Le Bourgeois Gentilhomme

COMPOSITEUR Jean-Baptiste LULLY
LIBRETTISTE Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière

ENREGISTREMENT EDITION DIRECTION ÉDITEUR NOMBRE LANGUE FICHE DETAILLÉE
1971 Louis Martini Guilde Internationale du Disque 1 (LP) français
1955 2007 André Jolivet EMI 2 français
1958 1972 Roland Douatte Vogue 3 (LP) français
1973 1973 Gustav Leonhardt Deutsche Harmonia Mundi 2 (LP) français
1973 1990 Gustav Leonhardt Deutsche Harmonia Mundi 2 français
2001 2002 Hugo Reyne Accord 2 français

DVD

ENREGISTREMENT ÉDITION DIRECTION ÉDITEUR FICHE DÉTAILLÉE
2004 2005 Vincent Dumestre Alpha Productions

 

 

Comédie-ballet en cinq actes (LWV 43), représentée au château de Chambord, le 14 octobre 1670, puis reprise les 16, 20 et 21 suivants.
Elle fut reprise au château de Saint-Germain-en-Laye les 9, 11 et 13 novembre suivants.
Les représentations publiques, au Palais Royal, commencèrent le 25 novembre 1670. Plus de vingt représentations eurent lieu avant Pâques 1671.
Le roi avait commandé un « ballet turc ridicule » à la suite du séjour en France de Soliman Aga, que le roi avait reçu avec grande pompe, en décembre 1669, croyant avoir affaire à l’ambassadeur du Grand Turc, et qui s’était montré méprisant à l’égard du roi. Molière, Lully et le chevalier d’Arvieux (*), qui avait voyagé en Orient, composèrent une pièce à partir du finale, la cérémonie turque.
(*) Le chevalier d’Arvieux, né à Marseille en 1635, voyagea en Syrie, en Palestine, en Arabie. Il étudia les langues et l’histoire des peuples du Levant, et fut nommé envoyé extraordinaire à Constantinople, puis à Tunis, où il délivra 380 esclaves français. Il fut ensuite consul à Alger, puis à Alep. Il mourut en 1702. Il est connu pour ses Mémoires du chevalier d’Arvieux, envoyé extraordinaire à la Porte, consul d’Alep, d’Alger et Tripoli, et autres Eschelles du Levant, dans lesquelles il raconte :

Sa Majesté m’ordonna de me joindre à MM. Molière et de Lulli pour composer une pièce de théâtre où l’on pût faire entrer quelque chose des habillements et des manières des Turcs. Je me rendis pour cet effet au village d’Auteuil, où M. de Molière avait une maison fort jolie. Ce fut là que nous travaillâmes à cette pièce de théâ­tre. […] Je fus chargé de tout ce qui regardait les habillements et les manières des Turcs. La pièce achevée, on la présenta au Roi, qui l’agréa, et je demeurai huit jours chez Baraillon, maître tailleur, pour faire faire les habits et les turbans à la turque.Tout fut transporté à Chambord.

La représentation de Chambord avait permis de réutiliser le théâtre construit par Carlo Vigarani pour Monsieur de Pourceaugnac. Les costumes préparés par Gissey pour les rôles des Turcs retinrent particulièrement l’attention.
Les intermèdes musicaux sont les suivants :

Ouverture

Acte I
Air de l’élève de musique : « Je languis nuit et jour »
Air de la Musicienne : « Je languis nuit et jour  »

Dialogue en musique d’une Musicienne et de deux Musiciens : « Un coeur, dans l’amoureux empire », « Il n’est rien de si doux »
Premier intermède : Quatre danseurs dirigés par le Maître de Danse

Acte II

Menuet
Deuxième intermède : Ballet des Garçons Tailleurs (air, gavotte)

Acte III

Troisième intermède : Ballet des Cuisiniers

Acte IV

Deux Chansons à boire : « Un petit doigt, Philis », et « Buvons, chers amis, buvons ! »
La Cérémonie turque pour ennoblir le Bourgeois, avec le Muphti (Lully), douze Turcs musiciens et douze Turcs dansants
Lully en Muphti
Le Ballet des Nations, avec six entrées consacrées :
Entrée 1 – au Dialogue des Gens qui en musique demandent des livres : des Hommes et Femmes du Bel Air, deux Gascons, un Suisse, un vieux Bourgeois et une vieille Bourgeoise babillards,
Entrée 2 – à trois Importuns qui dansent autour de l’homme aux livrets,
Entrée 3 – à trois Espagnols,
Entrée 4 – à un Musicien Italien et une Musicienne Italienne qui cahantent, suivis d’une danse des Scaramouches, Trivelins et Arlequins,
Entrée 5 – à deux Musiciens Poitevins,
Entrée 6 – au mélange des trois nations.
Dans la distribution figuraient Arnou (L’Elève de la Musique), Mlle Lalande (Une Musicienne), Jonquet (Un Musicien) dans le ballet du premier acte, Philbert (Un Mufti) dans celui du troisième acte.
Personnages : Monsieur Jourdain, bourgeois ; Madame Jourdain, sa femme ; Lucile, leur fille ; Nicole, servante ; Cléonte, amoureux de Lucile ; Covielle, valet de Cléonte ; Dorante, comte, amant de Dorimène ; Dorimène, marquise ; Maître de musique ; son Élève ; Maître à danser ; Maître d’armes ; Maître de philosophie ; Maître tailleur ; son Garçon tailleur ; deux laquais.

 

Molière était Monsieur Jourdain, habillé de couleurs vives, paré de dentelles d’argent et de plumes multicolores, Hubert jouait le rôle travesti de Madame Jourdain, Catherine de Brie était Dorimène, Armande Béjart était Lucile, Jeanne Beauval (*), dont le fou-rire communicatif était réputé, était Nicole, La Grange était Cléonte, Baron : Dorante, Gaye : l’Élève du Maître de musique, Bauval : le Garçon tailleur.
Costume pour le Bourgeois gentilhomme
(*) Jeanne Beauval, enfant trouvée à la porte d’une église, joua les rôles de soubrette, notamment le rôle de Zerbinette, dans Les Fourberies de Scapin, car son rire inextinguible séduisait le public. Mariée à Jean Pitel, dit Beauval, elle lui donna dix enfants.

