Griselda

COMPOSITEUR Antonio VIVALDI
LIBRETTISTE Apostolo Zeno/Carlo Goldoni
ENREGISTREMENT ÉDITION DIRECTION ÉDITEUR NOMBRE LANGUE FICHE DÉTAILLÉE
1992 1995 Francesco Fanna Arkadia Akademia 3 italien
2005 2006 Jean-Christophe Matteus Naive 3 italien
2006 2008 Kevin Mallon Naxos 3 italien

 

Dramma per musica (RV 718) représenté au Teatro San Samuele le 18 mai 1735.
C’est la première fois que la famille Grimani, propriétaire des prestigieux théâtres vénitiens S. Giovanni Grisostomo et S. Samuele, faisait appel à Vivaldi, sans doute pour tenter de combler les déficits d’exploitation causés par les exigences des castrats tels que Carestini ou Caffarelli.
Teatro San Samuele
C’est aussi la première fois que la mezzo-soprano Anna Giro se voyait confier le rôle-titre dans un opéra de Vivaldi. Elle était réputée comme gracieuse, bonne comédienne, mais chanteuse avec une voix pas très belle, et d’une virtusosité lmimitée. Les autres rôles étaient tenus par le ténor Gregorio Balbi, attaché au Grand-Duc de Toscane, alors âgé de vingt-sept ans (Gualtiero), le castrat alto milanais Gaetano Valetta, attaché au duc de Toscane (Roberto), le castrat florentin Lorenzo Saletti, attaché à la princesse Eleonora Gonzaga di Toscana, en début de carrière (Ottone), Margherita Giacomazzi (Costanza), Elisabetta Gasperini (Corrado).
 Lorenzo Saletti par Pier Leone Ghezzi
D’après Carlo Goldoni, l’opéra fut monté avec succès, et réussit à merveille.
Le livret avait été écrit par Apostolo Zeno à partir d’une nouvelle extraite du Decameron de Giovanni Boccaccio (Bocacce), dans laquelle le marquis de Saluces, Gualtieri, expose son épouse Griselda à des épreuves qui exaltent ses forces morales. Le livret avait été mise en muique la première fois par Antonio Pollarolo en 1701, puis utilisé plus d’une trentaine de fois.
Carlo Goldoni a raconté dans ses Commedie (volume XIII – 1761, soit vingt-sept ans plus tard), puis dans ses Mémoires, publiés à Paris en français (1787, soit vingt-six ans plus tard), sa rencontre avec Vivaldi, alors qu’il était envoyé par Michiele Grimani pour modifier le livret d’Apostolo Zeno, afin de le mettre au goût du jour.
Carlo Goldoni
La partition manuscrite est conservée à Turin. Le livret fut édité par Marino Rosetti en 1735.

Personnages : Gualtiero, roi de Thessalie ; Griselda, son épouse ; Ottone, chevalier de Thessalie ; Costanza, fille de Gualtiero et Griselda, enlevée à sa naissance ; Roberto, prince athénien, amant de Costanza ; Corrado, frère de Roberto, confident de Gualtiero ; Everardo, fils de Gualtiero et Griselda (rôle muet).

