Ulysse ou ou Ulysse et Pénélope

COMPOSITEUR Jean-Féry REBEL
LIBRETTISTE Henry Guichard d’Hérapines
ENREGISTREMENT ÉDITION DIRECTION ÉDITEUR NOMBRE LANGUE FICHE DÉTAILLÉE
2007 2007 Hugo Reyne Musiques à la Chabotterie 2 français

 

Tragédie en musique en cinq actes et un prologue, sur un livret de Henry Guichard d’Hérapines, contrôleur des Bâtiments du roi, représentée, sans succès, à l’Académie royale de musique, le 21 (ou le 23) janvier 1703, avec une distribution réunissant Cochereau (Orphée), Mlle Clément (La Seine), Thévenard et Desvoyes (Deux Sauvages), Mlle Cochereau, Dupérey et Loignon (Bergères) pour le prologue, Hardouin (Urilas), Mlle Desmatins (Circé), Mlle Clément (Euphrosine), Mlle Maupin (Pénélope), Mlle Lallemand (Céphalie), Mlle Loignon (Junon), Thévenard (Ulysse), Chopelet (Euryloque), Mlle Clément (une Nymphe), Boutelou (Mercure), Cochereau (Télémaque), Mlle D’Humé (Pallas).
Le livret fut édité par Ballard en 1703, avec une partition réduite ne comportant pas les trois parties d’alto de l’orchestre, ni les deux parties de haute-contre et de ténor du chœur. La bibliothèque d’Uppsala, en Suède, détient par ailleurs un jeu de parties séparées manuscrites ne figurant pas dans l’édition Ballard.
Le livret conservé à la BNF comporte la mention manuscrite : « la musique (…) ou il y a très peu de bon et cet opéra est des plus mauvais / les parolles sont de (..) Guichard et elles ne sont pas supportables ».
Selon certaines sources, il n’y aurait eu qu’une représentation, interrompue par les sifflets du public. Selon d’autres, il y aurait eu cinq ou six représentations.

Quelques extraits furent intégrés en 1704 dans Télémaque, ou les Fragments des modernes, par André Campra et Danchet.

Personnages : Urilas, roi, amant de Pénélope ; Circé, princesse magicienne, fille du Soleil et reine des Sarmates ; Euphrosine, confidente de Circé ; Pénélope, reine d’Itaque ; Céphalie, confidente de Pénélope ; troupe de génies de Circé, sous la forme de Jeux et de Plaisirs ; Junon ; troupe de Lutins et de Furies ; Ulysse, roi d’Itaque ; Euryloque, confident d’Ulysse ; troupe de Grecs, compagnons d’Ulysse ; troupe de Furies, sous la forme de Tritons et de Néréydes ; troupe de Nymphes de la cour de Circé ; une Nymphe ; Mercure ; troupe de Démons ; troupe de Vents ; choeur de Grecs combattants du parti d’Ulysse ; choeur de Combattants du parti contraire ; troupe de Grecs victorieux ; troupe de Suivants d’Ulysse et de Pénélope ; troupe d’Esclaves de Pénélope ; Télémaque ; Pallas.
Divertissements : Génies (acte I), Démons (acte II), Tritons, Nymphes (acte III), vents sosuterrains, Vents de l’air (acte IV), Guerriers et Guerrières (acte V).

Dans l’Avertissement, le librettiste précise que pour observer l’unité de lieu, il a été obligé d’établir la scène dans l’île d’Ithaque, et de supprimer ce qui s’est passé dans l’île de Circé entre cette princesse et Ulysse, mais qu’il y supplée par des épisodes qui s’y rapportent, et fait trouver Circé dans l’île d’Ithaque, où elle prévient Ulysse qui l’avait quittée et où elle fait de nouveaux efforts pour l’engager encore.