Le premier accueil du roi fut assez frais, et Molière s’en inquiéta jusqu’à ce que le roi, cinq jours après, lui déclare que sa pièce était excellente.
L’œuvre fut reprise :

le 21 février 1691, devant le roi, le Dauphin, le roi et la reine d’Angleterre, Monsieur et Madame, comme le note Dangeau ;

Mercredi 21, à Versailles. — Le roi dîna à son petit couvert et alla tirer, et puis revint à quatre heures à Trianon. Monseigneur y étoit arrivé avec les princesses. Le roi et la reine d’Angleterre y arrivèrent un peu après ; ils furent enfermés une heure avec le roi, et puis ils allèrent dans la tribune de la salle des comédies, d’où ils entendirent le Bourgeois gentilhomme. Monseigneur et Monsieur étoient dans la tribune avec les deux rois et la reine ; Madame étoit en bas avec les princesses. Depuis quelque temps madame de Maintenon ne vient plus à Trianon quand il y a des spectacles.

le 21 décembre 1712, devant le roi. Dangeau, dans son Journal, note : Le Roi fit jouer par quelques uns de ses musiciens des scènes du Bourgeois gentilhomme. Ils étaient même vêtus en habit de théâtre, comme des comédiens, et le Roi trouva qu’ils jouaient fort bien.
le 30 décembre 1716, avec Mantienne (L’Elève de la Musique), Mlle Antier (Une Musicienne), Le Mire et Murayre (Musiciens), La Thorillière (Le Mufti) ;
et à Lunéville, en novembre 1708, à l’occasion de la fête du duc Léopold ;
à Fontainebleau, en 1756, à l’initiative de Denis Papillon de la Ferté, tout nouvel Intendant des Menus Plaisirs ; de son propre aveu, ce spectacle, fait pour plaire, n’eut cependant pas grand succès ;
le 16 janvier 1852, à l’Académie Impériale de Musique, à la suite d’une entente entre le directeur de l’Opéra, Nestor Roqueplan, et l’administrateur de la Comédie Française, Arsène Houssaye. Le Bourgeois gentilhomme fut remonté « comme à la représentation de Chambord devant Louis XIV ».

Le Bourgeois gentilhomme fut d’abord joué en trois actes. Quoique transformé en cinq actes dès 1671, il fut imprimé en trois actes par Ballard jusqu’en 1681.
La partition fut copiée par l’atelier Philidor.

Livret des Intermèdes musicaux disponible sur livretsbaroques.fr

Com. Ball. de Moliere, en 5 Ac. en pro. mêlée d’entrées, de chants & de danses, dont la musi. étoit de Lully, faite & représentée à Chambort pour un Div. du Roi, le 14 d’Oct. 1670, & ensuite sur le Thé. du Palais Royal, le 23 Nov. de la même année. Ce spectacle, quoiqu’outré & hors du vraisemblable, surtout dans la cérémonie Turque du 5me Ac. mais parfaitement exécuté, attira la foule des Spectateurs qui laisserent gronder les critiques, & chaque bourgeois qui y croyoit trouver son voisin peint au naturel, ne se lassoit point d’aller voir son portrait. On disoit que le Philosophe de cette Comédie étoit copié d’après Rohaut, quoiqu’ami de l’Auteur, qui fit emprunter son chapeau pour le donner à Du Croissy ; on prétend aussi, mais sans trop d’apparence, que Moliere avoit pris l’idée de son Bourgeois Gentilhomme, dans la personne d’un nommé G… Chapelier, qui avoit dépensé 50000 écus avec une femme à qui il donna une belle maison qu’il avoit à Meudon. Les folies de ce bourgeois eurent une fin funeste ; car il fut enfermé à Charenton, pour avoir donné un coup de couteau à son neveu qui étoit Procureur.
Lors de la premiere représentation du Bourgeois Gentilhomme, le Roi n’en ayant rien dit, tous les courtisans en parlerent avec le dernier mépris, & le déchaînement étoit si grand que Moliere n’osoit se montrer ; au bout de cinq ou six jours la piece fut jouée pour la seconde fois, & le Roi dit à Moliere ; je ne vous ai point parlé de votre piece à la premiere représentation, parce que j’ai appréhendé d’être séduit par la maniere dont elle a été jouée ; mais en vérité, Moliere, vous n’avez encore rien fait qui m’ait mieux diverti, & votre piece est excellente. Aussitôt l’Auteur fut accablé de louanges par les courtisans. On trouve cette Comédie dans le cinquieme vol. des OEuv. de Moliere. (de Léris – Dictionnaire des Théâtres)
Les enfants de Molière et de Lully – DVD – Tourbillon – distribution Intégral – film de Martin Fraudreau sur les préparatifs et répétitions du Bourgeois gentilhomme d’Alpha Productions

Représentations :

Compiègne – Théâtre Imperial – 10 octobre 2012 – mise en scène Catherine Hiegel – décors Goury – costumes Patrice Cauchetier – lumières Dominique Borrini – chorégraphie Cécile Bon

 

Lyon – Nuits de Fourvière – 5 juin 2012 – Montpellier – Domaine d’O – du 13 au 15 juin Paris – Théâtre des Bouffes du Nord – 19 juin au 21 juillet – Luxembourg, Grand Théâtre, Studio – 26, 27, 28, 29 septembre 2012 – Versailles – Opéra royal – 19 au 21 novembre 2012 – Ensemble baroque de Limoges – dir. Christophe Coin – mise en scène Denis Podalydès – décor Eric Ruf – costumes Christian Lacroix



