Sémélé

COMPOSITEUR Marin MARAIS
LIBRETTISTE Antoine Houdar de La Motte
ENREGISTREMENT ÉDITION DIRECTION ÉDITEUR NOMBRE LANGUE FICHE DÉTAILLÉE
2006 2007 Hervé Niquet Glossa 2 français

Tragédie lyrique en cinq actes et un prologue, sur des paroles de Antoine Houdar de La Motte.
Celui-ci s’était inspiré des Amours de Jupiter et Sémélé, pièce à machines de l’abbé Claude Boyer, créée au Théâtre du Marais, le 1er janvier 1666.
Claude Boyer - Les Amours de Jupiter et Sémélé
Elle fut représentée – sans succès – à l’Académie royale de musique, le 9 avril 1709,avec une distribution réubissant Charles Hardouin (Le Grand-Prêtre), Mlle Dun (La Prêtresse), et Beaufort (Apollon) pour le prologue, Charles Hardouin (Cadmus, roi de Thèbes), François Journet (Sémélé, fille de Cadmus), Gabriel-Vincent Thévenard (Jupiter sous le nom d’Idas), Jacques Cochereau (Adraste, Prince thébain), Françoise Dujardin (Junon), Marie-Catherine Poussin (Dorine, confidente de Sémélé), Jean Dun (Mercure sous le nom d’Arbate), Mlle Aubert (Une Bergère), Mlles Daulin et Boisé (Bergères).
Les chœurs réunissaient trente-et-un chanteurs, les ballets trente-deux, dont Claude Balon, Michel Blondy, Dangeville l’aîné, Françoise Prévost, David et François Dumoulin.
Il n’y eut pas de reprise.
Un privilège de dix ans fut donné par le Roi à Marin Marais le 17 octobre 1705. Une partition réduite, ne comportant que les parties principales (parties vocales solistes, parties de dessus et de basse des choeurs, parties de dessus et de basse de l’orchestre, basse continue) fut gravée chez Baussen le 15 février 1709, seule source actuelle de la partition.