Synopsis

Prologue
Une forêt agréable où paraissent plusieurs arbres isolés. Orphée vient en rêveur et va s’asseoir sur un gazon un peu élevé aau pied du principal arbre. Là il prépare sa lyre, et, l’ouverture finie, on entend quelques mesures d’une symphonie tendre qui précède le premier récit qu’il chante.
Orphée s’adresse aux arbres, au rivage, aux rochers. Au fur et à mesure qu’il chante, les Nymphes, les Satyres et les Faunes, les oiseaux et les animaux sauvages viennent l’admirer et l’écouter. Orphée s’adresse ensuite à Flore, la déesse des Fleurs, puis à la Seyne. La Seyne apparaît et reconnaît Orphée. Tous deux chantent la gloire du Héros de la Seyne, et assistent à la fête donnée par les Faunes et les Sylvains. Orphée annonce qu’on va maintenant chanter les glorieux travaux d’Ulysse.
Divertissement : Faune, Nymphes, un Berger et une Bergère
Acte I
Les Jardins du palais d’Ithaque
(1) Urilas se désole : épris de Pénélope, il ne parvient pas à s’en faire aimer. (2) Circé vient le rassurer : avant la fin du jour, elle soupirera pour lui. (3) Circé explique qu’elle veut se venger d’Ulysse qui l’a délaissée, et qui revient à Itaque. Les Démons qui lui sont tout dévoués se substitueront aux Jeux et aux Plaisirs. (4) Pénélope se lamente. Elle attend le retour d’Ulysse que Télémaque est allé chercher. Céphalie tente de la réconforter, ete l’incite à faire confiance à Circé. (5) Pénélope renouvelle ses lamentations. (6) Elle interroge Circé sur le retour d’Ulysse. Circé répond en organisant un divertissement. Les Génies déguisés en Plaisirs et Jeux apportent des corbeilles de fleurs où le charme de Circé est enfermé. Ils invitent Pénélope à céder à l’amour. Pénélope résiste et reproche à Circé de l’avoir trahie. Circé presse d’aller chercher Urilas pour profiter du trouble de Pénélope.
Divertissement : Génies, sous la forme des Jeux et des Plaisirs
Acte II
Une Forêt, voisine des jardins du palais d’Itaque. On y voit des torrents qui se jettent entre les rochers et un ancien temple consacré à Junon.
Décor de Berain pour l'acte II
(1) Pénélope est bien décidée à résister aux Démons. Mais elle sent faiblir son amour pour Ulysse au profit d’un autre, Urilas. On entend Urilas. Pénélope veut le fuir. Céphalie l’entraîne dans le temple de Junon. Toutes deux implorent la protection de Junon. (2) Junon vient assurer Pénélope de son soutien. (3) Urilas voit Pénélope lui échapper, et se lamente, invitant Junon à lui ôter la vie. (4) Circé engage Urilas à enlever Pénélope pour la faire fléchir. (5) Circé est toute à ses idées de vengeance. Elle invoque les Furies. (6) Les Furies répondent à son appel. Mais Circé a la vision du retour d’Ulysse et ordonne aux Furies de lui faire accueil dans un palais, sous la forme de Tritons, et de tenir son retour secret.
Divertissement : Démons
Acte III
Une campagne délicieuse, où on voit un palais enchanté : le port et la mer d’Ithaque dans le fond
(1) Ulysse, heureux de son retour, ne reconnaît pas Ithaque, non plus qu’Euriloque. Ulysse recommande à ses compagnons d’observer sans être vus. (2) Ulysse, seul, bout d’impatience. (3) Les Furies sortent de la mer sous la forme de Tritons et Néréïdes jouant des instruments. Les Tritons appellent à céder à l’amour. Ulysse est stupéfait mais reconnaît Euphrosine. (4) Celle-ci annonce que Circé a voulu célébrer son retour, et qu’elle vient armer son bras pour combattre les prétendants qui importunent Pénélope. (5) Circé survient, suivie de Nymphes dont une porte une épée enchantée. Circé assure Ulysse de son soutien, et lui remet l’épée enchantée. Ulysse saisit l’pée et se sent une ardeur nouvelle en faveur de Circé. Tous deux échangent des serments d’amour. Circé appelle les Nymphes à chanter leur amour. Choeur des Nymphes. (6) Circé invite Ulysse à quitter Ithaque pour son île, et laisse Ulysse dans le palais pour aller préparer leur départ.
Divertissement : Tritons et Nymphes
Acte IV
Le palais enchanté s’ouvre et laisse voir un magnifique salon où les triomphes de l’Amour sont dépeints
(1) Euriloque appelle Ulysse à la raison et le met en garde contre les artifices de Circé. Il échange l’épée de Circé contre la sienne. L’enchantement cesse et Ulysse reprend ses esprits, et veut courir au combat contre les prétendants. (2) Circé revient et voit Ulysse lui échapper. Celui-ci la repousse. Circé appelle les démons à détruire qui détruisent le palais, et menace Ulysse. (3) Ulysse ne se laisse pas impressionner. (4) Euriloque fait part à Ulysse des ravages causés par la colère de Circé : celle-ci a changé les Grecs en rochers. Ulysse se reproche d’avoir irrité Circé, et veut se tuer. Euriloque veut l’en empêcher, mais Circé est la première à prévenir son geste. (5) Circé avoue que son amour est plus fort que son désir de vengeance, et lui rend ses compagnons. (6) Ulysse repousse à nouveau Circé qui se lamente et feint de se retirer. Les compagnons d’Ulysse défient Circé. Celle-ci les a entendus et se venge en les rendant aveugles. (7) Ulysse et ses compagnons se lamentent. Ulysse invoque le Ciel. On entend un bruit éclatant, la voûte du salon s’ouvre, et on voit apparaître Mercure. (8) Circé voit que Ulysse lui échappe avec la protection de Mercure. Elle décide de reporter sa vengeance sur Télémaque, et invoque les vents pour qu’ils provoquent une tempête en mer.
Divertissement : Vents souterrains et Vents de l’air
Acte V
La principale ville d’Ithaque
(1) Pénélope se lamente de savoir Ulysse exposé à un combat. On entend un bruit de guerre, et le choeur des deux partis qui combattent. (2) Céphalie annonce qu’Ulysse est sorti vainqueur. Pénélope voit apparaître Ulysse. Tous deux échangent des paroles d’amour. Ne manque Télémaque à leur bonheur. (3) Euriloque annonce que l’arrivée de Télémaque est proche. Ulysse ordonne une fête. (4) Une troupe de jeunes Grecs qui tiennent des couronnes de mirthe, et une troupe , chargées des dépouilles des ennemis, en élèvent un trophée aux pieds d’Ulysse et de Pénélope. Ulysse et Pénélope appellent aux réjouissances. Tout d’un coup, le ciel s’obscurcit, on entend un bruit souterrain ; on voit avancer du fond un nuage épais d’où passent des éclairs. (5) Le nuage s’ouvre et laisse voir Télémaque enchaîné entre Euphrosine et Circé qui tient un poignard. Circé annonce que sa vengeance va se porter sur leur fils Télémaque. Au moment où elle va frapper, son bras est retenu, on entend un bruit éclatant, et l’obscurité se dissipe. (6) Pallas apparaît qui rassure Ulysse et Pénélope. (7) Circé se soumet et décide de fermer à jamais son coeur à l’amour.
Divertissement : Guerriers et Guerrières