Le Monde

« Aux Bouffes du Nord, où d’excellents comédiens jouent Le Bourgeois Gentilhomme mis en scène de Denis Podalydès, c’est justement dans ce travers que tombe le spectacle. La pièce tourne en ridicule un certain Monsieur Jourdain, riche commerçant qui croit à tort pourvoir devenir gentilhomme en portant des tenues de grands couturiers et en accumulant les cours de danse, d’escrime, et les concerts à domicile… Or de façon assez surprenante, le spectacle de Podalydès semble suivre le modèle de ce bourgeois, accumulant parures et ornements dans une démesure plus redondante qu’efficace.
Ainsi, les costumes des personnages, conçus par Chrisian Lacroix, sont d’un luxe impressionnant, mais donnent au spectacle un air de parade qui, bien souvent, parasite le sens au lieu de le seconder. Les maîtres d’art qui dénoncent le manque de goût de Monsieur Jourdain ont à peu près le même look que lui, ce qui n’est pas très éclairant. Tant de plumes, froufrous et chapeaux étaient-ils indispensables ? On regrette tout autant le comique un peu facile des perruques qui tombent ou se retrouvent portées de travers…
Dans ce même esprit, fallait-il vraiment que le maître à danser trébuche par terre pour amuser la galerie, ou encore que l’orchestre baroque qui accompagne la Comédie-ballet fasse des pitreries (peu crédibles d’ailleurs) pour accompagner le débat sur la rivalité entre danse et musique ?
Sans ces vains ornements, on savourerait bien mieux la douce ambivalence de Monsieur Jourdain (Pascal Rénéric), ce riche bourgeois qui se rêve gentilhomme, et sent avec une clairvoyance digne des Lumières que la noblesse suprême se trouve dans les choses de l’esprit. On aurait aimé entendre davantage la richesse de ce personnage à la fois ridicule et rempli d’un bon sens qui frôle souvent l’intelligence.
Avec moins de « gags ajoutés » (pour paraphraser Vilar), on profiterait aussi davantage des riches trouvailles du metteur en scène, comme celle-ci : confier le rôle de Nicole, la servante insolente des Jourdain, à une toute jeune comédienne, Manon Combes, remarquable de truculence et de maturité, du haut de ses vingt et quelques années.
Certaines audaces très intéressantes se perdent aussi dans l’exagération. Ainsi, par exemple, Denis Podalydès fait répéter en boucle la scène centrale de dépit amoureux entre Lucile : la fille de Monsieur Jourdain (Leslie Menu), son amoureux Cléonte (Thibaut Vinçon), et leurs deux valets qui s’aiment aussi. Dans cet échange impossible, les femmes puis les hommes essaient tour à tour de parler à l’être aimé et se voient opposer un mur de silence boudeur. En la faisant jouer « en boucle », Podalydès souligne le charme vertigineux de ce moment de jeu amoureux et théâtral. Mais là encore, les choses ne s’arrêtent pas à temps, et à force de répétition, la bonne idée qui révélait un doux marivaudage avant l’heure tourne à la blague potache.
Comme si à force de côtoyer Monsieur Jourdain, Denis Podalydès s’était laissé prendre au même piège « bourgeois » qui consiste à en faire toujours un peu trop. »

Le Figaro

« Le ciel clément et les neuf coups de la basilique de Fourvière laissaient augurer d’un joli spectacle dans l’antique petit théâtre romain de Lyon. Le Bourgeois gentilhomme de Denis Podalydès – on en a vu trois en moins de six mois – n’a pas déçu, si l’on fait abstraction de légères réserves dues, en partie, aux premières.
Dans l’ensemble, le metteur en scène a présenté un spectacle de belle facture, dans l’esprit de la comédie-ballet souhaitée par Molière. Avec tous les arts du genre: un orchestre avec Christophe Coin à la direction, la musique de Lully, des chants a cappella et les ballets de circonstance.
Sur le plateau, la façade d’une modeste demeure enrobée de rideaux vaporeux abrite des rouleaux de tissus. Le décor d’Éric Ruf rappelle d’emblée que les grands-pères de Lucile (Leslie Menu), la fille de Monsieur Jourdain étaient de simples «vendeurs de draps». Pas des «personnes de qualité», un statut auquel n’a de cesse de prétendre le bourgeois, malgré les sarcasmes de Madame Jourdain (Isabelle Candelier).
Pascal Rénéric interprète Monsieur Jourdain avec maestria, compose un personnage gentil, naïf et pleutre, sous le joug des apparences. Le comédien qui s’était illustré dans J’aurais laissé un beau cadavre, le Hamlet de Vincent Macaigne, à Avignon, est juste et burlesque à l’envi. Il faut le voir dans sa leçon d’escrime façon danse des canards et sur son piédestal après avoir été élevé au rang de Mamamouchi. Toutefois, il n’a pas le petit grain de fantaisie de François Morel qui, cet hiver, jouait Le Bourgeois gentilhomme, sous la direction de Catherine Hiegel.
Il n’est pas le centre du spectacle. Sensible à l’esprit de troupe, Denis Podalydès a pris soin de donner autant d’importance à chacun des artistes. Il a renouvelé sa confiance à des pointures avec lesquelles il avait monté Cyrano de Bergerac à la Comédie-Française, en 2006: Emmanuel Bourdieu (collaboration artistique), Éric Ruf (scénographie) et Christian Lacroix, qui a revisité des costumes d’époque avec l’inventivité qu’on lui connaît.
En parallèle, le sociétaire du Français a fait sienne la phrase de Corneille: «Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années». Il a ainsi donné leur chance à de jeunes acteurs, chanteurs et danseuses, mais il est si attentif à la place de chacun qu’il leur en accorde un peu trop. D’où un déséquilibre entre les ballets – le dernier s’éternise – et les scènes de comédie. Même si les chants sont magnifiques et les danses gracieuses, il faudrait les resserrer pour apporter plus de rythme à la pièce. Des réglages seront sans doute effectués sur la durée, quand la pièce sera donnée au Théâtre des Bouffes du Nord. Ces petites imperfections n’enlèvent rien à la qualité des artistes, dont l’étonnante chorégraphe, Kaori Ito et des comédiens qui séduisent parents et enfants.

