors des longs récitatifs de l’opéra que dans les passages chantés. Enfin, dans le rôle de Teuzzone, Paolo Lopez fut excellent et, même si sa voix de sopraniste manquait parfois légèrement d’ampleur et d’assise, nous livra quelques moments fabuleux, à commencer par l’air «Come fra turbini» à la scène 10 de l’acte I, mais on ne peut non plus passer sous silence l’air «Si, rebelle anderò, morirò» (acte II, scène 11) qui illustre à la fois le génie de l’œuvre et la philosophie de l’histoire qui nous est ainsi racontée. »

Opéra Magazine – septembre 2011

« Le château de Versailles, en partenariat avec la firme Naïve, proposait, en ces mois de juin et juillet, une thématique « vénitienne » qui fut, notamment, l’occasion d’un mini-festival Vivaldi. La musique instrumentale du « Prete rosso » fut évidemment à l’honneur, mais sa production opératique n’a pas été oubliée avec des récitals de Cecilia Bartoli et Philippe Jaroussky ; ainsi que deux concerts permettant d’entendre le rare Teuzzone.
Créé à Mantoue en 1719, sur un livret « exotique » d’Apostolo Zeno qui situe l’action en Chine, mais comporte les ressorts politico-amoureux habituels de l’opera seria, cet ouvrage avait fait l’objet d’un très mauuvais enregistrement, il y a une quinzaine d’années, sous étiquette Tactus.
La partition, qui ne manque ni de charme ni de virrtuosité, appelle expressément une distribution de très haut niveau, et un chef ayant saisi l’importance de l’orchestre dans la théâtralité vivaldienne, deux éléments .qui nous ont manqué à l’Opéra Royal. Jordi Savall dirige son Concert des Nations avec trop de retenue et, le plus souvent, sans grand relief, craignant peut-être – à juste titre ! -. d’écraser ses chanteurs. Car, mis à part la basse Furio Zanasi et, dans une moindre mesure, la mezzo Michèle Losier, ces derrniers ont bien du mal à exister, apparemment peu favorisés par l’acoustique du lieu et la disposition scénique. De ce point de vue, les micros disposés par Naïve, en vue d’une publication future en CD, devraient offrir une perspective différente.
Le ténor Makoto Sakurada, beaucoup entendu au disque dans Bach, est certes irréprochable mais ne chante qu’une poignée de minutes, au tout début et à la toute fin de l’ouvrage. Dans le rôle-titre, le sopraniste Paolo Lapez fait entendre un timbre et une émission droite, tendue, et à la longue pénible pour l’auditeur. Le contre-ténor Antonio Giovannini s’en sort presque bien, mais il a trop de peine à passer l’orchestre pour pouvoir imposer un personnage. La voix de la contralto Delphine Galou disparaît talement dans le grave, et la soprano Roberta Mameli brille davantage par sa présence que par son chant.
Nous attendions réellement autre chose de cette redécouverte de Teuzzone ! «