La Finta Pazza (La Fausse folle ou La Folle supposée)

COMPOSITEUR Francesco Paolo SACRATI
LIBRETTISTE Giulio Strozzi

Comédie lyrique, ou pièce avec musique et machines, sur un livret en un prologue et trois actes, de Giulio Strozzi, homme de lettres vénitien, conçu à l’origine pour un opéra de Monteverdi, La Finta pazza Licori. Le livret est dédié à Gio. Paolo Vidmano, Comte d’Ortemburgo.Giulio StrozziL’intrigue de la Finta pazza fut inventé par Flaminio Scala, acteur et comédien italien (1547 – 1624), qui joua dans la Compagnie des Gelosi. Giulio Strozzi transposa l’action dans l’Antiquité.L’oeuvre fut créée au théâtre Novissimo de Venise, le 14 janvier 1641, puis représentée douze fois en dix-sept jours, dans des décors de Giacomo Torelli de Fano (*), et avec Anna Renzi (**) dans le rôle de Deidamia, que Sacrati semble avoir écrit spécialement pour elle. (*) Giacomo Torelli, était né de famille noble, à Fano, près de Pesaro, en 1608.

(**) Anna Renzi commença sa carrière à Rome, notamment chez l’ambassadeur de France, puis vint à Venise en 1640. Elle continua à chanter au théâtre Novissimo, ainsi qu’au SS. Giovanni e Paolo, où elle créa le rôle d’Ottavia dans l’Incoronazione di Poppea. Après deux voyages à Innsbruck et Gênes, elle revint à Venise et chanta pour Marco Faustini au S. Apollinare en 1655, et au S. Cassiano en 1657. Elle fut l’ami des librettistes Busenello et de Fusconi, qui lui dédia le livret de l’Argiope. En 1644, parut à Venise une publication à sa louange : « Le glorie della signora Anna Renzi romana »