Concertclassic

« Modestie des décors, jubilation des comédiens, acuité dans les situations, Le Bourgeois gentilhomme dont Denis Podalydès signe la mise en scène est un modèle d’intelligence théâtrale. Enlevé, subtil, porté par une troupe de jeunes comédiens on ne peut plus homogène, ce tableau de mœurs brillant ne méprise jamais son Monsieur Jourdain (extraordinaire Pascal Rénéric), traitant avec autant de sincérité sa soif d’apprendre que son ignorance la plus crasse. Mais si le spectacle surclasse nombre de Jourdain récents (et ils sont nombreux !), c’est parce que Denis Podalydès, nonobstant des passages d’une légèreté désopilante, a pris le genre de la comédie-ballet très au sérieux. Il ne faut pas oublier que Molière a écrit Le Bourgeois gentilhomme en introduction au Ballet turc ridicule que Louis XIV avait commandé à Lully, et non l’inverse.
Podalydès signifie d’entrée de jeu la primauté de la musique en ouvrant son spectacle par une chanteuse seule en scène, a capella, révisant sa ligne de chant en corrigeant la partition posée sur son pupitre. À partir de là, toutes les entrées vont être traitées en musique, à commencer par celle de Monsieur Jourdain, tout sourire, au son d’une chaconne tournoyante, descendant de ses draperies familiales pour investir la scène avec la soif de connaissance d’un affamé de diplômes.
La grande réussite de ce spectacle, c’est d’utiliser la musique pour créer l’action et déplacer ses personnages en mêlant constamment le langage des deux Baptiste, Lully et Poquelin. Là où la langue de Molière n’aurait pu être parfois qu’un tunnel de dialogues, la musique lui redonne tout son sens, notamment lors du très beau ballet amoureux de Cléonte, se transformant en ritournelle où mots et musiciens se font écho.
Pour réussir la conjugaison entre théâtre et musique, Podalydès s’est adjoint les services de Christophe Coin et de l’Ensemble baroque de Limoges. Si l’on peut regretter parfois un manque de percussions et de danse (nous ne sommes pas chez Minkowski ou Savall), le travail musicologique est, lui, exemplaire, complétant les ballets de Lully par nombre de pièces françaises de l’époque, portés par un trio de chanteurs impeccable. Au milieu du rire, le spectacle ne perd jamais sa capacité d’émerveillement, notamment lors de la célèbre Cérémonie des Turcs, traitée comme ce qu’était alors la comédie-ballet : un rêve de spectacle total. Au cœur de la comédie, Podalydès se permet même quelques moments bouleversants, comme le solo de la chorégraphe Kaori Ito, sur un lamento de désolation. Loin de rallonger inutilement la pièce comme on l’entend trop souvent, la musique ici redonne tout son sens à une œuvre qui, sous couvert de satire et de comédie, reste un des plus malicieux dialogues entre les arts. Après une telle réussite, fini les Bourgeois sans musique ! « 

Opéra Théâtre de Besançon – 13 mai 2009 – Grand Théâtre de Reims – 16, 17 mai 2009 – Le Poème Harmonique – dir. Vincent Dumestre – mise en scène Benjamin Lazar – avec Olivier-Martin Salvan, Nicolas Vial, Louise Moaty, Benjamin Lazar, Anne-Guersande Ledoux, François-Nicolas Geslot, David Ghilardi, Alexandra Rübner, Jean-Louis Monory, Claire Lefilliâtre, Arnaud Marzorati

 

Rouen – Théâtre des Arts – 18, 19, 21 janvier 2007 – Caen- Théâtre – 24, 26, 27 janvier 2007 – Le Poème Harmonique – dir. Vincent Dumestre – mise en scène Benjamin Lazar et Louise Moaty – chorégraphie Cécile Roussat et Julien Lubek – scénographie Adeline Caron – costumes Alain Blanchot – lumières Christophe Naillet – avec Arnaud Marzorati, Claire Lefilliâtre, François-Nicolas Geslot, Serge Goubioud, Lisandro Nesis, Arnaud Richard

 

Liège -Théâtre Royal – 11, 12, 13, 14, 15 octobre 2006 – Grand Théâtre de Luxembourg – 30, 31 janvier 2007 – Coproduction Théâtre Arlequin / Les Théâtres de la ville de Luxembourg / Opéra Royal de Wallonie – dir. Cohen-Akénine – mise en scène Claire Servais – dramaturgie José Brouwers – chorégraphie Barry Collins – décors Valérie Urbain – costumes David Belugou – lumières Olivier Wéry – avec Laure Delcampe, Thibault Lenaerts, Benoît Giaux, Pierre Doyen, Edwin Radermacher – coopération Théâtre Royal de Wallonie, le Théâtre des Capucins et le Théâtre Arlequin

 

Bruxelles – Palais des Beaux-Arts – 21, 22 février 2006 – Théâtre des Champs Elysées – 3, 4, 6 mars 2006 – Evreux – Le Cadran – 9, 10, 11 mars 2006 – Varsovie – 21 mars 2006 – Prague – Théâtre des Etats – 24 mars 2006 – Belgrade – 27 mars 2006 – Budapest – Palais des Beaux-Arts – 31 mars 2006 – dir. Vincent Dumestre – mise en scène Benjamin Lazar – avec Arnaud Marzorati (Le Mufti, Le vieux bourgeois babillard, L’élève), Anne Magouët (La musicienne, La femme du bel-air, L’Italienne), François-Nicolas Geslot (Le 1er musicien, La vieille bourgeoise babillarde, Un Espagnol, Un Poitevin), Serge Goubioud (Un Gascon, Un Poitevin, Un chanteur), Lisandro Nesis (Un Espagnol, Un Gascon, Un chanteur), Emmanuel Vistorky (Un Espagnol, L’homme du bel-air, Un chanteur), Arnaud Richard (L’Italien, Le Suisse)