Synopsis

Prologue : Les Bacchanales
Dans le fond, un sacrifice à Bacchus et sur le devant des berceaux, où des sylvains, des aegypans et des bacchantes sont placés, un vase et une coupe à la main, au-dessus, entre les feuillages, paraissent des satyres jouant du hautbois
Un prêtre et une prêtresse rendent hommage au dieu auquel le lieu est consacré. Ils rappellent qu’il est le fils de Jupiter et engagent leurs suivants à chanter « ses glorieux exploits, sa jeunesse et ses charmes ». Puis, au cours d’une cérémonie où un « nectar charmant » commence à provoquer son effet enivrant et où dansent ménades, aegypans et bacchantes « en fureur », une « symphonie tendre » se fait entendre : Apollon descend alors, se réjouit de voir qu’on célèbre Bacchus, et annonce le sujet de la tragédie.
Acte I
Le temple de Jupiter
(1) Le roi de Thèbes, Cadmus, annonce qu’il destine sa fille Sémélé au prince Adraste, qui est revenu victorieux d’une campagne contre des peuples rebellés. Il entre dans le temple de Jupiter pour lui offrir sa reconnaissance. (2) Sémélé s’épanche auprès de sa suivante Dorine. Doit-elle obéir à son père ou bien écouter son coeur qui la porte vers Idas dans un amour partagé? En dépit des conseils donnés par sa confidente Dorine, la princesse se décide à renoncer à son amour, ne sachant pas encore qu’elle est éprise d’un dieu.
(3) Une troupe de guerriers portant les dépouilles des rebelles introduit une cérémonie pour célébrer les exploits militaires remportés par Adraste. Sémélé fait part de sa décision d’obéir à son père. Adraste se réjouit de son bonheur. Cadmus et Adraste invitent à un divertissement dans le goût héroïque en l’honneur de Jupiter. Mais quand le prince victorieux s’apprête à offrir à Jupiter les armes prises à l’ennemi, le « temple se ferme et des Furies viennent renverser les trophées ». Les guerriers et Cadmus comprennent que les dieux son en colère. (4) Adraste se fait fort de se concilier les dieux.
Acte II
Un bois, coupé de rochers
(1) Mercure – sous le nom d’Arbate – s’étonne que Sémélé ait choisi Adraste au lieu d’Idas. Tous deux se jurent fidélité et chantent un duo, hymne à l’amour. (2) Sémélé et Jupiter se rencontrent. Jupiter reproche à Sémélé de l’avoir délaissé, et ne la croit pas quand elle lui dit qu’elle n’a fait que son devoir. Idas est contraint de découvrir sa véritable identité à Sémélé et, pour mieux la séduire, il ordonne aux dieux des eaux et des forêts d’organiser dans cet édifice une « aimable fête » en l’honneur de sa conquête. (3) Divertissement des Nymphes et Naïades. (4) Adraste survient et, indigné par le spectacle qu’il voit, interroge Sémélé. Lorsqu’elle lui avoue qu’elle est aimée d’un dieu, il refuse de la croire et veut frapper Jupiter. Sémélé l’arrête, un nuage s’élève devant lui et emporte le couple d’amants. Adraste seul demeure et, désespéré, demande à son rival de le « réduire en poudre ».
Acte III
Dans les jardins de Cadmus
(1) Adraste ne doute plus que son rival est Jupiter, et appelle la jalouse Junon à son secours. (2) Celle-ci descend du ciel et consent à le venger, s’associant à sa rage. (3) Junon prépare sa vengeance et ordonne aux Zéphyrs d’enlever Béroé, la nourrice de Sémélé, dont elle veut prendre les traits. (4) Sémélé, sans voir Junon, se réjouit d’avoir Jupiter comme amant. Junon, sous les traits de Béréoé, parvient à semer le doute dans le coeur de Sémélé sur l’identité d’Idas. (5) Pour mieux l’impressionner, elle lui fait voir le « spectacle affreux » des Enfers. (6) Convaincue par la force persuasive de son interlocutrice, Sémélé accepte d’exiger de Jupiter qu’il rende public son choix, et se montre « armé de son tonnerre » et qu’il descende « avec tout l’appareil du souverain des Dieux, tel qu’aux yeux de Junon il paraît dans les cieux ».
Acte IV
Dans une grotte
Mercure se dévoile à Dorine, ce qui a comme effet de la détacher de lui, et de mettre en doute la fidélité des amours des dieux avec les mortels.
Un hameau
(2) Mercure ordonne un divertissement champêtre donné par des bergers et des bergères en l’honneur de Jupiter et Sémélé. Jupiter demande à Sémélé d’oublier sa grandeur pour ne songer qu’à sa tendresse. (3) Mais la princesse, gagnée par le soupçon, ne peut dissimuler son inquiétude. Jupiter jure de lui accorder tout ce qu’elle lui demandera. Elle lui demande de paraître dans toute sa gloire. Jupiter se reproche son serment, sachant qu’il condamne Sémélé à mort.
Acte V
Le palais de Cadmus
(1) Sémélé invoque Jupiter, lui demandant de venir la rejoindre. (2) Adraste se lamente : Junon n’a pas empêché que Sémélé triomphe, et lui ne peut rien contre un dieu. (3) Le peuple de Thèbes implore la protection du dieu et son souverain ; Cadmus, lui demande, avec sa fille, de faire régner dans son royaume la victoire et la paix. Mais pendant qu’est célébrée la venue de Jupiter auprès des mortels, la terre tremble, puis le tonnerre et les éclairs embrasent la scène, faisant fuir ses occupants. (4) Seuls restent Sémélé et Adraste, qui périssent dévorés par le feu. Jupiter va néanmoins sauver celle qu’il aime : il lui redonne la vie et lui permet de siéger dans les cieux et d’y partager « aux yeux de Junon même l’éternelle gloire des Dieux ». Il est ensuite enlevé avec Sémélé par les Zéphyrs, « tandis qu’une pluie de feu achève de détruire le palais de Cadmus ».

Livret disponible sur livretsbaroques.fr
Représentations :

Montpellier – Opéra Comédie – 30 janvier, 1er et 3 février 2007 – Le Concert Spirituel – dir. Hervé Niquet – mise en scène Olivier Simonet et Louise Narboni – décors Gilles Cenazandoti – costumes Giusi Giustino – lumières Sébastien Michaud – vidéo Calicot Productions – avec Shannon Mercer (Sémélé), Bénédicte Tauran (Dorine), Hjördis Thébault (Junon), Andres J. Dahlin (Adraste), Thomas Dolié (Idas-Jupiter), Marc Labonnette (Cadmus), Lisandro Abadie (Arbate-Mercure)