Synopsis

Acte I
Une salle magnifique du palais, destinée aux audiences publiques
(1) Lors de l’audience solennelle offerte chaque année au peuple, Gualtiero, roi de Thessalie, constatant que le peuple ne veut plus de Griselda comme reine, annonce sa décision de la répudier. (2) Gualtiero reçoit Griselda ; ils se rémémorent comment Griselda, d’humble bergère, devint reine, et comment ils eurent une petite fille qui fut enlevée au berceau, quinze ans avant, puis u garçon, Everardo. Gualtiero annonce à Griselda qu’il va épouser une princesse de sang royal, et qu’elle doit quitter le palais en abandonnant son fils. Griselda n’oppose aucune résistance. (3) Le chevalier Ottone annonce l’arrivée de la nouvelle épouse du roi. (4) Resté seul avec Griselda, Ottone, depuis longtemps épris d’elle, saisit l’occasion pour se déclarer. En dépit de ses menaces, il est repoussé par Griselda, qui demeure fidèle au roi. (5) Ottone espère que, revenue à son humble situation, Griselda changera d’avis.
(6) Costanza, destinée à un époux dont elle ignore qu’il est son père, s’apprête à quitter son amant Roberto, prince d’Athènes. Ils se jurent fidélité, mais Roberto accepte de s’effacer. (7) Gualtiero, après avoir commandé à Corrado de garder le secret, accueille sa promise et Roberto avec des mots pleins d’affection. (8) Corrado rassure son frère Roberto sans lui en dire plus. (9) Corrado rappelle à Griselda qu’elle doit quitter le palais. Il accepte qu’elle voit une dernière fois son fils. (10) Ottone survient, arrache l’enfant aux bras maternels et s’enfuit. (11) Corrado jure à Griselda de tout mettre en oeuvre pour le retrouver. (12) Seule, Griselda se lamente.
Acte II
Les appartements royaux
(1) Costanza, interrogée par Corrado sur ses sentiments envers le roi, est rappelée à ses serments passés. Arrive Roberto, qu’elle est contrainte de repousser. (3) Resté seul, Roberto se refuse à accuser Costanza de son attitude.
Une campagne, avec une chaumière sur un côté.
(4) Griselda est habillée en bergère, cherche à oublier son infortune. (5) Ottone la surprend et renouvelle ses avances. Sommée de choisir entre la main du chevalier et la mort de son fils, la reine vacille mais résiste. Corrado les rejoint et fait mine d’être du côté d’Ottone. Tous deux menacent Griselda. (6) Ottone annonce à Corrado qu’il a l’intention d’enlever Griselda, et qu’il rassemble des hommes. (7) Ottone se rend compte qu’il ne peut résister à son amour pour Griselda. (8) Griselda est prise par le sommeil. (9) Errant dans la forêt, Costanza retrouve Roberto et découvre Griselda. Celle-ci croit reconnaître en la princesse sa fille perdue. (10) Survient Gualtiero, qui accable Griselda de reproches. (11) Survient Corrado quqi annonce qu’Ottone s’apprête à enlever Griselda. Le roi décide d’abandonner celle-ci à son sort. (12) Seule face à Ottone, Griselda résiste et menace de le tuer de son dard. (13) Au moment où il tente de l’enlever, Gualtiero, ému par les supplications de Costanza, s’interpose. Ottone est arrêté. (14) Griselda, remerciant Gualtiero de l’avoir secourue, est violemment rejetée par ce dernier malgré les protestations de Costanza.
Acte III
Une pièce dans les appartements de Costanza
(1) Costanza et Roberto se jurent fidélité dans l’union ou dans la mort. (2) Griselda surprend leur serment et les accable de reproches. (3) Gualtiero les surprend et apprend de Corrado la trahison de Costanza, mais s’en prend à Griselda. (4) Gualtiero ordonne aux amants d’être fidèles à leur flamme. Roberto exprime son espoir renaissant. (5) Costanza reste interdite face à ce revirement du destin. (6) Gualtiero annonce sa décision de pardonner à Ottone et de lui offrir Griselda. (7) Seul, Gualtiero chancelle sous le poids de son cruel double jeu.
Une salle d’apparat dans le palais
(8) Griselda arrive, prête à se sacrifier. Gualtiero lui annonce sa décision de la donner à Ottone. Griselda est horrifiée, mais a la joie de retrouver son fils Everardo qu’elle croyait mort. Gualtiero lui donne le choix : Ottone ou la mort. Griselda choisit la mort. Gualtiero n’en peut plus et annonce qu’il reprend Griselda comme épouse. Ottone implore et obtient le pardon. Griselda et Costanza apprennent avec joie qu’elles sont mère et fille. Gualtiero donne Costanza comme épouse à Roberto. Le choeur de Thessalie chante les joies de l’amour et la vertu du couple royal.