Operabase – L’Atelier du Chanteur – 3 mars 2006

« S’il est un spectacle d’art total, c’est bien celui-là ! Vincent Dumestre à la direction musicale, Benjamin Lazar à la mise en scène et Cécile Roussat à la chorégraphie ont réinventé cette comédie-ballet dans l’esprit de sa création. Oeuvre en elle-même riche et hybride, ce Bourgeois Gentilhomme mêle d’intermèdes musicaux, chantés ou dansés le texte bien connu de Molière. Ce spectacle est un enchantement. Au confluent de plusieurs arts, il est aussi au confluent de plusieurs parcours artistiques. Pour le spectateur ayant vécu une part de la « réinvention » du répertoire baroque, c’est un flot de réminiscences, un sommet d’émotions conjuguées. Le choc de se retrouver vingt ans en arrière à la création d’Atys de Lully par Christie et Villégier, ou plus encore à celle de Médée de Charpentier en 1993. Cette dernière production, sans être éclairée à la bougie, baignait dans une splendide atmosphère dorée, dans ces couleurs chaudes qui mettent tellement en valeur ce Bourgeois. Le Malade Imaginaire avait aussi été monté en 1990 par Villégier, mais sans atteindre à cette intensité d’évocation. Ce même Bourgeois n’avait-il pas été donné avec son ballet turc, mais sans le ballet final?
Plus que tout, l’éclairage par une rampe de bougies et quelques lustres descendus des cintres pour les numéros de ballets nous transporte instantanément, et la diction « reconstituée » nous fait entrer dans l’oeuvre avec une intensité impossible sans elle. Ces deux éléments magiques réveillent à leur tour le souvenir des pièces de Corneille montées par Eugène Green à la Cartoucherie en 1996. Allant plus loin encore qu’Eugène Green, Benjamin Lazar a permis à ses interprètes masculins de se réapproprier totalement leur « voix de tête ». Il n’en résulte nullement un effet comique grossier, mais une riche palette d’inflexions quasi-musicales, qui rappelle, plus encore que le Kabuki, le théâtre chinois présenté il y a quelques années à la Villette. Mais ne trouve-t-on pas ces inflexions dans les enregistrements conservés de Sarah Bernhardt, voire dans ses souvenirs les plus anciens de la Comédie Française ?
Pour la danse, impossible de ne pas se rappeler Francine Lancelot et la « Belle Dance », mais on retrouve aussi le mime, la commedia dell’arte et plus généralement le théâtre de tréteaux si à la mode pendant les années 90. Certes, les entrées qui concluent l’oeuvre sont bien longues, si l’on considère le caractère convenu de leurs arguments comme de leurs musiques. Certes, les pièces vocales sont chantées avec des émissions et des timbres parfois un peu bruts et moyennement harmonieux – peut-être dans l’idée là aussi d’une reconstitution d’époque. Certes, les cordes de Musica Florea jouent l’ouverture sans ensemble ni tonus et ne font preuve d’aucun génie par la suite.
Si ce spectacle est à la convergence de plusieurs expériences artistiques et esthétiques, c’est aussi une réalisation un peu bâtarde : conçu en 2004 pour des salles plus petites, il s’étend ici aux limites de ses possibilités. Heureusement, un second cadre de scène plus petit rétrécit celui du théâtre des Champs-Élysées, et une bonne partie du jeu s’effectue, bougies obligent, près de la rampe. Les interprètes font d’ailleurs preuve d’une séduisante maîtrise des effets de cet éclairage. L’orchestre est fourni, mais le « corps de ballet » fort réduit. Sans aucun faste dans les entrées de ballet, qui sont plutôt des numéros de théâtre de tréteaux, on est sans doute plus proche de la rue, de la foire que de la Cour. Cela n’enlève rien bien sûr à la magie de cette production, mais devrait venir tempérer le discours un peu ronflant des protagonistes dans le programme de salle. Sur scène, ils nous offrent heureusement une ambiance de troupe bien plus sympathique!
Ce n’est pas un moindre mérite de ce style de jeu ancien que de permettre à tous les comédiens de jouer à merveille. On rit au formidable Monsieur Jourdain d’Olivier Martin Salvan, à la Madame Jourdain travestie de Nicolas Vial, au Covielle de Jean-Denis Monory ou au maître de philosophie de Benjamin Lazar lui-même. Les expressions des visages sont mises en valeur par l’éclairage. La mise en scène pousse à bout les situations et en tire tout le suc comique. Elle utilise parfaitement l’espace, en relation fluide et intelligente avec la gestuelle baroque et la danse. On jouit à 100% de chaque réplique. Contraste parfait avec le calamiteux Cid donné cette saison à la Comédie Française, anémique, vain, sans intelligence, sans verve, sans mouvement et sans beauté.
Si une petite partie du public a semblé s’être trompé de spectacle, sa grande majorité a manifesté un enthousiasme délirant au rideau final. On est juste un peu triste et ébahi de n’avoir rien vu d’aussi réussi depuis dix ans, comme si la merveilleuse énergie et les merveilleuses promesses de la redécouverte du baroque s’étaient dissoutes et égarées en chemin pour ne se recristalliser que par miracle dans ce spectacle. Souhaitons que nonobstant les ambitions de chacun et l’aveuglement des institutions, ce soit un nouveau départ pour un art total et inventif, qui remplace le courage apparent de la relecture moderne par celui autrement plus fécond de la plongée entière dans un univers d’évocation magique, faisant ressurgir les émotions les plus profondes comme un génie d’une lampe à huile. »

Webthea

« Une curiosité. Un travail d’orfèvre. Le Bourgeois Gentilhomme de Molière et Lully tel qu’il aurait été représenté en 1670 à Chambord, pour le plaisir du Roi Soleil parti à la chasse dans ses terres de Loire. Parfaite reconstitution en paroles, musiques et danses et lumières à la bougie…
La visite à la cour de Versailles d’un envoyé du grand Turc qu’on avait pris pour ce qu’il n’était pas et honoré des mille fastes dus à un ambassadeur alors qu’il n’était qu’un ordinaire émissaire-facteur avait fait circuler bon nombre de plaisanteries. Louis XIV, loin de s’en offenser préféra en rire et demanda à Molière d’un tirer un réjouissant « ballet turc » dont la bouffonnerie écraserait le ridicule. Ainsi naquit ce Monsieur Jourdain magnifique qui fait de la prose sans le savoir et des billets galants réussis du premier coup… Ah ! l’inoubliable belle marquise dont les beaux yeux font mourir d’amour… Lully, musicien du Roi, ornementa la farce d’interventions musicales et de chants et s’attribua le rôle du grand Mufti tandis que Molière en personne jouait le rôle du brave niais qui rêve de grandeur.
Le Poème Harmonique, ensemble de musiciens qui s’est donné pour vocation la résurrection des musiques du XVIIème siècle telles qu’elles étaient interprétées en leur temps, est né il y a neuf ans de la volonté d’un fou de musique baroque, Vincent Dumestre, né en mai 68, belle date à retenir. Instruments d’époque, techniques vocales et de dictions, gestuelle codée, décors costumes, lumières : chaque détail est minutieusement analysé, étudié, reconstitué. Un parler rude qui, sur fond « d’assent » méridional, fait siffler les « s » des pluriels et rouler les « r » des infinitifs. Danses légères qui tiennent à la fois du rituel et du cirque, chants qui surfent sur les aigus et les trilles, voix de fausset pour des rôles distribués aux sexes inversés…
Il y a quelque chose de magique dans le parti pris radical d’éclairage à la bougie. Au Théâtre des Champs Elysées, détail amusant, on pouvait voir se refléter la rampe vacillante dans le verre de la coupole Art Déco du plafond. Les couleurs et les contrastes obtenus sur les panneaux lambrissés du décor restituent les cuivres ambrés et les ombres du clair-obscur cher aux peintres du Siècle d’Or. Quelque chose de magique mais aussi d’un peu lassant pour les yeux d’aujourd’hui, habitués aux jeux de lumières sans cesse en mouvement diffusés par la fée électricité et son corollaire électronique. Un peu d’ennui s’installe au cours des quatre heures que dure le spectacle qui reconstitue à merveille les conditions de la représentation côté scène mais pas du tout celles de sa réception dans la salle. En ces temps-là, les spectateurs ne restaient pas vissés à leurs fauteuils, ils se levaient, allaient, venaient, partaient boire un coup puis revenaient reprendre le fil de l’histoire comme de nos jours devant un feuilleton télé…
On sait depuis toujours que c’est dans le premier acte que se condense toute la drôlerie de la comédie avec ses inénarrables leçons de musique, de danse, d’escrime et de philosophie. La suite tombe au pas de charge dans la grosse farce assaisonnée de Mufti et Mamamouchi. Ainsi, quand au-delà de la réconciliation générale du happy end moliéresque, la soirée s’allonge par une suite de petits ballets, à l’espagnole, à l’italienne, à la campagnarde, le plaisir s’épuise et l’ennui pointe son nez. Une heure de moins n’enlèverait rien aux délices de cette restauration « à l’identique » savamment mise en scène par Benjamin Lazar avec son Jourdain ahuri interprété en naïf dépassé par les événements par le formidable Olivier Martin Salan. »