Le Monde de la Musique – avril 2007

« Après le concert, la scène attendait Hervé Niquet et le destin de la mortelle Sémélé, brûlée par son amant Jupiter. Le spectacle d’Olivier Simonnet connaît, hélas, le même sort que son héroïne, carbonisée pour avoir désiré cet éclat interdit aux humains. On espérait pourtant de cet oeil avisé, remarqué par ses captations habiles de productions baroques, une lecture inventive du livret. L’emploi timide de la vidéo ne peut pas masquer l’indigence de la mise en scène ni la misère des décors (des bouts de ficelle et des blocs de polystyrène) propres à détourner définitivement le néophyte de l’opéra baroque.
La musique ne subit heureusement pas les mêmes foudres et rappelle ses singulières beautés. On peut, certes, juger un peu trop droits les rails sur lesquels Hervé Niquet élance son Concert spirituel (choeur et orchestre): au moins guident-ils le récit dans la bonne direction. La soprano canadienne Shannon Mercer interprète avec intelligence et délicatesse le rôle-titre. Anders Dahlin surmonte les difficultés vocales mais ne semble pas prendre au sérieux son personnage d’Adraste. Hjördis Thébault (Junon), Bénédicte Tauran (Dorme), Thomas Doué (Jupiter) et Marc Labonnette (Cadmus) confirment la bonne impression beaunoise. Quelques jours plus tard, les microphones de Glossa enregistraient cette oeuvre superbe débarrassée de ces tristes images. »

Diapason – mars 2007

« A Montpellier, le spectacle approximatif d’Olivier Simonet accuse les qualités et les manquements de l’interprétation que relevait Ivan A. Alexandre l’été dernier, à Beaune, quand Hervé Niquet et les siens exhumaient Sémélé, pour l’année Marais. Le réalisateur d’Un Automne musical àVersailles se révèle pour sa première mise en scène régisseur peu inspiré : direction d’acteurs tout du long assez pataude, interprétation parfois saugrenue — ainsi Adraste devient un personnage buffo, conception contre laquelle le jeu outré du parfait Anders J. Dahlin semble protester in petto—le tout encombré de vidéos qui figent les personnages et ne parviennent jamais au pouvoir évocateur auquel elles prétendent. Décors et costumes très patronage, mais on ne peut reprocher à Gilles Cenazandotti de faire avec les moyens qu’on lui donne, sinon d’importer un peu facilement les principes qu’il met à ses réalisations pour les restaurants de Starck — éclairages sans mystère, utilisation du plateau très formelle. Le vrai bonheur c’est la distribution franco-canadienne qui nous l’offre d’abord par une diction impeccable. Pas un mot ne se perd dans l’acoustique fine de l’Opéra-Comédie, rendant justice au joli verbe d’Houdar de la Motte. Les chanteurs collent presque toujours parfaitement à leur rôle : Thomas Dollé, Jupiter séducteur et fragile à la fois, Shannon Mercer, Sémélé qu’on aurait aimé un peu plus dramatique —en fait on y aurait bien entendu le timbre plus corsé de Hjördis Thébault, Junon grand teint — Mercure sonore de Lisandro Abadie, Dorine piquante de Bénédicte Tauran, Cadmus assez noble de Marc Labonnette. Avec un tel ensemble, l’absence du Prologue qui voit naître Dionysos, fils de Jupiter et de Sémélé, donc partie intégrante du drame, est incompréhensible. Il paraît que le disque lui rendra justice. Attendons. »

Opéra Magazine – mars 2007

« Faute de moyens conséquents, des blocs de polystyrène blanc font tout le décor. Leur abus étouffe la palette du Concert Spirituel qui paraît souvent mat, voire terne. Ajoutez à ce basique de la déca un fond rouge pour les Enfers, un vert pour l’acte champêtre, un orangé pour le triomphe guerrier et d’éblouissants projecteurs pour l’apparition destructrice de Jupiter. Agrandis par la vidéo, son visage et celui deJunon inscrivent le destin des mortels sous le regard des dieux, en référence au Choc des Titans. Junon est une Marilyn Monroe argentée, Jupiter un Apollon doré de pied en cap. Pour les humains, l’Italienne Giusi Giustino a opté pour des costumes vague­ment Grand Siède. Cadmus est un Bourbon courbatu, Adraste un fat emperruqué. Mercure a le tricorne de Sganarelle et Donne la perruque d’une précieuse. Pour tous, Olivier Simonnet choisit la simplicité entrées cour etjardin, symétrie, frontalité. Ces postures convenues illus­trent, à défaut de l’habiter, cette tragédie de la brûlante jalousie.
Le spectade est surtout porté par une solide distribution, différente de celles des concerts. Shannon Mercer est une Séméié au beau timbre, Bénédicte Tauran une Dorme piquante et charnue, Hjördis Thébauit une Junon tranchante. Anders J. Dahlin (Adraste), cinglante haute-contre, se tire sans déshonneur de l’effroyable air avec trompette « Maître des héros et des rois ». Thomas Dolié, Lisandro Abadie et Marc Labonnette ne déséquilibrent pas un plateau où brillent les impeccables vingt voix du choeur. Quant à Hervé Niquet, il a tempéré ses tempi et rendu leur souplesse à des instrumentistes dont certains pupitres (les vents) sonnèrent « rustiques ».

