Purrhus

COMPOSITEUR Joseph Nicolas Pancrace ROYER
LIBRETTISTE Fermelhuis
ENREGISTREMENT ÉDITION DIRECTION ÉDITEUR NOMBRE LANGUE FICHE DÉTAILLÉE
2012 2014 Michael Greenberg Alpha 2 français

 

Tragédie lyrique en cinq actes, sur un livret de M. de S. sous le nom de M. Fermelhuis (? – 1742), représentée à l’Académie royale de musique, le 26 octobre 1730.
C’était la première création depuis le remplacement de Destouches à la tête de l’Opéra par Maximilien Claude Gruer, sous les auspices du prince de Carignan (*), le 1er juin 1730, André Campra étant chargé de la direction artistique et le prince nommé Inspecteur général.
(*) Victor Amédée de Savoie, prince de Carignan, comte de Soissons (1690 – 1741), fils d’Emmanuel Philibert de Savoie. Marie Antier fut sa maîtresse, puis l’abandonna au profit de La Pouplinière.

Il n’y eut que sept représentations, en dépit de beaux décors de Jean-Nicolas Servandoni (*).
(*) Jean-Nicolas Servandoni (1695, à Florence – 1766, à Paris), directeur des décors de l’Opéra en 1724, puis premier peintre-décorateur et directeur des machines en 1728, reçu à l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1731, quitta la France en 1745, poursuivi pour dettes.

Jean-Nicolas Servandoni
La distribution réunissait : Mlle Erémans (Minerve), Dun (Mars), Goujet (Jupiter) dans le prologue qui fait allusion à la « naissance de Monseigneur le Dauphin & de celle du Duc d’Anjou », Chassé (Pyrrhus), Tribou (Acamas, Prince du sang de Pyrrhus), Mlle Pélissier (Polixène), Mlle Petitpas (Ismène), Mlle Antier (Eriphile), Dun (L’Ombre d’Achille), Le Mire, Cuvillier et Dumast (Les Euménides), Mlle Erémans (Une Nymphe de Thétis), Mlle Petitpas (Thétis), Dun (Un Grand-Prêtre), Goujet (Un Soldat).
Il n’y eut pas de reprise.

Synopsis

Acte I
Amour impossible, Polyxène refuse d’entendre les aveux de Pyrrhus, qui la tient captive et qui est le meurtrier de son père. Acamas, ami de Pyrrhus, lui rappelle ses engagements envers Ériphile qu’il devait épouser.
Acte II
Ériphile, furieuse de l’infidélité de Pyrrhus, menace de se venger sur Polyxène si Acamas ne l’enlève pas. Celui-ci, amoureux de Polyxène, se laisse fléchir. Pendant la réjouissance des sujets de Pyrrhus, l’ombre d’Achille exige le sacrifice de Polyxène. Pyrrhus la confie à Acamas pour la sauver.
Acte III
Le peuple souhaite la mort de Polyxène, celle-ci est horrifiée de l’aveu d’Acamas qui trahit son ami, Pyrrhus souhaite la conserver près de lui, Ériphile lui rappelle ses serments, mais rejetée, elle invoque les Enfers.
Acte IV
Sous l’emprise infernale, le peuple s’entre-tue. Ériphile feint d’encourager Acamas à emmener Polyxène, puis les dénonce comme amants à Pyrrhus, qui réclame le secours de Thétis contre les fuyards – sa mamie demande en échange le sacrifice de Polyxène.
Acte V
Hésitations de Pyrrhus. Retour des deux prisonniers. Acamas se suicide en révélant le mensonge d’Ériphile. Pyrrhus veut alors s’opposer au sacrifice, mais Polyxène se suicide pour délivrer les Grecs de la malédiction d’Achille. En mourant, elle peut enfin avouer son amour pour Pyrrhus, en proie à tant de maux pour elle.

(Source : Carnets de sol)

112me Opéra. Le Poëme est de Fermelhuis, & la musique de Royer : la premiere représentation s’en donna le 26 Octobre 1730, & il ne fut vu que sept fois, quoique relevé de trois belles décorations de Servandoni. Cette Trag. est imprimée en musiq. partition in-4°. Le Prologue, fait au sujet de la naissance de Monseigneur le Dauphin & de celle du Duc d’Anjou, est dialogué entre Jupiter, Mars & Minerve. Cet Opéra n’a pas encore été repris. (de Léris – Dictionnaire des Théâtres)
Représentations :