Versailles – Opéra Royal – 11, 12 juin 2005 – Nantes – Maison de la Culture – Printemps des Arts – 22, 23 juin 2005 – Château de la Bâtie d’Urfé – Loire – 3, 4, 6, 7 et 8 août 2005 – Festival de Sablé – 26 août 2005 – Le Poème Harmonique – dir. Vincent Dumestre

 

Opéra d’Avignon – 8, 9 octobre 2004 – Le Havre – Octobre en Normandie – 12 octobre 2004 – Pontoise – Théâtre des Louvrais – Festival Baroque de Pontoise – 15, 16, 17 octobre 2004 – Vitry sur Seine – Théâtre Jean-Vilar – 19 octobre 2004 – Paris – Théâtre Le Trianon – 10, 11 novembre 2004 – Arsenal de Metz – 18 novembre 2004 – Le Poème Harmonique – dir. Vincent Dumestre – Musica Florea – dir. Marek Stryncl – mise en scène Benjamin Lazar – chorégraphie Cécile Roussat – scénographie Adeline Caron – costumes Alain Blanchot – avec Olivier Martin (Monsieur Jourdain), Nicolas Vial (Madame Jourdain), Benjamin Lazar (Cléonte, Le maître de philosophie), Jean-Denis Monory (Covielle, Le maître tailleur), Alexandra Rübner (Nicole, Le maître de musique), Julien Lubek (Le maître à danser), Lorenzo Charoy (Dorante, Le maître d’armes), Anne-Guersande Ledoux (Dorimène), Louise Moaty (Lucile), Bernard Arrieta (Un chanteur, L’homme du bel air, Un Espagnol), François-Nicolas Geslot (Premier musicien, La vieille bourgeoise babillarde, Un Espagnol, Un Poitevin), Serge Goubioud (Un chanteur, Un Gascon, Un Poitevin), Claire Lefilliâtre (Une musicienne, La femme du bel air, L’Italienne), Arnaud Marzorati (L’Elève, Le Muphti, Le vieux bourgeois babillard), Lisandro Nesis (Un chanteur, Un Gascon, Un Espagnol), Arnaud Richard (Le Suisse, L’Italien)