L’Ulysse de Jean-Féry Rebel (1666-1747), avec son prologue et ses cinq actes, fut donné à l’opéra de Paris le 23 janvier 1703. Le Livret d’Henry Guichard, d’après Homère, relate le retour d’Ulysse à Ithaque, où Circé, toujours éprise de lui, tente de le reconquérir par la magie. Les dieux jouent un rôle actif pour contrer le projet de Circé : Junon empêche Pénélope de succomber à son prétendant Urilas, Mercure libère des ténèbres les compagnons d’Ulysse, et Minerve sauve Télémaque. Si bien que l’opéra s’achève dans le triomphe de l’amour sur le mal. Rebel a suivi le cadre formel des tragédies lyriques de son maître Lully, en incluant notamment des scènes qui se prêtent au merveilleux. Mais son écriture orchestrale annonce aussi Rameau, notamment lorsqu’elle évoque batailles, tremblement de terre ou tempêtes. (Présentation Symphonie du Marais)

 

Livret disponible sur livretsbaroques.fr

Représentations :

Herne – Allemagne – 12 novembre 2010 – Tage Alter Musik in Herne – La Simphonie du Marais – Le Choeur du Marais – dir. Hugo Reyne – avec Guillemette Laurens, Stéphanie Révidat, Anousckha Lara, Dorothée Leclair, Vincent Lièvre-Picard, Thomas Van Essen, Aimery Lefèvre, Matthieu Heim.