Château de Versailles – Salle des Croisades – 16 septembre 2012 – Orchestre et choeur Les Enfants d’Apollon – dir. Michael Greenberg – Emmanuelle de Negri (Polixène), Guillemette Laurens (Eriphile), Jeffrey Thompson (Acamas), Alain Buet (Pyrrhus), Virgile Ancely (Mars, un des Euménides), Edwige Parat (Minerve), Chistophe Gautier (Jupiter), Nicolas Dubrovitch (Ismène, Thétis), Laurent Collobert (L’Ombre d’Achille), Brian Cummings, Jean-Yves Ravoux (deux Euménides), Sophie Decaudeveine (une Nymphe de Thétis), Paul Willenbrock (le Grand Prêtre), Olivier Fichet (un Soldat), Solange Anorga (une Troyenne), Bruno Renhold (un Troyen)

ResMusica

« Pyrrhus, œuvre de Joseph-Nicolas-Pancrace Royer, un compositeur plus connu pour ses pièces de clavecin que pour ses ouvrages lyriques, a été composé en 1730 sur un livret de Fermelhuis. N’ayant connu que sept représentations à cette époque, c’est avec la recréation intégrale de cette tragédie que Versailles ouvre sa saison, pratiquement trois siècles après. Force est de constater l’intérêt de cette composition dont la qualité orchestrale est assez fouillée, sans évidemment atteindre la richesse harmonique que Rameau développe dans Hippolyte et Aricie seulement trois ans après. La principale déconvenue est une versification parfois trop élaborée, qui nuit à la compréhension totale de l’action, quand bien même parfois elle est le support d’un langage galant. En revanche, la dramaturgie, centrée sur les amours de Pyrrhus (qui aime Polyxène, mais n’en est pas aimé) et ceux d’Acamas, confident de Pyrrhus, s’élabore autour d’un découpage probant, duquel on retiendra des moments de musique absolument admirables. L’acte infernal, où les imprécations diaboliques d’Eriphile (trahie par Pyrrhus) se mêlent aux menaces démoniaques des Euménides, est d’une urgence implacable dans laquelle se mélangent les sentiments les plus effroyables. On retiendra le rôle si marquant de la plaintive Polyxène, victime de l’ire magique de sa rivale, un chœur de nymphes entourant la déesse Thétis saturant l’atmosphère d’harmoniques chatoyantes, le suicide de Polyxène d’une concision théâtrale rare. Une œuvre qui signe un tournant dans la tragédie lyrique, annonçant les révolutions du genre dans la décennie suivante.
L’exécution a été rendue ce dimanche dans l’intimiste salle des Croisades dans le Château de Versailles, où le faible nombre de spectateurs autorisait une attention vigilante et l’impression d’assister à un évènement important et exceptionnel. La distribution fut relativement homogène, rendant un service non négligeable à l’opéra. Guillemette Laurens, sanguinaire et vengeresse, n’a plus à démontrer son talent de tragédienne et la puissance du rôle lui offre une grande capacité d’expression. Emmanuelle de Negri en est le contrepoint parfait dans la pureté de l’héroïne sacrifiée: la voix haute, claire et bien conduite (l’air introduisant le premier acte lui permet d’asseoir une riche palette de couleurs dolentes) s’accommode d’une prononciation dont on saisit le soin de la compréhension. Dans la même veine, mais toutefois plus chargé en noirceur, Alain Buet, incarnant Pyrrhus, au travail professionnel et sur, a maintenu une présence constante sur la globalité de l’œuvre, même si on en retient moins un moment particulier que le décalage avec la bien plus jeune Polyxène dont Pyrrhus s’est épris. Jeffrey Thompson était, dans le rôle d’Acamas, par trop maniériste: en multipliant les effets de style, en surexploitant la richesse du chant syllabique, et en exposant de manière excessive les effets dynamiques, il a malheureusement rompu la continuité d’un rôle fort intéressant et s’est vocalement fourvoyé, malgré des moyens certainement intéressants, ici quelque peu malmenés. Enfin, la direction de Michael Greenberg, utile pour resserrer quelques moments plus faibles de la tragédie, défendait vaillamment cette recréation, malgré quelques cordes parfois un peu acides, mais aidé par un chœur aux effets adéquats et une grande présence de la claveciniste Lisa Goode Crawford.
On ne peut donc que se féliciter de ces jalons musicaux remontés, tant dans un intérêt musicologique que dramatique, et ce, d’autant plus que ce concert enregistré fera l’objet d’une sortie commerciale en CD, qui permettra une visibilité d’autant plus grande. »