(d’après le livret Naïve)

 

Livret
Représentations :

Sydney – City Recital Hall Angel Place – 30 novembre, 3, 4, 5 décembre 2011 – Pinchgut Opera – Orchestra of the Antipodes – dir. Erin Helyard – mise en scène Mark Gaal – lumières Bernie Tan-Hayes – avec Caitlin Hulcup (Griselda), Christopher Saunders (Gualterio), David Hansen (Ottone), Miriam Allan (Costanza), Tobias Cole (Roberto), Russell Harcourt (Corrado) – édition Erin Helyard


Opéra de Sante Fe – 16, 20, 29 juillet, 4, 9, 19 août 2011 – dir. Grant Gershon – mise en scène Peter Sellars – décors Gronk – costumes Dunya Ramicova -lumières James F Ingalls – avec Meredith Arwady (Griselda), David Daniels (Roberto), Isabel Leonard (Costanza), Amanda Majeski (Ottone), Yuriy Mynenko (Corrado), Paul Groves, (Gualtiero) – Première nationale



Opéra Magazine – octobre 2011

« La vision de Peter Sellars, qui n’en est pas une, secondée par les gros coups d’épaule de Gronk (pour le mur de fond de scène, hideux, peinturluré comme l’aurait peinturluré un quelconque amateur de collages, pour les quelques chaises jetées ici ou là), de Dunya Ramicova (pour les complets-vestons, pour les robes-sacs inesthétiques et disgracieux), de James F. Ingalls (pour les éclairages stériles et déplaisants), cette «vision», donc, se résume ici à quelques gestes froids, durs, systématiques. Consternant ! Ceci dit, Sellars sait appréhender à la perfection les contradictions et les incohérences de Griselda (Venise, 1735), sait dupliquer à la scène les élans, les émois d’une musique justement … de scène. Effacée, soumise et discrète, puis rebelle et chrisstique, la Griselda de Meredith Arwady légitimise, par une gestuelle grimaçante et bien agitée (on se roule beaucoup à terre !), par ses contorsions et convulsions, la lecture immatérielle de Sellars. La voix, chaude, ample, sonore, s’impose d’elle-même, dès son entrée, et nous impose alors un personnage. Paul Groves gomme, avec une aisance toute naturelle, les aspérités de son rôle. Les trois arie d’Isabel Leonard, au mezzo fluide et crémeux, au style alerte et tranché, nous captivent, littéralement, Amanda Majeski négociant ses interventions avec grâce et virtuosité.
Nous attendions, avec une certaine jouissance, le Roberto de David Daniels, parce que nous apprécions sa flexibilité, sa force, sa subtilité, son contrôle étonnant du souffle… et, en effet, ce fut exemplaire. Mais c’est le jeune contre-ténor ukrainien Yuriy Minenko, dont nous avons découvert l’agilité, la célérité, le drame et la poésie, qui nous a d’emblée séduits. Au pupitre, Grant Gershon s’attache à faire ressortir sentiments et pathos.
En conclusion, un plateau à toute épreuve repêche, à la fois, une œuvre foncièrement indisciplinée et une production inexistante et/ou bien farfelue. »

Brest – Le Quartz – 19 septembre 2005 – Théâtre des Champs-Elysées – 21 septembre 2005 – Abbaye d’Ambronay – 1er octobre 2005 – Valladolid – 25 octobre 2005 – en version de concert – Ensemble Matheus – dir. Jean-Christophe Spinosi – avec Sonia Prina / Maria Riccarda Wesseling (à Ambronay et Valladolid) (Griselda), Veronica Cangemi (Costanza), Philippe Jaroussky (Roberto), Blandine Staskiewicz (Ottone), Iestyn Davies (Corrado), Stefano Ferrari (Gualtiero)

 