ConcertoNet – 11 novembre 2004

« Le premier festival organisé par Abeille musique se poursuit au Théâtre Le Trianon par deux représentations du Bourgeois gentilhomme (1670) de Molière et Lully, coproduites par Le Poème Harmonique, par la Fondation Royaumont en partenariat avec la ville de Pontoise, l’Apostrophe (scène nationale de Cergy-Pontoise et du Val d’Oise) et le Festival baroque de Pontoise, par l’Opéra-Théâtre d’Avignon et des Pays de Vaucluse, par le Festival de musique ancienne d’Utrecht et par l’Arsenal de Metz. Autour d’une comédie-ballet où les disciplines (musique, danse, armes et philosophie) entretiennent de plaisantes querelles de préséance, c’est un spectacle total qui est proposé, réalisant cette sorte de fusion idéale que de rares productions d’opéra parviennent à atteindre: comment ne pas penser ici au miraculeux Atys de W. Christie et J.-M. Villégier? Rien de surprenant lorsque l’on constate que le metteur en scène tient deux rôles, que la chorégraphe fait partie des six danseurs, que l’un de ces danseurs est également acteur et que les chanteurs se révèlent d’excellents comédiens: cette polyvalence contribue à former une véritable troupe, sans doute de petites dimensions par rapport à ce que furent les fastes versaillais, mais adaptée à ce Trianon… parisien et, surtout, ô combien motivée et dynamique.
On doit ce succès au pari lancé par un trio composé d’un metteur en scène, d’une chorégraphe et d’un directeur musical : avec l’audace de la jeunesse (une moyenne d’âge de moins de vingt-neuf ans), ils ont adopté un parti pris radical de reconstitution. Car le spectacle mérite d’autant plus le qualificatif de «total» qu’il restitue l’intégralité non seulement du texte mais aussi des «airs» et des danses, qui constituaient, dans l’esprit des initiateurs de cette comédie-ballet, un tout indissociable. Du coup, la soirée dure plus de quatre heures, entracte compris, à la lueur d’une rampe de bougies placée au devant de la scène et, par moments, de chandeliers suspendus: ces éclairages, dus à Christophe Naillet, suggèrent, à la façon de Rembrandt, un clair-obscur aux effets magiques, rehaussé par le décor (unique) de panneaux de bois sculpté, à la patine chargée de reflets d’or et de cuivre. De même, la sobre scénographie d’Adeline Caron se contente d’éléments simples et réalistes, par exemple la chaise à porteurs du Bourgeois qui fait en même temps office de fauteuil. Plus fantaisistes et spirituels pour les danseurs, les costumes d’Alain Blanchot s’inscrivent sagement dans le Grand siècle. Si le volet musical de cette reconstitution ne surprend plus à l’époque des Christie, Rousset et Niquet, la chorégraphie de Cécile Roussat détonne déjà davantage: avec seulement cinq danseuses et un danseur, qui ne cessent de se mêler aux comédiens et chanteurs, elle imprègne l’ensemble par sa vivacité et sa malice, culminant dans les chansons à boire du quatrième acte.
Mais ce sont avant tout la déclamation et la mise en scène qui bousculent les habitudes les plus établies. Benjamin Lazar a opté pour une prononciation déstabilisante, mélange d’accents méridional et québécois, avec «h» aspirés et «r» bien roulés, où l’on entend «la caisse» pour «laquais», «sexe primaire» pour «s’exprimer», «minces» pour «mains», «habite» pour «habit», «fi» pour «fils», «séance» pour «céans», «paladingue» pour «paladin» et «souhait» pour «soi». L’énonciation est clairement détachée, entrecoupée de silences, ce qui participe à une impression de lenteur. La direction d’acteurs se limite délibérément à deux dimensions, recourant peu à la profondeur du plateau, les personnages faisant le plus souvent face au public. Mais ce qui pourrait devenir raide, statique et lassant est transfiguré par un jeu très animé, voire outré, avec force gestes et mimiques inspirés du mime et de la commedia dell’arte.
Cela étant, même si les spectateurs rient et applaudissent presque comme au boulevard, la pièce ne tourne jamais à la farce: Lazar incarne lui-même un maître de philosophie tremblant, voûté et nasillard, d’une vérité et d’une drôlerie qui ne trouvent leur pareil que dans le Covielle souple et subtil de Jean-Denis Monory, impayable en truchement mielleux et insidieux. Monsieur Jourdain (Olivier Martin), plus touchant que grotesque, ne verse pas non plus dans l’excès. Curieusement, ce sont les caractères d’ordinaire plus fades qui font l’objet d’une surcharge interprétative: Dorante et Dorimène, mais surtout Madame Jourdain, tournée en dérision par Nicolas Vial, qui reprend ici la tradition de la création, où le rôle avait été confié à un acteur. A l’opposé, le maître de musique – comme dans l’Ariane à Naxos de R. Strauss… conçue à l’origine comme un prologue au Bourgeois – est une femme, Alexandra Rübner, qui campe par ailleurs une rustique Nicole.
La musique, discrète au cours des trois premiers actes, devient essentielle dans les deux derniers, avec la cérémonie turque – où Lully tenait lui-même la partie du Muphti – et le ballet des nations final. Dans la fosse, Vincent Dumestre dirige, parfois depuis sa guitare, vingt-quatre musiciens, regroupant son Poème harmonique ainsi que les cordes tchèques de Musica florea, dont le directeur est le violoncelliste Marek Stryncl. On voudra bien attribuer à la facture ancienne les quelques flottements perceptibles dans les pupitres de bois, mais ils n’en rendent pas moins globalement justice à une partition inventive et colorée. Les sept solistes, d’une tenue vocale et stylistique irréprochable, n’appellent que des éloges, avec une mention plus particulière pour Claire Lefilliâtre et François-Nicolas Geslot. »