Théâtre des Champs Elysées – 23 octobre 2006 – Le Concert Spirituel – dir. Hervé Niquet – version de concert – avec Magali Léger, dessus (Sémélé), Emiliano Gonzales-Toro, haute contre (Adraste), Hjördis Thébault, dessus (Junon), Blandine Staskiewicz, dessus (Dorine), Thomas Dolié, baryton (Jupiter), Marc Labonnette, baryton (Mercure), Renaud Delaigue, basse (Cadmus)

 

Forum Opéra

« Dès l’ouverture, on sent que le Grand Siècle a tiré à sa fin, et que Rameau n’est pas loin… L’œuvre, élégante et audacieuse, comprend notamment un Prologue (une fois encore infortunée victime tombée sous la coupe du chef), un premier acte martial avec trompette et timbales, de nombreux divertissements où l’écriture instrumentale de Marais fait merveille, et un final apocalyptique proprement époustouflant qui rivalise avec sa fameuse tempête d’Alcyone.
En ce qui concerne la distribution, c’est mêlé : la belle Blandine Staskiewicz incarne l’ambitieuse princesse avec panache et conviction, malgré des aigus un peu plats et un chant qu’on aurait parfois voulu plus nuancé (« Amours, aimez en paix » était notamment l’occasion de pianissimi éthérés). Sa confidente Dorine trouve en Bénédicte Tauran une interprète sensible, techniquement impeccable, si l’on excepte quelques trilles un peu hasardeux. Mieux encore, les timbres des deux artistes se fondent particulièrement bien et le duo « Que vous causez un trouble extrême, Amour, charmant Amour » parvient à surmonter la mièvrerie du livret pour devenir un vrai moment d’émotion. En revanche, les voix masculines laissent plus à désirer : Marc Labonnette aurait dû obtenir le rôle de Jupiter pour son émission stable, noble et sa diction théâtrale mais sans grande projection. En effet, le Maître de l’Univers de Thomas Dolié a paru fatigué et brouillon pendant les 3 premiers actes, souvent submergé par l’orchestre. Emiliano Gonzalez-Toro, quant à lui, souffrait doublement de son amour éconduit et des notes trop aigues de la partition qui l’ont obligé à forcer sans cesse sa voix au prix d’un vibratello constant et d’une justesse douteuse. Enfin, citons une Junon dont le chant confirme le caractère de mégère criarde.
Puisque nous parlons d’amour, venons-en aux affaires du chœur. Fidèle à lui-même, les choristes du Concert Spirituel ont été dynamiques et aérés, avec un remarquable équilibre entre les parties. Tout à fait dans son élément lors des grandes célébrations royales du premier acte, le chœur reste cependant assez uniforme théâtralement et un peu plus d’engagement dramatique dans l’acte infernal aurait été bienvenu.
Heureusement, le Concert Spirituel est là, ample et précis, tour à tour suggestif et vigoureux. L’orchestre caméléon déroule l’ouverture avec ductilité, jouant les notes inégales de façon plus liée qu’à l’ordinaire, attaque les fanfares avec une joie tonitruante, n’hésite pas à se faire danseur dans les ritournelles… La grande Chaconne de l’acte II a été splendide grâce aux choix judicieux d’Hervé Niquet. En faisant dialoguer les cordes entre elles, en changeant de tempi et d’orchestration, en permettant aux instrumentistes d’ornementer librement, le chef a métamorphosé une page solennelle en surprise permanente, frisant presque l’improvisation. Saluons donc la beauté des timbres (ah, ces bassons grainés) et la cohésion des musiciens, sans oublier la panoplie variée des percussions (castagnettes, timbales, tambourins, tôle à tonnerre…) que nous retrouverons avec impatience dans l’enregistrement Glossa, en espérant que le Prologue sera rétabli. »

Festival de Sablé – 26 août 2006 – Ricercar Consort et le Choeur de chambre de Namur dir. Pierre Pierlot – avec Céline Scheen (Sémélé), Guillemette Laurens (Junon), Stephane MacLeod (Jupiter) et Jean-François Novelli (Adraste)