Forum Opéra

« Un chef et une formation fort peu médiatiques, un compositeur tout juste connu des amateurs de clavecin, une petitte salle qui n’a jamais été conçue pour la musique (l’opéra de Versailles est en travaux) : ce Pyrrhus s’annonçait sous d’assez mauvais auspices. Mais c’était sans compter avec une confrontation inédite, puisqu’on allait entendre réunies dans le même concert la superbe Sangaride de la dernière reprise d’Atys et l’inoubliable Cybèle de la création du spectacle vingt-cinq ans auparavant. Et comme on le verra, Pancrace Royer peut adresser un grand merci d’outre-tombe à ces deux chanteuses d’exception.
S’il y avait foule à Versailles, en ce dimanche après-midi, ce n’était pas pour entendre la huitième représentation d’un opéra qui en connut sept en 1730 pour n’être plus jamais redonné par la suite. Non, les touristes étaient attirés par le beau temps et les Journées du Patrimoine. S’ils avaient poussé la curiosité jusqu’à la Salle des Croisades, ils auraient pourtant découvert une oeuvre pleine de beautés et servie par de formidables interprètes. Né en 1703 à Turin d’un père bourguignon, Pancrace Royer était arrivé à Paris vers 1725 et avait très vite su s’imposer dans le milieu musical français : répétiteur à l’Opéra en 1730, maître de musique des enfants du roi en 1733, directeur du Concert spirituel en 1748, et enfin directeur de l’Opéra en 1753, deux ans avant sa mort. Après Pyrrhus, il ne donna plus à la scène qu’un ballet héroïque, Zaïde, reine de Grenade (1739), puis un deuxième opéra, Le Pouvoir de l’amour (1743).
C’est justement ce Pouvoir de l’amour que Lisa Goode Crawford, claveciniste et responsable artistique du projet, a d’abord ressuscité en 2002 à l’Oberlin Conservatory of Music, dans l’Ohio, où elle enseigne (Kenneth Weiss et Skim Sempé ont été ses élèves). Toute dévouée à Pancrace Royer, c’est elle qui a réuni les financements nécessaires pour remonter le premier opéra de son compositeur fétiche. Par rapport à d’autres tragédies lyriques de la même époque, Pyrrhus présente un avantage : toutes les parties d’orchestre nous en sont parvenues, ce qui permet de redonner l’oeuvre telle que Royer l’avait conçue, malgré l’absence de manuscrit autographe. Par ailleurs, cet opéra précède de trois ans Hippolyte et Aricie: sans en égaler le génie, il montre que Rameau n’a pas créé ses oeuvres dans un désert sonore, mais que l’Académie royale de musique donnait déjà des opéras « d’un goût nouveau », pour citer Destouches au sujet de ce Pyrrhus.
Certes, Michael Greenberg est peut-être plus instrumentiste et musicologue que chef dans l’âme : on pourrait imaginer parfois une direction plus vigoureuse, plus franche, mais il peut heureusement compter sur une quinzaine d’instrumentistes habitués à travailler sous la baguette de grands baroqueux, et le résultat est convaincant, malgré le petit nombre de répétitions dont Les Enfants d’Apollon ont pu disposer avant ce concert. Le choeur est lui aussi en partie constitué de chanteurs qui ont l’habitude de participer aux productions des Arts Florissants et d’autres formations prestigieuses : une ou deux voix aiguës supplémentaires auraient été bienvenues, mais l’ensemble se tient fort bien.
Et surtout, ce Pyrrhus bénéficie de merveilleux solistes. Si la prestation de Jeffrey Thompson inspire quelques réticences, à cause du maniérisme de son chant, qui en fait presque une caricature de haute-contre à la française, avec consonnes triplées et voyelles exagérément étirées, son histrionisme passe mieux dans le personnage du perfide Acamas que s’il devait incarner un héros positif. Bien connu à travers tous les enregistrements réalisés avec Hervé Niquet, Alain Buet met au service du rôle-titre un baryton épanoui et un réel engagement dramatique, indispensables pour le fils d’Achille et meurtrier de Priam. Grâce à un excellent livret (curieusement jugé détestable à la création), Polyxène est bien plus qu’une faible héroïne, c’est une personnage cornélien, partagé entre le sens de l’honneur troyen et les sentiments qu’elle sent naître en son coeur pour l’assassin de son père. Voix richement timbrée, intensément émouvante à chacune de ses interventions, Emmanuelle De Negri montre ici qu’elle est promise aux plus beaux rôles. Et la Sangaride de 2011 trouve une digne réplique chez la Cybèle de 1987, l’inépuisable Guillemette Laurens : un quart de sièckle s’est écoulé depuis le premier Atys, mais en termes d’investissement dramatique, la mezzo-soprano reste une actrice à couper le souffle, et l’on gardera longtemps le souvenir des imprécations de cette Ortrud baroque qu’est Eriphile, concentré de haine digne de son homonyme dans l’Iphigénie de Racine. Heureusement, le label Alpha avait posé ses micros dans la salle, et nous devrions dans un an disposer d’un enregistrement qui immortalisera ce concert, belle revanche posthume du Pancrace Royer compositeur d’opéras. »