Cité de la Musique – 9 juin 2007 – St Sulpice-le-Verdon (85) – Logis de la Chabotterie – 11 juillet 2007 – en version de concert – La Simphonie et le Choeur du Marais – dir. Hugo Reyne – avec Bertrand Chuberre (Ulysse), Guillemette Laurens (Circé), Stéphanie Révidat (Pénélope), Céline Ricci (Céphalie, Minerve), Eugénie Warnier (Euphrosine), Howard Crook (Orphée, Euriloque), Vincent Lièvre-Picard (un Génie, Télémaque), Bernard Deletré (Urilas) – Coproduction festival Musiques à la Chabotterie, La Simphonie du Marais.

L’Isola disabitata : http://isoladisabitata.over-blog.org/article-6821691-6.html

Diapason – septembre 2007

« Au centre, une île oubliée, Ulysse, unique tragédie lyrique de Jean-Féry Rebel, boudée à la création, jamais reprise, et dont le matériel dut être rapatrié d’Uppsala et reconstitué. L’oeuvre méritait d’être entendue (malgré le livret médiocre, aux vers peu harmoinieux, d’Henry Guichard), ne setait-ce que pour donner une idée de ce qui s’écrivait qquinze ans après la mort de Lully, dont Rebel fut le disciple, trente ans avant l’avénement de Rameau. L’héritage de Lully est partout sensible, particulièrement dans la ligne vocale, très déclmatoire (et plutôt pauvre mélodiquement), mais aussi dans cette propensison à faire de l’orchestre le protagoniste, comme l’esquissaient les dernières poartitions du Florentin (Acis et Galatée). C’est donc à l’orchestre que Rebel se révèle, dans la grande scène tragique de Pénélope (avec minitremblement de terre), et l’invocation infernale de l’acte II, dans les divertissements (raccourcis, ce soir-là), ainsi que lors de puissantes scènes pour choeur : bataille polychorale du V ou magique « Brillant soleil » du IV. Ces moments sont aussi les plus satisfaisants du concert. En dépit de quelques attaques imprécises, La Simphonie du Marais s’avère formidable de densité (basses), de virtuosité (violons), de couleurs (bois), et le choeur est à l’unisson. Côté solistes, on ne s’étonne pas qu’une Guillemette Laurens (Circé) en grande forme éclipse des partenaires plus éteints, notamment une Stéphanie Révidat (Pénélope) bien terne, guère à la hauteur de son rôle, tandis que Bertrand Chuberre (Ulysse) se repose sur son timbre ombreux. Fêtant les vingt ans de son ensemble, Hugo Reyne impose une direction sensible et dramatique, qui nous fait regretter que cet Ulysse ne soit pas promis à l’enregistrement. »

Présentation Cité de la Musique

« L’Ulysse de Jean-Féry Rebel (1666-1747), avec son prologue et ses cinq actes, fut donné à l’Opéra de Paris le 23 janvier 1703. Le livret d’Henry Guichard, d’après Homère, relate le retour d’Ulysse à Ithaque, où Circé, toujours éprise de lui, tente de le reconquérir par la magie. Les dieux jouent un rôle actif pour contrer le projet de Circé : Junon empêche Pénélope de succomber à son prétendant Urilas, Mercure libère des ténèbres les compagnons d’Ulysse, et Minerve sauve Télémaque. Si bien que l’opéra s’achève dans le triomphe de l’amour sur le mal. Rebel a suivi le cadre formel des tragédies lyriques de Lully, en incluant notamment des scènes qui se prêtent au merveilleux. Mais son écriture orchestrale annonce aussi Rameau, notamment lorsqu’elle évoque batailles, tremblement de terre ou tempêtes.
Ulysse ne sera pas repris à l’Opéra après sa création. On en trouve d’ailleurs des passages cités dans le pastiche d’André Campra et Antoine Danchet, Télémaque ou Les Fragments des modernes (1704), un pot-pourri composé à partir de tragédies lyriques n’ayant connu qu’une seule représentation. « 