 

Beaune – Cour des Hospices – 1er juillet 2006 – recréation mondiale – version de concert – Montpellier – Opéra Comédie – 12 juillet 2006 – Théâtre des Champs Élysées – 23 octobre 2006 – Le Concert Spirituel – dir. Hervé Niquet – avec Blandine Staskiewicz (Sémélé), Emiliano Gonzalez-Toro (Adraste), Hjördis Thébault (Junon), Bénédicte Tauran (Dorine), Thomas Dolié (Jupiter), Stephen Mc Leod (Mercure), Marc Labonnette (Cadmus)

Opéra Magazine – septembre 2006 – 12 juillet 2006

« En 1709, cette oeuvre puissante, sur le thème bien connu des amours entre Jupiter et la princesse Sémélé, ne renouvela pas le succès d’Alcyone, au point que musicien et librettiste décidèrent d’abandonner le théâtre lyrique, la partition ne parvenant jusqu’à nous que sous forme « réduite ». Le tact et la compétence du travail accompli par le Centre de Musique Baroque de Versailles dans la restauration des parties orchestrales — et parfois chorales — manquantes font d’autant plus regretter, s’agissant d’une première exécution dans les temps modernes, que le chef ait une fois encore choisi de couper le Prologue (d’une exceptionnelle qualité musicale, si l’on en croit le programme de salle !). Pour le reste, on découvre avec bonheur une partition superbe, d’une grande variété de climats (duos d’amour, scènes pastorales, choeurs infernaux, tempêtes), qui culmine, au cinquième acte, dans un tremblement de terre annonçant l’ensevelissement final du palais de Cadmus, digne pendant de la très fameuse tempête d’Alcyone.
Comme à son habitude, Hervé Niquet, avec sa gestuelle si particulière, privilégie les moments où il peut tirer de son bel orchestre des sonorités puissantes et des phrasés nerveux, au détriment quand même de la variété du discours. On aimerait, par exemple, plus de détente dans les passages tendres ou galants, plus de caractérisation aussi dans les scènes infernales (notamment le saisissant petit choeur d’hommes à l’acte III, où des voix au caractère plus marqué auraient été bienvenues). L’accent mis sur l’opulence sonore a également pour conséquence le choix, pour les parties de dessus et de haute-contre, de solistes au médium corsé mals à l’aigu insuffisamment souple. C’est surtout le cas avec l’Adraste d’Emiliano Gonzales-Toro, pour lequel plus d’une note semble hors d’atteinte. Mais ce handicap est également sensible chez Blandine Staskiewicz dans le rôle-titre. Flatteur pour la rondeur et la puissance de l’instrument, le choix d’une mezzo a des conséquences sur le profil du personnage, qui impressionne plus qu’il ne touche, sans la palette de nuances et de couleurs qu’y mettrait un vrai dessus. Du reste de la distribution, jeune et globalement de haut niveau, on retiendra surtout une saisissante Junon, une piquante Dorine et un très spirituel Mercure. » (Opéra Magazine – septembre 2006)