Anna Renzi - Le glorie della signora Anna Renzi romana

Elle comportait deux ballets, à l’acte I, scène 7, le Ballo della Sofferenza, et à l’acte II, scène 11, le Ballo degli scemi e di pazzarelli buffoni di Corte (Ballet des imbéciles et bouffons fous de la Cour).La représentation donna lieu à l’édition de Il Cannonchiale per la Finta Pazza, où Giacomo Torelli est cité pour la première fois. La Finta pazza fut reprise à Bologne en 1645.Le 14 décembre 1645, elle fut jouée à Paris, dans la salle du Petit-Bourbon, par la troupe de Giuseppe Bianchi, que Mazarin avait fait venir en 1639 pour l’amusement du roi. La Festa teatrale dell’Finta Pazza fut représentée avec les décors et les machines de Giacomo Torelli, venu à Paris à la fin de 1644, et des intermèdes dansés (Balletti d’invenzione nella Finta pazza) de Giovanni Battista Balbi, devant vingt à trente personnes, dont le Roi, âgé de sept ans, la Reine-mère – à qui l’oeuvre était dédiée – et le cardinal Mazarin. Elle est considérée comme le premier opéra représenté en France. Le Louvre et le Petit-Bourbon vers 1630Anna Francesca Costa, dite la Checca, était en tête de la distribution, avec Lodovica Gabrielli Locatelli dite Lucilla, dans le rôle de Flore, la gentille et jolie Gabrielle Locatelli, qui, avec sa vivacité ordinaire, fera connaître qu’elle est une vraie lumière de l’harmonie ; Giulia Gabrielli dite Diana (Thétis), laquelle à merveille fera connaître sa colère et son amour ; et Margherita Bartolotti (ou Bertolazzi), dont la voix est si ravissante que je ne puis la louer assez dignement.Anna Francesca Costa, dite la Checca, par Cesare DandiniLa Gazette de France du 16 décembre 1645 relate : toute l’assistance n’étant pas moins ravie des récits de la poésie et de la musique, qu’elle l’était de la décoration du théâtre, de l’artifice de ses machines et de ses admirables changements de scènes jusques à présent inconnus à la France et qui ne transportent pas moins les yeux de l’esprit que ceux du corps par des mouvements imperceptibles : invention du Sieur Jacques Torelli de même nation…Giacopo TorelliVoiture fut particulièrement impressionné par les décors, s’émerveillant que Dedans le même temps nous voions mille lieux, des ports, des ponts, des tours, des jardins spacieux, et dans le mesme lieu, des scènes différentes. Ainsi, dans son décor du départ de Scyros, Torelli représenta le Pont-Neuf, avec la statue de Henri IV, l’entrée de la place Dauphine avec les tours de Notre-Dame et la Sainte-Chapelle dans le lointain. Cette vue de Paris fut inspirée à Torelli par le décor imaginé par le peintre Giovanni Francesco Grimaldi pour la représentation de La Sincerita trionfante, à l’ambassade de France à Rome en 1638. Les changements à vue des décors suscitèrent le plus de surprise et d’émerveillement, actionnés par des chassis latéraux actionnés par un grand treuil sous la scène.D’Origny raconte dans ses Annales du Théâtre-italien : Un ballet exécuté par des singes et des ours terminait le premier acte. A la fin du second, on voyait une danse d’autruches qui se baissaient pour boire à la fontaine. Le spectacle finissait par un pas de quatre Indiens, offrant des perroquets à Nicomède, qui a reconnu Pyrrhus pour son petit-fils.Mme de Motteville, favorite d’Anne d’Autriche, fait montre de peu d’enthousiasme dans ses Mémoires : Ceux qui s’y connaissent estiment fort les Italiens ; pour moi je trouve que la longueur du spectacle diminue fort le plaisir, et que les vers naïvement répétés représentent plus aisément la conservation et touchent plus les esprits que le chant ne délecte les oreilles.L’oeuvre fut imprimée en 1645 sous le titre Feste theatrali per la Finta pazza, drama del sigr Giulio Strozzi, rappresentate nel Piccolo Borbone in Parigi quest anno 1645 et da Giacomo Torelli da Fano Inventore, dedicate ad Anna d’Austria Regina da Francia regnante (Anne d’Autriche, dont les armes figurent sur la gravure du frontispice), avec une description de la représentation par Giulio Cesare Bianchi de Torino avec des planches dessinées pour cette publication par Stefano la Bella, et gravées par N. Cochin. La Bibliothèque nationale détient un exemplaire complet ayant appartenu à Gaston d’Orléans, le Conservatoire un exemplaire incomplet aux armes de Condé.Les ballets furent imprimés de leur côté sous le titre Baletti d’invenzione nella Finta Pazza da Gio. Bat. Balbi, avec dix-huit planches gravées par Vaalreiuo Spada, accompagnées d’un texte français. Après la mort de Sacrati, l’oeuvre fut reprise par les Febi Armonici, à Naples et Milan en 1652. Elle fut attribuée à tort par Cristoforo Ivanovich à Pier Francesco Cavalli. Le livret est inspiré des aventures d’Achille dans l’île de Scyros par Popinius Statius. Il sera repris plus tard par Pietro Metastasio sous le titre Achille in Sciro. La partition est aujourd’hui la propriété du Prince Borromeo. Personnages : Il Consiglio improviso (prologue), Ulisse, Diomede, Choro d’Isolani col Capitan della Guardia, Giunone, Minerva, Tetide, Achille, Deidamia, La Vittoria, Giove, Venere, Choro degli Dei, Amore, Licomede, Eunuco musico di corte, Choro di Damigelle di Corte, Vulcano, Nutrice di Deidamia con Pirro, Choro di pazzarelli buffoni (parte muta), Charonte, Choro di Menti Celesti

Synopsis

Prologue

Le jardin de FloreLa Finta pazza - décor du PrologueDans les airs surgit un char tiré par deux génies chargés de flambeaux et portant l’Aurore. La scène s’éclaire progressivement, et on aperçoit Flore cueillant des fleurs.Flore appelle cinq Esprits ailés dont deux soutiennent dans les airs la couronne royale, tandis que les trois autres présentent à Flore les lys d’or avec tant de merveille qu’on ne s’aperçut point de l’artifice de cette machine. Le chariot s’envole sans bruit vers la droite. En même temps temps les cinq Esprits s’élancent dans les cintres, et trois Zéphyrs soulèvent Flore dans les airs.