Forum Opéra – 21 septembre 2005

« Jamais deux sans trois. Nous brandissions l’adage comme une promesse l’année dernière, galvanisés par La Fida Ninfa que venait de nous offrir Jean-Christophe Spinosi après avoir, la saison précédente, sorti brillamment Orlando Furioso (1) des sentiers battus par Claudio Scimone. Hélas, force est de constater à l’écoute de cette Griselda que les proverbes mentent parfois. Pourtant, le livret, revu et corrigé par Goldoni, semble prometteur. Enfin une histoire qui se détourne des poncifs habituels. Le roi Gualtiero, pour prouver à ses sujets la valeur de son épouse Griselda, lui impose une série d’épreuves, de la répudiation à l’annonce de son mariage avec sa propre fille Costanza. La reine bafouée, humiliée reste malgré tout fidèle jusqu’au lieto fine bien mérité. La lecture de l’argument laisse imaginer des airs emprunts de fureur, de désolation, bref de cette passion vibrante à laquelle nous a accoutumé depuis sa spectaculaire renaissance lyrique le prêtre roux. Malheureusement, la partition refuse d’obéir à la trame intelligemment tissée et cumule contresens dramatiques et manque d’inspiration dans le choix des climats et des mélodies.
A ce défaut d’écriture s’ajoutent pour le moins deux erreurs de distribution. Le tempérament de Sonia Prina, l’énergie, la largeur de la voix, la virilité presque, l’emportent plus vers le perfide Ottone que vers la tendre Griselda. D’autant que le rôle, composé spécialement pour Anna Girò, tragédienne avant d’être chanteuse, est musicalement sacrifié. A contrario, Blandine Staskiewicz manque cruellement de férocité et de graves pour camper le chevalier persécuteur. Griselda aurait mieux convenu à son caractère et à sa plastique tant vocale que physique. Elle doit, de plus, et pour son malheur, affronter le fantôme de Cecilia Bartoli dans sa dernière aria « Dopo un orrida procella ». La comparaison rend encore plus évidente l’absence de volume dans les notes les plus basses et la difficulté à gérer les changements de registre. Le même spectre menace Veronica Cangemi confrontée, quant à elle, à l’impitoyable « Agitata da due venti » dont s’était jouée La Bartoli à Vicenze en juin 1998. Le soprano argentin montre aussi ses limites dans la profondeur de la tessiture mais surmonte les incroyables vocalises. Elle finit par renverser les dernières réserves en exhalant, piano, dans « Ombre Vane », des aigus lumineux qui épinglent l’assistance enfin chavirée. Pour Stefano Ferrari, l’obstacle à franchir est immédiat, dès sa première intervention « Se ria procella », placée au tout début de l’oeuvre après un bref récitatif. Raidi par le trac, le ténor s’applique à escalader et dévaler la gamme à toute vitesse au mépris de l’expression, mais à l’impossible nul n’est tenu. Il s’épanouit mieux ensuite dans des airs plus sages qui valorisent son timbre, sans pourtant se départir d’une certaine placidité. En tendre amant de Costanza, Philippe Jaroussky renouvelle la démonstration de son extraordinaire musicalité. Le rôle de Roberto ne contient malheureusement pas de ces joyaux qu’aime à ciseler finement le contre-ténor. Privé d’un autre « Sol da te, mio dolce amore », il ne peut proposer que des éclats de gemme dont nous devons nous contenter, les yeux fermés, lorsque, angélique, la voix module le mot « dolore » ou s’unit tendrement à celle de Veronica Cangemi dans un « addio » à tirer les larmes. Et s’il faut vraiment une révélation, alors elle s’appelle Iestyn Davies. Bien que Corrado soit le personnage le plus insignifiant d’une oeuvre qui ne brille guère par ses caractères, il sait saisir les maigres occasions offertes pour exposer avec assurance le naturel de la projection, le maintien de la ligne, la clarté du son, qualités qui donnent envie de le retrouver dans un rôle plus consistant.
L’Ensemble Matheus, emporté fiévreusement par Jean-Christophe Spinosi, privilégie les angles et la rupture au détriment de la courbe, des pleins et des déliés. Ce rythme est nécessaire pour maintenir une attention que la musique seule ne retiendrait pas. Les cuivres, en violant effrontément la justesse, achèvent de réveiller le public ébahi. »