Diapason – septembre 2006 – Coup de foudre

« Avant Montpellier et Versailles, le Festival de Beaune fêtait la résurrection d’une oeuvre oubliée depuis trois siècles, Sémélé, tragédie en musique de Marin Marais tombée aussitot qu’apparue au printemps 1709. « Résurrection », car nous ne pouvons comparer la tentative fragmentaire et maladroite de Philippe Pierlot en 1999 avec la restitution magistrale qu’ont achevée Gérard Geay et le Centre de musique baroque, ni avec les forces déployées par Hervé Niquet. Celui-ci est donc le premier moderne à servir l’ouvrage intégralement, à quelques répliques près mais aussi, selon son habitude, à l’exclusion du Prologue. Si l’ablation des prologues politiques était déjà l’usage au XVIIIe siècle, si Rameau finit par ses omettre à son tour, le ciseau donne un coup doublement malheureux à Sémélé. Malheureux parce que la musique en est divine. Malheureux parce que le thème de ce Prologue n’est autre que la naissance de Bacchus, c’est-à-dire l’issue de la tragédie: briser la construction en flash-back de la pièce revient à en sacrifier une part significative.
Mais il serait injuste de nous en tenir à ces chicanes, car aussitôt levé le rideau imaginaire (nous sommes en concert, et dehors), le chef file droit au but avec une vigueur, une attention, un appétit contagieux. Que de merveilles ! Hélas plus pour les sens que pour l’esprit. Car la raison de l’échec originel nous saute aux oreilles : le librettiste Houdar de la Motte s’est fendu de la plus maigre poésie et du drame le plus lâche, ouvrant un espace démesuré aux anecdotiques Dorine et Mercure — lesquels singent platement les amours de Jupiter et de Sèmélé — pour ne traiter qu’en un acte expéditif la jalousie de Junon, nerf de la guerre. Sémélé assurément ne repose pas sur le récitatif, pourtant bien long. Que la troupe le traverse au pas de charge aura donc des conséquences moins douloureuses que dans les récentes Callirhoé ou Proserpine. On eût sans doute reçu avec gratitude un peu de tendresse ici, de caresses là, d’inquiétude ou de frémissement. Avant d’y mettre son petit, Sémélé presse tout de même ardemment la cuisse de Jupiter. Or, sitôt qu’à la trompette martiale succède la flûte amoureuse, la musique se fige. Le chef, dirait-on, ne craint rien tant que l’incertitude, le trouble, le silence. Il lui faut du spectacle et de l’action. Alors, tout s’embrase. Un choeur disert, un orchestre somptueux, une basse continue volubile enfièvrent l’acte initial.
Victoires, furies, cataclysmes, ultime foudre : superbes tableaux. Malgré une percussion oiseuse, la plus grisante chaconne de tout l’opéra français (acte II, rien que pour ça…) accomplit son miracle. Quant au chant, si Mercure pourrait soupirer plus que ne le permet le grave Stephan McLeod, et si Emiliano Gonzalez-Toro, talent irrésistible, force sa nature en haute-contre héroïque (n’étant au fond ni l’un ni l’autre), la distribution laisse peu à désirer. A ces deux belles voix répondent la SéméIé pulpeuse et insolemment lyrique de Blandine Staskiewicz, le Cadmus patelin de Marc Labonnette, l’âpre Junon de Hjördis Thébault, le Jupiter idéal de Thomas Dolié (autre merveille à suivre) : plaisir continu. Sémélé va tourner, revoir la scène cet hiver (à Montpellier). Puisse la fée des sentiments se pencher sur ce berceau mythologique déjà bien plus que prometteur. »

ResMusica – 12 juillet 2006 – Le faste du Merveilleux

« En ouverture du Festival et dans le bel écrin de l’Opéra Comédie, Hervé Niquet à la tête du Concert Spirituel « recréait » la Tragédie lyrique Sémélé de Marin Marais dont l’édition imprimée de 1709 ne restitue qu’une partition réduite – parties solistes, chœur et basse continue – qu’il fallut donc « restaurer » pour compléter les parties manquantes et faire revivre l’instrumentation dans l’esprit innovant et moderne qui caractérise l’art de Marin Marais. On s’étonne d’ailleurs que ce quatrième ouvrage, après le succès d’Alcyone en 1706 à l’Académie royale de Musique, ne fut pas applaudi par la cour comme il le fut, ce mercredi 12 juillet à Montpellier, par un public totalement conquis par le spectacle.
Ce n’était pourtant qu’une version concert qui nous privait de cette part de merveilleux donné par les « machines » de théâtre. Tirons d’abord un grand coup de chapeau à Hervé Niquet, maître d’œuvre de la soirée, qui, par son énergie et son sens inné de la dramaturgie, sut nous transporter dans l’Olympe et donner vie et relief à cette intrigue « fabuleuse » contant, une fois encore, les frasques amoureuses de Jupiter affrontant la colère de Junon. Différente de celle de Haendel, la Sémélé de Marin Marais pétrie de sentiments nobles et de fierté altière n’acceptera les avances du Dieu des Dieux qu’en exigeant la descente sur terre de Jupiter armé de son tonnerre ; accéder à sa demande c’est la condamner à la mort puisque la descente de gloire sera accompagnée d’un terrible tremblement de terre et d’une pluie de feu consumant tout à son passage. Mais la volonté des Dieux, ce Deus ex machina renversant in fine les situations les plus tragiques, sauve Sémélé des Enfers et l’installe aux Cieux où elle partagera l’éternelle gloire des Dieux.
Autant de situations d’exception qui mettent en valeur d’admirables symphonies descriptives exigeant une virtuosité phénoménale et totalement assumée de la part des cordes soutenues désormais par une partie très active de contrebasses. La musette pour les bergers, les castagnettes, guïro, tambours et trompettes viennent colorer l’ensemble selon les circonstances dramatiques, tandis que les flûtes allemandes, très sollicitées par Marin Marais, s’accouplent à la voix soliste pour souligner les épanchements amoureux comme dans le très bel air de Sémélé, « Amour, régnez en paix ». Blandine Stakiewicz, dans le rôle-titre, campe à merveille la noblesse de son personnage avec une aisance d’élocution et une assurance vocale étonnantes. Tout aussi séduisante, avec une souplesse admirable dans sa diction, Bénédicte Tauran nous enchante dans le rôle de Dorine, suivante de Sémélé. Au côté de Hjordis Thébault – une Junon au caractère bien trempé – Thomas Dolié domine son monde d’une voix superbement projetée et beaucoup de raffinement dans l’émission vocale. Si Emiliano Gonzalez-Toro – Adraste – fait preuve d’une grande efficacité oratoire, sa voix manque parfois de ductilité et d’aisance dans cette tessiture tendue. Moins sollicités mais tout aussi remarquables, les baryton et basse Marc Labonette et Stephan Mac-Leod incarnant le roi de Thèbes Cadmus et Mercure, viennent parfaire l’excellence de ce plateau. Mais le drame n’aurait pas cette intensité sans la présence du chœur qui, comme dans la tragédie antique, analyse, commente l’action et lui confère toute sa majesté. Avec une précision d’attaques et une homogénéité de pupitres qui laissent présumer la très grande exigence de son chef, le chœur en alternance avec les symphonies donnait à cette tragédie en concert l’illusion du spectacle total dans ce merveilleux décor naturel offert, ce soir, par l’Opéra Comédie. »