Muse baroque

« Inspiré des faits de la Guerre de Troie, Pyrrhus s’inscrit dans une longue lignée de compositions théâtrales et musicales, lesquelles se concentrent sur le personnage d’Achille, père de Pyrrhus ou sur celui de sa prisonnière et amante, Polyxène. Car c’est bien elle qui souvent occupe le devant de la scène, femme pouvant à la fois être l’incarnation de la vertu la plus chaste ou bien celle d’une nouvelle Eve qui causa la perte de plus d’un. Sujet propre aux intrigues, à l’édification des turpitudes humaines ou à l’exaltation de hauts sentiments, on le trouve sous la plume de grands auteurs tels Sophocle, Pierre Corneille, ou encore Lully ou Pascal Colasse.
Bien que l’histoire de Pyrrhus et Polyxène ait occupé une place de choix parmi les thèmes les plus prisés à la cour, la tragédie de Royer ne reçut pas l’accueil escompté et fut rapidement considérée comme un échec. Mais n’en déplaise aux gentilshommes du XVIIIème siècle, la partition de ce Pyrrhus nous a paru fort belle et originale, répondant aux canons de la tragédie-lyrique classique et proposant en même temps quelques audaces de style, notamment dans l’écriture des récits.
Les Enfants d’Apollon ne surent cependant pas maintenir tendu la corde dramatique tout au long des trois heures de concert. Ce manque de passion est notamment dû au lieu, Salle des Croisades qui, de ses peintures néo-gothiques glorifiant les expéditions militaires françaises, était peu favorable à la constitution d’un son d’orchestre, dense et homogène, et détournait facilement l’attention. Les piliers entravant le centre de la pièce étaient comme une cloison, visuelle et certainement acoustique ; public et musicien se trouvaient par ailleurs très proches l’un de l’autre, promiscuité assez incommodante lorsque le chœur s’exhortait à vive voix de « porter partout la peur et l’épouvante » (Acte IV). La distribution vocale se révéla par ailleurs assez inégale mais intéressante, car la durée de la tragédie permit de saisir les qualités propres à chaque chanteur et de découvrir des personnalités. L’orchestre quant à lui souffrit d’un cruel déséquilibre des pupitres, avec des dessus omniprésents et des parties inférieures au contraire bien trop discrètes, voire parfois indiscernables.
Jeffrey Thompson et Emmanuelle De Negri furent sans conteste les deux grands tragédiens de la soirée, suivis de près par Hilary Metzger ; véritable interlocuteur, la violoncelliste traçait de manière poignante les contours terribles de l’intrigue, dynamisant ainsi les récits et tenant l’auditeur en haleine. Bien qu’étant d’origine américaine, le ténor fit montre d’une diction irréprochable et soigneuse du texte, bien plus « parlante » que celle de la plupart des chanteurs francophones. Appuyé par une solide technique vocale, il jouait, de ton son corps, faisant de son visage une seconde bouche tant les mimiques qu’il adoptait changeaient rapidement et selon le fil des pensées de son personnage. Acamas, ami mais aussi rival de Pyrrhus, voulant fuir avec Polyxène sous couvert de la posséder. Homme manipulateur et fourbe, auquel Thompson donna une carrure terrifiante et un brin maléfique, mais séduisant par la rectitude de son regard perçant et la volubilité de sa voix. Très habile dans les passages de registre, dans la juxtaposition de nuances et de caractères contrastés, il recrée le théâtre, la scène absente, révèle une surprenante palette d’affects, accompagnées de couleurs et de textures vocales extrêmement variées. De son violent amour pour Polyxène (Acte IV) à l’aveu qu’il en fait à Pyrrhus en se donnant la mort (« Je t’ai trahi/l’amour a fait mon injustice » – Acte V), l’Acamas de Jeffrey Thompson nous aura fait frémir, du début à la fin, tantôt de peur ou de compassion.
A ce jeu bouillonnant et insaisissable répondit la douceur, inflexible et candide, d’Emmanuelle de Negri. Profondément imprégnée par son personnage, la soprano portait sur son visage les tourments de Polyxène, allant jusqu’à quitter la scène au bord des larmes après son premier entretien avec Pyrrhus (Acte I). Mais rien, dans son jeu, n’était surfait. Toute en mesure et en finesse, investissant ses possibilités vocales à l’extrême afin d’exprimer au plus près les affects suggérés par la partition, les soutenant d’une conduite vocale toujours bien menée.