Forum Opéra

« A l’issue d’une représentation aussi mémorable, l’on aurait envie de n’écrire qu’un seul mot : Bravo ! Bravo à Hugo Reyne qui a dû rechercher les parties manquantes de la partition à Uppsala, bravo à sa direction joviale et gonflée à bloc, bravo à des solistes totalement impliqués dans l’entreprise et à Guillemette Laurens, superlative. Mais reprenons. Au commencement était le beau-frère de Michel-Richard Delalande, Jean-Fery Rebel. Célèbre violoniste, compositeur de symphonies chorégraphiques novatrices par l’usage de dissonances tels les Eléments, Rebel s’est essayé une seule fois à la tragédie lyrique où planait encore l’ombre imposante du grand Lully dont les farouches partisans passaient leur temps à monter des cabales contres ses impudents successeurs. Ulysse sera un aller sans retour. L’unique représentation sera interrompue par les sifflets du public et l’œuvre dormira dans un oubli immérité jusqu’à sa résurrection par Anssi Mattila à Helsinki en août 2000. Toutefois, c’est bien à une quasi première mondiale que nous avons assisté hier.
Le livret d’Henri Guichard d’Hérapines, s’il ne rivalise pas avec la grâce de Quinault, accumule les contrastes de climats, et prodigue toutes les opportunités pour de grandes scènes visuelles : enfers, tempête, bataille, tremblement de terre, ainsi que moult divertissements : Génies, Démons, Tritons, Nymphes, Vents souterrains, Vents de l’air, Guerriers et Guerrières. N’en jetez plus, la cour est pleine ! De façon plus surprenante, l’intrigue n’a que peu à voir avec l’Odyssée homérique (elle s’inspire très vaguement du chant X à XII) et se concentre sur le personnage de Circé, magicienne et amante rejetée par Ulysse, qui tente de la reconquérir ; ce qui rappelle fortement l’Armide de Lully. D’ailleurs, à dire vrai, Pénélope et Ulysse deviennent presque des personnages accessoires.
Musicalement, Ulysse est en avance sur son temps par l’usage intensif de l’orchestre et des récitatifs accompagnés, l’abondance de ses danses, ses chœurs pré ramistes comme « Brillant soleil, flambeau du monde », le jeu sur les timbres et l’usage à géométrie variable de l’orchestre avec des combinaisons très intéressantes de continuo et flûtes par exemple. La fragmentation du propos et la place des cordes est plus proche du Scylla & Glaucus de Leclair (1746), que des amples pages suggestives de Lully, Marais, voire Rameau.
Les formalités musicologiques étant satisfaites, que faut-il penser de cet Ulysse hué, enterré, dépecé par la haine des hommes et la poussière des siècles ?
L’équipe de solistes est d’un excellent niveau, et interagit de manière complice avec une belle intelligence dramatique. On distinguera particulièrement Guillemette Laurens à qui échoit le difficile rôle de Circé et ses magnifiques récitatifs accompagnés. Ainsi, son imprécation maléfique « Que tout tremble à ma voix » n’est pas sans rappeler la Médée de Charpentier (« Qu’il le cherche mais qu’il me craigne ») et annonce la Circé du Scylla et Glaucus de Leclair (« Noires divinités »). Avec une fougue digne de Rachel Yakar, et en dépit d’aigus un peu durs, la mezzo soprano a campé avec vraisemblance le personnage complexe d’une puissante magicienne, amante fière et passionnée, et finalement femme abandonnée et perdue. Dans « Démons, accourrez à mes vœux », sa rage est soulignée par une basse continue déréglée directement inspirée de la scène de folie du Roland de Lully. L’œuvre se conclut d’ailleurs sur un ultime récitatif de cette nature attachante et indomptable. On sent que Rebel préféra Circé à Ulysse comme Mozart regardera avec tendresse Dom Juan pour mépriser le lisse et vertueux Don Ottavio.
Don Ottavio, pardon Ulysse, est confié non à un haute-contre héroïque mais à une basse-taille : Bertrand Chuberre laisse admirer son timbre résonnant et chaud, la beauté de sa déclamation et de ses phrasés, nimbée d’un vibratello fragile. Le chant est beau, même si le personnage demeure fade en raison du livret. En guise de dulcinée, Stéphanie Revidat a dessiné une sensible et aimante Pénélope avec une élégance sans faille, accumulant les nuances, évitant les excès, usant avec à propos de sa capacité de projection dans les grands moments d’émotion. On distinguera ainsi ses tirades « Terre d’Ithaque, avec toi sous mes pas » et surtout « Destin trop rigoureux, ô ciel inexorable ». L’on passera plus rapidement sur Howard Crook, l’un des grands spécialistes de la tessiture de haute-contre à la française depuis près de 20 ans. Hélas, si la noblesse et la musicalité du phrasé sont toujours là, les aigus fatigués et les changements de registre douloureux et apparents en font un Orphée brisé. Côté chœur, la masse puissante et homogène des Chœurs du Marais s’est régalée dans les grandes pages glorieuses proches du grand motet « Belle Circé, brillant soleil », et dans une épique bataille où les deux chœurs se répondent (encore un hommage à Lully, Alceste cette fois-ci) sur fond de martiales trompettes et timbales.
Enfin, l’orchestre : l’on connaissait la Simphonie du Marais pompeuse (au sens classique du terme), mais un peu embourbée au disque et parfois étriquée. Il n’en fut rien. Dopée par la direction nerveuse d’Hugo Reyne en forme olympique, l’ouverture, les ritournelles et symphonies ont été interprétées avec vigueur et sans précipitation. Seul l’usage intempestif d’envahissantes castagnettes pour l’une des danses était à déplorer, tandis que la variété des percussions était la bienvenue (tambours, tonnerre, timbales…). Le continuo était coloré grâce au couplage d’une basse de viole avec un violoncelle ; un second théorbe aurait peut-être été envisageable. Les bois étaient grainés, les flûtes coulantes, les cordes suggestives même si les attaques manquaient légèrement de précision, les trompettes rutilantes (elles ont eu le droit de rappeler le public après l’entracte par une fanfare, avant qu’Hugo Reyne n’annonce facétieusement : « Ulysse, le retour !»).
Après un tel succès planétaire, confirmé par un public en délire, il ne fait aucun doute que Rebel est un grand compositeur d’opéra, et qu’il est grand temps de lever la malédiction dont il est victime par la parution d’un disque désormais indispensable. »