Le Monde – 1er juillet

« …Sémélé, de Marin Marais, le gambiste le plus fameux – avec Sainte-Colombe – auprès du grand public depuis le beau film d’Alain Corneau, Tous les matins du monde (1991), est du baroque pur jus avec tous les accessoires obligés : scènes de guerre (un vrai Te Deum profane !), de tempête, d’enfers, un intermède chlorophyllique avec bergers et musette, etc. Méconnue depuis sa création sans succès, en 1709, Sémélé est parvenue à la postérité sous forme de partition incomplète. Pour le compte de l’atelier des éditions du Centre de musique baroque de Versailles, coproducteur, le musicologue Gérard Geay en a comblé brillamment les vacances.
Marin Marais, surtout connu pour ses cinq « Livres » de musique sublime pour la viole de gambe, connaissait toutes les ficelles lyriques, et sa maîtrise est admirable. Mais on sent une difficulté à inventer dans le cadre contraint des lieux communs du genre et l’on ne retient rien des récits (c’est-à-dire l’ensemble de la partie chantée), nul « air » particulier ne frappe la mémoire, à l’exception peut-être de la scène incarnée par la jalouse Junon. Si, chez Lully, les splendeurs proprement lyriques des récits sont légion et les moments instrumentaux et choraux brillants mais souvent secondaires, c’est l’inverse chez Marin Marais : on retient surtout les scènes chorales et la musique orchestrale, dont une monumentale chaconne qui a pour succulente bizarrerie d’être une partie de son temps en mouvement binaire (mais, après tout, Tchaïkovski allait bien écrire une valse à cinq temps…).
L’exécution par les jeunes solistes de cette production, samedi 1er juillet, sentait un peu la fin de stage de musique baroque. Du bien faire, on n’entendait surtout que la volonté. Hervé Niquet, geste large, belle imagination, dirige formidablement les grandes fresques de la partition, notamment les passages choraux, mais l’ensemble manque de « lié » dans les enchaînements.
La direction du festival ayant décidé d’essayer de finir avant le match de football France-Brésil, l’entracte, fort court, n’a pas permis le réaccord des clavecins. Une large partie de la deuxième partie (Le prélude de l’acte V !) était jouée dans une sorte de no man’s land de l’intonation, aggravé par deux basses d’archets du continuo, fausses depuis le début du spectacle. »