On fut séduit également le timbre soyeux et rayonnant de Nicole Dubrovitch, à travers les figures d’Ismène et de Thétys. Baume généreux à la projection droite et facile, charmant par sa souplesse et sa simplicité. Nicole Dubrovitch incarnait des personnages bienfaisants et réconfortants, auxquels sa voix donna un charme particulier, communiquant par la spontanéité légère des ornements une confiance rassurante.
Du reste de la distribution, on apprécia les profondes basses d’Alain Buet et de Virgile Ancely, regrettant simplement que Pyrrhus ne soit pas plus investi dans le drame et se repose quelques peu sur ses qualités vocales. Guillemette Laurens sembla quant à elle passer à côté de son rôle. Eriphile, fiancée de Pyrrhus et magicienne qui cherche à perdre Polyxène, la jalousant d’être préférée de son futur époux. C’est elle qui conseillera à Acamas et à la princesse troyenne de fuir ensemble, pour échapper à la fureur du peuple, trouvant ainsi son propre intérêt dans l’éloignement de sa rivale. A ce personnage sombre, empli de convoitise et de méchanceté, Guillemette Laurens prêta une voix agitée et diffuse, à l’intonation approximative sur les tremblements et les appogiatures, et servant le texte d’une prononciation parfois confuse. Loin de convaincre par ses mouvements, la mezzo s’attachait trop souvent au détail plus qu’à la ligne globale, au phrasé mélodique. Ses phrases étaient comme assénées, par à-coups et de manière fragmentée, mais sans provoquer chez l’auditeur l’effet souhaité. Brasser de l’air n’a jamais fait naitre de beaux sons, comme dirait l’autre… L’Eriphile ainsi incarnée tenait davantage de l’apprenti-magicienne frivole, presque risible, que de la sorcière proclamant les « démons soumis à [sa] puissance », tant elle plaça son énergie dans une gestuelle superficielle, systématique et perpétuelle, plutôt qu’au service de l’œuvre.
Du côté de l’orchestre, on manquait cruellement de basses, et de renforts dans les voix intermédiaires. Bien que François Charruyer épaula avec engagement le continuo d’Hilary Metzger dans son rôle moteur, les ritournelles orchestrales manquaient de profondeur, faute d’avoir une locomotive assez puissante. L’harmonie semblait parfois creuse (« Triomphez liberté » Acte I), à cause de la prédominance des dessus, alors qu’en réalité elle ne demandait qu’à être mieux exprimée. L’orchestre par ailleurs ne parvenait pas à renchérir à la suite des chœurs sur l’expressivité du texte, l’énergie retombait comme bredouille. L’on aurait aimé plus de swing, plus de folie et de jubilation dans ces airs instrumentaux, notamment dans le chœur « Chantons à jamais ses exploits » (Acte II) où une belle hémiole (« éclate en tous lieux ») n’attendait que d’être joyeusement bousculée. Le concert étant enregistré pour la parution d’un disque chez Alpha, les Enfants d’Apollon ont peut-être préféré rester sages dans leur interprétation ; mais un peu plus d’audace et d’inventivité n’aurait fait qu’embellir la partition et réjouir le cœur de l’auditeur, plutôt déçu par la sobriété docile qui régit la « non-ornementation » de toutes les reprises. Michael Greenberg marquait de sa baguette les étapes de l’histoire mais sans véritablement insuffler à ses musiciens les dynamiques puissantes d’une musique à l’esprit si tragique et passionnel. Nombreuses furent les danses, menuet pour la plupart, parfois enlevées, où l’absence de leadership ne permit pas à la sève de jaillir et d’émouvoir véritablement. Chacun semblait jouer un peu pour soi, sans engager toute la flamme dont il était capable.
Rejouée intégralement pour la première fois depuis le XVIIIème siècle, la tragédie de Pancrace Royer se trouva un peu dénudée sans les danses et le décor qui en auraient fait un spectacle complet. Souhaitons que le disque à paraitre sera porteur d’une fougue plus étourdissante, simplement vivante, à l’image des passions emportées qui s’allient et s’opposent à la cour du roi Pyrrhus. »