Acte I

Dans le port de l’île de ScyrosDessin préparatoire pour La Finta pazzaLa Finta pazza - décor pour l'Acte I - tableau 1Le décor montre le supposé port de Scyros. En fait, Torelli a représenté le Pont Neuf, avec la statue de Henri IV et les maisons de la Place Dauphine, surmontés par la flèche de la Sainte-Chapelle et les tours de Notre-Dame. Côté jardin (gauche), des murailles surmontées de tours et d’églises à coupole, côté cour (droite), des navires amarrés sous une puissante tour. Deux ambassadeurs grecs tentent de descendre de l’un deux par uen passerelle, en dépit de l’opposition des guerriers du pays. Dans une nuée, Minerve et Junon, protectrices des Grecs. Une conque, traînée par deux dauphins, conduit Thétis auprès des déesses. Achille se cache sous des vêtements féminins, parmi les filles du roi Licomède. En effet, Thétis, sa mère, redoute qu’il soit tué au siège de Troie. Un bateau arrive, portant Ulysse et Diomède, à la recherche d’Achille. Junon et Minerve descendent annoncer leur désir qu’Achille se joignent aux Grecs contre Troie.Au palais de LicomèdeLa Finta pazza - décor Acte I - tableau 2Achille avoue à sa maîtresse Déidamie qu’il ne peut supporter sa situation, et qu’il désire partir à la guerre. Déidamie, qui a eu un fils de lui, Pyrrhus, pour l’apaiser, lui promet le mariage. Ulysse demande au roi Licomède d’être présenté à ses filles. Ulysse et Diomède offre des cadeaux à ces dernières. Achille se saisit d’une dague et se découvre. Minerve et Junon expriment leur satisfaction. Ballet :Quatre eunuques enturbannés et vêtus de pantalons bouffants font leur entrée (1), arrosent le sol et le balaient (2), puis introduisent quatre ours enchaînés (3) qu’ils font danser en frappant de la main un tambour attaché à la hanche droite. Quatre singes prennent part à ces évolutions burlesques (4).(1)Finta pazza - ballet acte I(2)Finta pazza - ballet acte I(3)Finta pazza - ballet acte I(4)Finta pazza - ballet acte I

Acte II

Sur une placeLaz Finta pazza - décor acte II - tableau 1Achille, tout à l’idée de partir guerroyer, oublie Déidamie et sa promesse de mariage. Celle-ci décide de feindre la folie. Des nuages surgissent de l’horizon, et se déploient, découvrant une gloire éblouissante où trônent Iris, Jupiter tonnant et son aigle, entourés des dieux de l’Olympe.Jupiter descend, accompagné de la Victoire, décidé à aider Déidamie, tandis que l’Amour remonte aux cieux. Déidamie simule tellement bien qu’on la croit vraiment folle. BalletSix autruches font leur entrée deux par deux, picorent et boivent à la fontaine.

Acte III

Un jardinLicomède découvre la supercherie de sa fille et l’enferme dans un jardin. Aux enfers Thétis descend au monde souterrain chercher l’aide de Pluton. mais Caron réussit à la convaincre.Au jardin royalAchille retrouve Déidamie et consent à l’épouser. Licomède accepte de reconnaître son petit-fils Pyrrhus. Achille part pour Troie. Ballet des IndiensA la nouvelle des noces d’Achille, huit Indiens emplumés (1) viennent présenter leurs compliments aux souverains et célèbrent leur joie en dansant deux à deux au son du tambourin (2) ; ils se battent avec des bâtons (3), apportent une volière d’où s’échappent cinq perroquets qui dansent avec eux (4).(1)Finta pazza - ballet acte II(2)Finta pazza - ballet acte II(3)Finta pazza - ballet acte II(4)Finta pazza - ballet acte II

 

Pour en savoir plus sur le Ballet des Cinges & des Ours, le Ballet des Autruches, et le Ballet des Indiens & des Perroquets :http://livretsbaroques.fr/ballets/finta_pazza_1645.htm « Le premier vrai choc culturel a lieu le 14 décembre 1645 avec la première représentation publique, dans la salle du Petit-Bourbon, et en présence de la reine Anne, de l’opéra La Finta Pazza (la Folle par feinte) de Giulio Strozzi, sur une musique de Francesco Sacrati. Cet ouvrage, qui n’est qu’une version parmi des dizaines de la fameuse histoire d’Achille à Scyros, arrive ainsi à Paris grâce à la troupe des Febiarmonici, qui tourne déjà en Italie avec ce même opéra, et s’adjoint pour l’occasion quelques acteurs de la commedia dell’arte séjournant à Paris : « … toute l’assistance n’étant pas moins ravie des récits de la poésie et de la musique, qu’elle l’était de la décoration du théâtre, de l’artifice de ses machines et de ses admirables changements de scènes jusques à présent inconnus à la France et qui ne transportent pas moins les yeux de l’esprit que ceux du corps par des mouvements imperceptibles : invention du Sieur Jacques Torelli de même nation… » (La Maison des Italiens – Patrick Barbier – Éditions Grasset & Fasquelle)