Altamusica – 1er juillet 2006 – Tellurique Sémélé
« Malgré de nombreuses coupures, Hervé Niquet exalte la puissance descriptive de cette tragédie de la jalousie divine. La redécouverte de la tragédie lyrique post-lulliste, et souvent même pré-ramiste, d’abord timide, semble désormais en bonne voie. De Marin Marais, seule Alcyone avait connu les honneurs de la scène moderne. Sémélé, dont l’échec incita aussi bien le compositeur que son librettiste Antoine Houdar de la Motte à abandonner le genre de la tragédie lyrique, renaît aujourd’hui grâce aux efforts conjugués d’Ivan Alexandre et Anne Blanchard, directrice artistique du Festival de Beaune, dans une reconstitution de Gérard Geay, musicologue attaché au Centre de Musique Baroque de Versailles.
N’était sa continuité dramatique, la version présentée à Beaune ferait davantage figure de brillante sélection que d’intégrale : deux heures à peine pour une tragédie lyrique, même amputée de son prologue, cela reste un peu court. Mais c’est avant tout la puissance descriptive de l’œuvre qu’Hervé Niquet s’applique à exalter. Outre le tremblement de terre, frère de la fameuse tempête d’Alcyone, l’invention orchestrale de Marin Marais, déjà goûtée dans la scène des furies du premier acte, atteint son apogée dans la chaconne étincelante du deuxième acte et la scène infernale du troisième. Et le dénouement, où Jupiter sauve Sémélé des flammes qu’elle avait elle-même suscitées, sur les fourbes conseils de la jalouse Junon, est proprement fulgurant.
Hervé Niquet prend la partition à bras le corps, et la parcourt d’un souffle dévastateur, sans doute plus propice au déploiement d’un phrasé vigoureux qu’à une minutieuse revue de détails. Le Concert Spirituel se révèle dès lors instrument dense et urgent, soutenu par les clavecins virtuoses de Sébastien d’Hérin et Elisabeth Geiger.
Et la distribution se fait le parfait relais de cet élan pour ainsi dire tellurique, sans doute plus satisfaisante sur le plan stylistique que strictement vocal. Ainsi, la Sémélé de Blandine Staskiewicz, intelligemment caractérisée, manque de définition dans la couleur pour pleinement convaincre dans un répertoire où la concentration du timbre est indissociable de l’intelligibilité. Le dessus de Hjördis Thébault possède en revanche toute l’aigreur qui convient à Junon, à quelques graves près. Et la Dorine de Bénédicte Tauran, sans rien d’inoubliable dans la voix, est d’une conduite, d’une vivacité admirables. Parfait diseur, chanteur, Stephen Mc Leod n’en accuse pas moins une certaine neutralité en Mercure, rôle pourtant béni, quand Marc Labonnette affiche une santé souveraine en Cadmus. Un peu tiraillé par la haute-contre d’Adraste, Emiliano Gonzalez-Toro est toujours exceptionnel de timbre et d’investissement. Et Thomas Dolié, dont la voix mûrit superbement, fait un Jupiter dont l’ardeur n’exclut pas la noblesse. « 
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« Mercredi 12 juillet : la manifestation prenait son envol avec la redécouverte d’un opéra oublié de Marin Marais (1656-1728), lui-même rangé au rayon des archives jusqu’à ce que le cinéaste Alain Corneau en ressuscite l’histoire et la musique dans son film magnifique Tous les matins du monde. Sémélé donc, son ultime opus, donné en version de concert par des spécialistes inspirés des sonorités baroques, Hervé Niquet et son ensemble Le Concert Spirituel qui travaillent en résidence à l’Opéra de Montpellier. Sémélé, tragédie d’une princesse dont les amours adultérines avec le dieu Jupiter déclenchent les fureurs de Junon, l’épouse trompée à la jalousie féroce, fut créée en 1709, sans grand succès si bien que Marin Marais, le plus grand gambiste de son temps, abandonna le genre lyrique et reprit son archet pour se consacrer à d’autres formes musicales. De l’original il ne reste guère de version complète et c’est le musicologue Gérard Geay du Centre de Musique Baroque de Versailles qui vient d’en restaurer les manques. Debout au milieu de ses instrumentistes – les théorbes jouent dans son dos – Hervé Niquet papillonne des doigts, dirige du menton, insuffle à chacun, à chacune une énergie contagieuse qui fait déferler les tempêtes, les orages et autres guerres célestes qui secouent le destin des héros, entre deux pastorales avec bergers et musette. Pas de gosiers étoilés dans la distribution mais une bande jeunes chanteurs aussi convaincus que convaincants notamment dans la maîtrise de la diction : celle de Blandine Staskiewicz, blonde Sémélé à la voix ronde aussi belle à regarder qu’à entendre, celle de Hjördis Thébault, Junon déchaînée au timbre implacable, la basse Stephen MacLeod en Mercure, les barytons Thomas Dollé et Marc Labonnette pour Jupiter et Cadmos, le contre-ténor Emiliano-Gonzales-Toro en Adraste encore un peu hésitant. »

prrintemps 1999 – dir. Pierre Pierlot – reconstitution Pierre Pierlot