Diapason – novembre 2005 – Coup de grizou

« Griselda, enfin! Ou plutôt : Griselda, bientôt ! On croyait la connaître, la malheureuse Reine de Thessalie, depuis que la pythie Bartoli asséna un suffocant  » Agitata da due venti « ; et même, bien avant, par les coups de griffe portés par Goldoni dans ses Mémoires aux airs de la Giro. Un catalogue d’airs pyrotechniques saupoudrés de mode galante, pensait-on, compensant la vacuité théâtrale. S’il peaufine son plateau et prend le temps de s’imprégner des parfums uniques conçus par Vivaldi au sommet de sa maturité tardive,alors Jean Christophe Spinosi signera une gravure exceptionnelle, permettant d’appréhender la qualité du joyau offert aux ingrats Grimani, pour leur théâtre vénitien San Samuele. Paris accueillait la seconde lecture de l’oeuvre par l’Ensemble Matheus. Une prova di Griselda en somme, un ballon d’essai, avant le grand saut pour le disque, avec, espérons-le, les divins gosiers de Costanza (Veronica Cangemi) et Roberto (Philippe Jaroussky).
“Ritorna a lusingarmi” à fondre, “Agitata” hallucinée, “Ombre vane” hypnotique : l’histoire d’amour entre Veronica et Vivaldi continue. Compliments aussi au sens théâtral de l’étoile Jaroussky, d’une aisance insolente comme galant fat, susurrant des da capo de rêve. Bouleversante Sonia Prina en Griselda, culminant enfin d’acte I avec un “Ho il cor” pathétique. Mais est-elle Griselda ? La Griselda de la fusion charnelle avec Spinosi ? J’en doute. Le chef de Matheus cherche encore les soupirs, les pauses, les moments suspendus que la Giro, “qui avait beaucoup de jeu “, suscitait chez Vivaldi. Marie-Nicole Lemieux, peut-être…? Et pour le fol chevalier Ottone, écartelé entre les intervalles monstrueux de “Scocca dardi” ou “Dopa un orrida procella”, qui remplacera Blandine Staskiewicz, ô combien vaillante, mais dépassée par un rôle où l’on espère plutôt entendre une Vivica Genaux? Le Gualtiero de Stefano Ferrari se bonifie au fil du concert. Imposer à un jeune ténor “Se ria procella ” comme premier air relève chez Vivaldi du pur sadisme; l’assurance revenue, Ferrari affirme bientôt ses qualités de vocalisation et de timbre. Plaisant petit Corrado aussi, du jeune contre-ténor Iesyn Davies. Basse continue remaniée, Matheus expérimente. Une intuition déjà parfaite dans le trio de fin d’acte II, tout de beauté et d’intelligence. Enfin et surtout, un Spinosi envoûtant, gestuelle plus mesurée, fluide et délicate. « 

Classica – novembre 2005 – 21 septembre 2005

« Splendide Griselda de Vivaldi présentée en concert au TCE : distribution dominée par veronica Cangemi (déchaînant le public dans « Agitata da due venti »), et tenue par la direction nerveuse, colorée, mais désormais plus contrôlée de Spinosi. »