Un exemplaire des Feste theatrali est conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal, avec les planches gravées par Giacomo Torelli di Fano. « C’était une comédie lyrique, un opéra bouffon, une parade musicale, un mélodrame où le noble se mélait au comique, et dont les intermèdes présentaient un ballet de singes et d’ours, une danse d’autruches, une entrée de perroquets. Cette Pazza finta, malgré toutes les facéties exécutées par des volatiles baladins, facéties qui seront plus tard justifiées en cet ouvrage, n’était plus si dépourvue d’esprit qu’on pourrait l’imaginer. Le programme nous dit :—Flore sera représentée par la gentille et jolie Louise-Gabrielle Locatelli, dite Lucile, qui, avec sa vivacité, fera connaître qu’elle est une vraie lumière de l’harmonie. » La page 7 de l’imprimé porte : — Cette scène sera chantée, et Thétis sera représentée par la signora Giulia Gabrielli, nommée Diane, laquelle, à merveille, fera connaître sa colère et son amour. » Même page :—Le prologue sera exécuté par la très excellente Marguerite Bertolazzi, dont la voix est si ravissante que je ne puis la louer assez dignement. » Tout n’était pas chanté dans la Finta Pazza, témoin la note suivante, empruntée au même programme : — Cette scène sera toute sans musique, mais si bien dite, qu’elle fera presque oublier l’harmonie passée. » Les premiers virtuoses, tels que Marguerite Bertolazzi, figuraient alors dans les prologues. Les livrets de Serse, de l’Impatience, en donnent de nouvelles preuves. Le drame de la Finta Passa, déjà produit à Venise, en 1641, sur le Teatro novissitmo della Cavallerizza, devait être ancien, puisque le satirique Boccalini, dont les œuvres étaient publiées en 1613, deux ans après sa mort, se moque du titre Finta Pazza, disant : Perciochè ognuno sà che tutte le donne sono pazze e che non possono fingere d’essere quelle che sono. Ces Italiens continuèrent leurs représentations jusqu’en 1652. » (L’Opéra Italien de 1548 à 1856 – Castil-Blaze) Madame de Motteville raconte dans ses Mémoires : « Le mardi gras de cette année (1646), la reine fit représenter une de ces comédies en musique dans la petite salle du Palais-Hoyal, où il n’y avait que le roi, la reyne, le cardinal, et le familier de la cour, parce que la grosse troupe des courtisans était chez Monsieur, qui donnait à souper au duc d’Enghien. Nous n’étions que vingt ou trente personnes dans ce lieu, et nous pensâmes mourir d’ennui et de froid. Les divertissements de cette nature demandent du monde, et la solitude n’a pas de rapport avec les théâtres. » Le poète Maynard exprima son admiration dans un sonnet adressé à Mazarin :Jules, nos curieux ne peuvent concevoir Les subits changements de la nouvelle scène. Sans efforts et sans temps, l’art qui l’a fait mouvoir. D’un bois fait une ville et d’un mont une plène. Il change un antre obscur en un palais doré ; Où les poissons nageoient, il fait naître les rozes ! Quel siècle fabuleux a jamais admiré En si peu de moments tant de métamorphoses ? Ces diverses beautés sont les charmes des yeux. Elles ont puissamment touché nos demy-Dieux, Et le peuple surpris s’en est fait idolâtre. Mais si par tes conseils tu ramènes la paix Et que cette Déesse honore le Théâtre, Fay qu’il demeure ferme, et ne change jamais. Voiture fit de même :Quelle docte Circé, quelle nouvelle Armide Fait paroistre à nos yeux ces miracles divers ? Et depuis quand les corps par le vague des airs Sçavent-ils s’élever d’un mouvement rapide ? Où l’on voyoit l’azur de la campagne humide, Naissent des fleurs sans nombre et des ombrages verts, Des globes estoillez les palais sont ouverts Et les gouffres profonds de l’empire liquide. Dedans un mesme temps nous voyons mille lieux, Des ports, des ponts, des tours, des jardins spacieux, Et dans un mesme lieu, cent scènes différentes. Quels honneurs te sont deus, grand et divin Prélat, Qui fais que désormais tant de faces changeantes Sont dessus le théâtre et non pas dans l’Estat !

Représentations :

Yale – University Theater – 23, 24 avril 2010 – direction musicale Grant Herreid et Richard Lalli – dir. Robert Mealy – mise en scène Toni Dorfman – décors Michael Locher – costumes Valerie Webster – lumières Gina Scherr – édition Lorenzo Bianconi et Luciano Sgrizzi

Venise – 11 au 16 juillet 1987 – reconstitution en version scénique à partir d’un manuscrit découvert dans une bibliothèque de l’île Bella-Borromée, révisé par Lorenzo Bianconi – dir. Alan Curtis