Altamusica

« Autant le livret de Giacomo Badoaro s’appuie fidèlement, et même scrupuleusement, sur les chants XIII à XXIII de l’Odyssée, autant Henri Guichard s’en affranchit dans l’unique tragédie en musique de Jean-Féry Rebel qui, tel Scylla et Glaucus de Jean-Marie Leclair, aurait dû s’intituler Circé plutôt qu’Ulysse. Les fidèles époux, pour ne rien dire de la brève apparition de Télémaque, y font presque figure de prétexte à attiser la jalousie et la fureur de la magicienne, débarquée à Ithaque par on ne sait quelle licence. Créé le 23 janvier 1703, et tombé au bout de dix représentations, à l’instar de la plupart des tragédies lyriques qu’entreprirent les héritiers de Lully, Ulysse n’en respecte pas moins tous les codes de l’opéra magique à rebondissements multiples avec une exaltante efficacité, des fulgurances même, notamment au quatrième acte, où culmine l’ire de Circé, à grand renfort de sortilèges.
Pénélope et Ulysse n’en sont pas négligés pour autant, et se partagent jusqu’à leur duo de retrouvailles de magnifiques déplorations. Quant au chœur, soudain privé de la lumière jour, ses accents ne sont pas sans annoncer l’invocation des nymphes et des bergers qui ouvre l’Orphée et Eurydice de Gluck.
Hugo Reyne défend cette partition, restituée à partir de l’édition originale et des parties séparées conservées en Suède, avec persuasion, à la tête d’une Simphonie du Marais d’une texture aérée, sans doute plus poétique que véloce, et aux arêtes insuffisamment vives dans les scènes les plus spectaculaires. Mais la Circé incendiaire de Guillemette Laurens y supplée de son métal ardemment tendu par la déclamation, ne faisant qu’une bouchée de l’Ulysse trop appliqué de Bertrand Chuberre, et dominant la scène jusqu’à son repentir final. La lumière corsée et souple de la Pénélope de Stéphanie Révidat n’en transparaît pas moins, et Howard Crook, malgré la fêlure de l’aigu, rappelle, Orphée, Euriloque et Mercure, qu’il fût, de timbre comme d’expression, le plus élégant défenseur des emplois de haute-contre à la française. »

Helsinki – Alexander Theatre – 18, 20, 22, 23, 25, 26, 27, 29, 30 août, 1er, 2, 3 septembre 2000 – The Sixth Floor Orchestra – Taite Choir – dir. Anssi Mattila – mise en scène Ville Sandqvist – avec Boman, Huhta, Kotilainen, Kortekangas, Tenkanen