L’Atelier du chanteur – 21 septembre 2005

« La Griselda est un opéra magnifique, bien construit dramatiquement, malgré ou grâce aux nombreuses coupures pratiquées ce soir dans les récitatifs. Il a pour seule faiblesse l’abnégation de son héroïne, aussi improbable à nos esprits contemporains que la magnanimité de Titus dans la Clémence. Griselda reste en effet fidèle à son époux même après qu’il l’a répudiée. Heureusement, ce n’est qu’une épreuve pour faire accepter à ses sujets cette reine à l’âme noble mais à la naissance plébéienne, et tout finit bien.
L’ensemble Matheus sonne bien sec pour l’ouverture, malgré les travaux menés cet été au TCE pour justement rendre moins sèche l’acoustique de la salle. Le retrait de toute la moquette du parterre, remplacée par un parquet, la suppression de quelques autres surfaces absorbantes et la construction d’une nouvelle conque pour les concerts d’orchestre modifient en fait étonnamment peu l’acoustique de la salle. Heureusement peut-être, car elle était déjà admirable pour ce répertoire. Sans doute par contre résonne-t-elle mieux à l’unission d’oeuvres plus récentes, à l’instrumentation plus moderne, comme le Roberto Devereux donné le lendemain.
Comme c’est souvent le cas des opéras baroques, les airs du premier acte, acte « d’exposition », sont un peu fades. Vivaldi va ensuite crescendo, et si l’acte II contient de très belles pages et est clos par le très beau trio « Non più regina », le troisième et dernier acte est le sommet expressif de l’oeuvre. Chaque personnage y est doté de l’air propre à mettre le mieux en valeur ses talents vocaux et dramatiques.
Est-ce la musique ou l’interprétation qui manque d’ampleur dans ce premier acte? Après l’entracte, placé au milieu du second acte après l’air fameux « Agitata da due venti », l’orchestre est plus tonique et a un son plus plein. Seuls les cors restent durablement faux.
Côté vocal, Jean-Christophe Spinosi réunit une fois de plus un plateau superbe. Parfois sous-dimensionnée ou distribuée dans des rôles trop aigus mais aussi trop graves, Veronica Cangemi se glisse ici parfaitement dans son personnage de Costanza, dont elle fait rayonner toute la vocalité tour à tour brillante et touchante. Elle phrase très joliment « Ritorna a lusingarmi » avec ses « cocottes » vocales. À la limite de sa tessiture dans le grave, elle sonne un peu légère dans « Agitata da due venti », et l’on voyait Sonia Prina assise à ses côtés, agitée de toute l’énergie qu’elle aurait mise dans cet air, un des rares « tubes » de la partition, que toute mezzo baroque inscrit à son répertoire de récital. Au troisième acte, son air « Ombre vane » est un des plus beaux de la partition, avec sa partie rapide bien contrastée. Cangemi s’y fait entendre à son meilleur, bouleversante, ses aigus magnifiquement émis.
Sonia Prina est également une valeur sûre du chant vivaldien. Toujours d’un grand engagement physique et dramatique, on ne peut lui reprocher parfois qu’un léger « surtimbrage » à la Callas, dès son premier air « Brami le tue catene », où elle fait cependant preuve d’une belle agilité. L’honneur lui échoit de clore l’acte I avec l’air magnifique « Ho il cor già lacero ». À l’acte II, elle chante très bien son air de fureur « No, non tanta crudeltà », comme son bel air « Son infelice tanto » de l’acte III.
Philippe Jaroussky sonne à nouveau mieux qu’à la Caravelle du festival d’Ambronay le 17 septembre. Ses graves ne passaient-ils pas l’amplification, ou était-il en légère méforme? Son timbre est ici à nouveau très pur, mais de plus en plus solide dans son apparente fragilité. Dans son air « Estinguere vorrei » de l’acte I, ses phrasés sont splendides, souples et caressants. À l’acte II, « Al tribunal d’amor » est superbe, avant son très bel air tendre « Moribonda quest’alma dolente » de l’acte III.
Iestyn Davies a un timbre de contre-ténor riche et bien sonnant. Son phrasé est simplement encore un peu raide et son legato perfectible. Vivaldi lui réserve à l’acte II le joli air « La rondinella amante ».
Blandine Staskiewicz n’a pas encore toute la carrure nécessaire pour affronter les airs virtuoses d’Ottone. Dans son premier air « Vede orgogliosa l’onda », son timbre est pur mais souvent droit et trop ouvert dans l’aigu. Son émission de poitrine est bien négociée mais pas encore totalement naturelle. Au second acte, elle crie des aigus trop ouverts dans « Scocca dardi l’altero tuo ciglio », alors qu’elle semble avoir les moyens de les chanter différemment. Cela relève-t-il d’une mauvaise conception esthétique personnelle? D’une perception erronée des harmoniques de sa propre voix? Ces aigus ne le sont pourtant pas tant, dans un air qui requiert il est vrai toutes les qualités à la fois : aigus, graves, agilité et vigueur! Au troisième acte, Blandine Staskiewicz se rattrape avec « Dopo un orrida procella ». Ses graves sont ici mieux assurés et ses aigus sortent mieux (cqfd?). Elle assume parfaitement les vocalises et les grands intervalles de cet air virtuose, à nouveau un des plus intéressants de la partition.
Dans « Se ria procella », Stefano Ferrari vocalise très bien mais ses aigus sont trop ouverts et ses graves pourraient être mieux négociés. Il chante ensuite très bien le bel air « Tu vorresti col tuo pianto » puis magistralement son air le plus brillant de l’acte III, « Sento, che l’alma teme ».

Alma Opressa – 21 septembre 2005

« Alors primo l’orchestre : dès le début j’ai trouvé ça sec et trop trop contrasté (ces pauses dans le premier mouvement de la sinfonia cassaient l’unité mélodique) mais il s’est bien rattrapé ensuite et je n’ai pu qu’apprécier sa direction malgré les tonitriturants cors ! Question dramatisme, on repassera, dans la première partie j’ai à peu près compris, mais dans la seconde ça devenait du n’importe quoi : le roi qui tout d’un coup est au courant de l’amour entre Costanza et Roberto, qui change d’avis comme de chemises sans même s’en expliquer…les récitatifs ont été sauvagement taillés en pièce et merci Clément de m’avoir expliqué à la fin que Costanza était en fait la fille de Griselda! Quant au fait que toute cette histoire n’était qu’un coup de bluff du roi je ne l’ai compris qu’en lisant le synopsis !
Question chanteur commençons par la plus ovationée, Veronica Cangemi : si son dernier air était de toute beauté et vraiment émouvant avec un sublime aigu filé au début du da capo, je n’en dirai pas autant de l’Agitata da due venti!!! Certes j’avais Bartoli dans l’oreille mais j’ai trouvé toutes ses vocalises fades et ternes, elle a chanté l’air courageusement, je le reconnais, mais comme seuls les aigus sonnaient réellement cela faisait un peu distorsion de bande sonore. Elle n’y a pas reproduit la prouesse de son Destin avaro car ici les faiblesses vocales ne venaient pas seconder le désespoir du personnage et franchement je ne trouve pas qu’elle s’améliore dans la virtuosité en comparant avec son merveilleux Neghitosi or voi che fate d’Ariodante !!
J’ai trouvé Sonia Prina sublime : d’une part j’adore son timbre moustachu et de deux car son dramatisme a fait mouche dans ces airs, c’est la seule du plateau qui m’ait donné le sentiment de jouer son rôle intensément. En plus j’adore sa dégaine de rockeuse et je trouve que sa prestance en scène est vraiment formidable. Bref je courrai la réentendre dans les deux Partenope à la Villette. Stefano Ferrari avait certes le trac mais il s’en est vraiment bien tiré ! son premier air est un des plus virtuoses de la partition et son abattage était sans tâche ! Chapeau! Reste cependant un manque de présence caractérisée en scène mais pour une version de concert je ne vais pas chipoter. Iestyn Davies était bien sans plus (son rôle lui permettait difficilement de briller) de très beaux aigus doux et ronds mais encore un contre-ténor qui avait oublié ses graves chez lui ! Phiphi était bien aussi mais rien d’extraordinaire, Roberto n’ayant pas droit à un air tel que Solda te mio dolce amore, qui permettrait à Jaroussky de faire preuve de tout son talent.
Et j’ai gardé la surprise de la soirée pour la fin, qui est pour moi loin d’en avoir été le point noir, Blandine Staskiewicz : j’avais franchement pas accroché à son Medoro dans l’Orlando Furioso, et ni Loena (La Belle Hélène), ni Olga (La Grande duchesse), ni la servante de Glauce (Medea) ne m’avaient permis de l’apprécier vraiment étant donné le peu d’importance des rôles ; or dès son premier air j’ai accroché, l’aigu était rond et atteint sans difficulté, le grave chaud mais cela manquait encore un peu de caractérisation. Mais alors le Dopo un orrida procella, sur lequel plane encore le fantôme tchétchilien, m’a enthousiasmé! En comparaison avec Bartoli elle s’en est bien mieux sortie que Cangemi, on l’entendait parfaitement malgré les cors, elle avait de la vaillance, ses vocalises étaient sans heurts, j’ai vraiment été bluffé ! Mais la pauvre Blandine n’a pas recueilli les applaudissements qu’elle méritait d’autant plus à mon avis qu’elle a été distribuée très tard ! Bref mes chouchoutes de la soirées sont sans conteste Prina et Staskiewicz, Cangemi et Ferrari avec un bémol. »

Panicale – Teatro Cesare Caporali – 2, 3, 5 mai 2002 – Bibbiena – Teatro Dovizi – 9, 10, 12 mai 2002 – Ensemble instrumental Operaperta – dir. Sandro Volta – mise en scène, décors et costumes Massimo Gasparon – avec Maurizia Barazzoni (Griselda), Simone Polacchi (Gualtiero), Angelo Manzotti (Ottone), Alexandra Zabala (Costanza), Virgilio Bianconi (Corrado), Susanna Bartolomei (Roberto)



Londres – 1978 – première recréation – dir. John Eliot Gardiner