Le Monde – 27 octobre 2004

« Un chef d’orchestre, un metteur en scène et une chorégraphe ont recréé la pièce de Molière telle qu’en 1670, avec la musique de Lully et les ballets, dans la prononciation de l’époque et à la lueur des chandelles.
Un « ballet turc ridicule » accompagné d’une comédie : c’est ce que Louis XIV exige de Molière et Lully pour effacer la blessure d’amour-propre que vient de lui infliger la visite du dédaigneux Soliman Aga, l’envoyé du Grand Turc à la cour, en 1669. Rien ne démentira le triomphe qui accueillit la création du Bourgeois gentilhomme, donné le 14 octobre 1670 à Chambord, devant le roi. Mais si la comédie de Molière a subi sans dommage les avatars de l’âge classique, les emphases romantiques et les transgressions de la scène moderne, sans parler des schématisations pédagogiques, le « ballet turc ridicule » de Lully est bel et bien passé aux oubliettes.
Restituer pour la première fois l’œuvre dans sa version originale : tel est le pari lancé par le chef d’orchestre Vincent Dumestre, le metteur en scène Benjamin Lazar, et la chorégraphe Cécile Roussat. On peut donc voir (créé cet été, le spectacle tourne actuellement) un Bourgeois gentilhomme complet, éclairé à la bougie, où non seulement les danses sont restituées, mais aussi la prononciation du Grand Siècle. « Plus que la reconstitution d’un spectacle d’époque, affirme Vincent Dumestre, nous avons tenté de retrouver cet état miraculeux de l’âge baroque où théâtre, danse et musique s’interpénètrent et s’articulent autour d’une rhétorique commune qui est l’expression des passions. » La passion des passions, c’est précisément ce qui réunit ces trois jeunes artistes autour de l’art baroque du XVII° siècle. « En 1997, explique le musicien, j’ai créé mon propre ensemble, Le Poème harmonique, afin de travailler ce répertoire musical pour lequel nous possédons peu de chose. Jouer cette musique a rapidement impliqué de retrouver les interactions qu’elle entretenait avec le geste théâtral de la déclamation. » La rencontre avec le comédien Benjamin Lazar n’a donc rien de fortuit. A 27 ans, cet émule du théoricien et homme de théâtre Eugène Green, qu’il a rencontré à 12 ans dans l’atelier-théâtre du lycée Montaigne, à Paris, a déjà un beau parcours derrière lui. « Pour un comédien baroque, le texte seul ne suffit pas, explique-t-il. Nous devons mettre par la déclamation notre corps et notre voix au service du poète. Trouver le bon geste pour le bon mot dans un contexte donné implique un jeu qui va de la gestuelle noble apparentée au tragique et au religieux, à la gestique populaire des lazzi de la commedia dell’arte. On retrouve cela dans la musique et la danse. » Au cours des six dernières années, le chef d’orchestre Dumestre et le metteur en scène Lazar ont travaillé sur des airs de cour d’Antoine Boesset et créé le spectacle Il Fasolo sur des musiques vénitiennes du XVII° siècle. En 2002, ils ont monté, avec la chorégraphe Cécile Roussat, Le Ballet des Fées des forêts de Saint-Germain. A 24 ans, cette passionnée de danse baroque a étudié le mime et le théâtre et suivi une formation de clown. En 1987 – elle avait alors 7 ans -, elle avait eu un coup de foudre pour la fameuse production d’Atys de Lully avec William Christie et Jean-Marie Villégier. « Dans les traités, dit-elle, il est précisé que la Belle-Dance est une comédie muette. Pour moi, c’est donc cela qu’il faut rendre vivant. »
Lancé par Vincent Dumestre et sa maison de disques, Alpha, que dirige Jean-Paul Combet, le projet a pris corps à la Fondation Royaumont. Dix jours par mois, à partir du mois de mai, chanteurs et danseurs se sont essayés à la déclamation, musiciens et comédiens à l’art du rond de poignet ou de l’entrechat, danseurs et acteurs ont pris des cours de chant. « Nous avons pratiqué des exercices de déclamation et beaucoup d’improvisations, de façon à trouver un fluide commun, explique Benjamin Lazar. Plus qu’une intégration des codes de chacun, il s’agissait de favoriser une imprégnation inconsciente. » Cécile Roussat renchérit: « J’ai travaillé à partir de la musique puis sur l’énergie propre de chaque danseur, sans jamais perdre de vue l’essentiel, c’est-à-dire l’action théâtrale. Ainsi, dans la Turquerie, il est difficile de démêler ce qui relève plus de la mise en scène ou de la chorégraphie. »
Après trois jours de représentations, à Pontoise puis à Vitry-sur-Seine, tous trois sont harassés mais heureux : outre l’indéniable succès public de ce Bourgeois…, le plébiscite de Sigiswald Kuijken, l’un des pionniers du baroque musical, vient encourager leurs efforts. « Il a dit qu’il attendait cela depuis vingt ans ! », s’écrie Dumestre. Si la révolution baroque en musique est chose faite, il n’en est pas de même pour le théâtre et la danse. Cécile Roussat est consciente du chemin à parcourir pour débarrasser la danse baroque du poids rétrospectif du ballet classique. « Cette danse, qui nécessite beaucoup de retenue, d’équilibre et de suspension, ainsi qu’une grande souplesse des petites articulations, n’est pas vraiment considérée comme de la danse. Pourtant, il y a une tension intérieure physiquement très fatigante. »
Benjamin Lazar souligne à quel point ce théâtre, qui s’apparente parfois à celui du kabuki, suscite encore de résistances. « On a banni cette association du geste et de la parole au nom du naturalisme et de la nécessaire adéquation entre la scène et la vie. Pourtant, tout cela n’est pas si loin de nous. Il suffit d’évoquer, au XIX°, le jeu d’une Sarah Bernhardt, au XX°, la chanson réaliste d’une Edith Piaf. Ainsi, le détour par l’Orient du théâtre moderne, que prônait notamment Artaud avec le théâtre balinais, voilà qu’il nous ramène en quelque sorte à l’Occident. »
Son Orient, Vincent Dumestre, qui a renforcé son Poème harmonique avec les musiciens du Musica Florea de Prague, le cherche du côté des instruments à vent, ces vents de la Renaissance, très timbrés, riches en harmoniques, lesquels demandent une connaissance particulière de la taille du roseau pour les anches. « En 1670, précise-t-il, les instruments étaient divisés en corporations, on était loin de cette pâte sonore homogène qui sera celle de l’orchestre à partir de Rameau. Alors nous essayons de retrouver des sonorités, nous avançons, nous tâtonnons, nous revenons parfois en arrière: pour moi, la principale qualité d’un artiste doit rester sa capacité à douter. »
Douter? Ce Bourgeois gentilhomme n’aurait pas vu le jour si la Fondation France Télécom ne s’était heureusement manifestée. L’avenir n’est pas serein pour autant. Et n’allez pas croire que l’éclairage à la bougie soit plus qu’une économie de bouts de chandelle. « Cela revient aussi cher que de faire des lumières, affirme Cécile Roussat, car il en faut 400 par spectacle. On en a acheté 10 000, actuellement stockées chez Vincent et les autres. Pour les tester, notre régisseur s’est éclairé à la bougie pendant des semaines ! »
Cette fois, on y est. Le régisseur à la bougie, Vincent Dumestre de la guitare à la baguette, Benjamin Lazar qui joue et met en scène tandis que Cécile Roussat danse et chorégraphie: c’est bien l’esprit de L’Illustre Théâtre, celui de Poquelin, qui jouait Monsieur Jourdain tandis que Lully faisait le Muphti, qui a rallumé les lumières de ce Bourgeois gentilhomme. »

Le Monde – 19 octobre 2004

« Le rideau s’ouvre sur un enchantement, une ligne ardente de bougies à l’avant-scène. Il faut apprivoiser leur danse d’ombre. Tout autour, moulures et soubassements à angles droits d’un salon bourgeois, voluptueuses arabesques vieil or de quelque sérail indiscret. Au centre, un homme dans une chaise à porteur. Ola ! maître à danser, maître d’armes, maître de musique, maître de philosophie, que l’on enseigne au parvenu poudré, perruqué, enrubanné, « enharnaché », dont l’ascension sociale cache une aspiration autre : celle de la beauté. Car l’âme naïve et bigarrée de Jourdain, de belle marquise aux yeux d’amour en banquet somptuaire, se révélera au paroxysme de la Cérémonie des Turcs dans la folle vérité du Mamamouchi.
Plus qu’une parodie, ce Bourgeois gentilhomme est l’histoire d’une folie intérieure sur fond d’intrigues amoureuses. Et le Ballet des Nations – sublime ambiguïté – prolongera le rêve éveillé du bourgeois fait Turc, dans le déploiement somptueux des costumes d’Alain Blanchot, danses nobles, mimes et commedia dell’arte, farce babillarde et sophistication sensuelle, refermant le rideau sur cette séduction.
Peste soit des craintes qui voulaient que ce Bourgeois gentilhomme XVIIe s’échouât sur les écueils de l’archéologie théâtrale ! Loin de rendre le texte inintelligible, la prononciation restituée (énonciation des finales, roulement des r et la fameuse coloration du oi en oué : « le rrrroué c’est moué ») lui donne une étonnante et savoureuse modernité. La gestuelle baroque, l’éclairage à la bougie confèrent au jeu des comédiens un pouvoir d’évocation que renforce la poétique acuité du travail de scène de Benjamin Lazar.
La danse simple divertissement ? C’est compter sans la chorégraphie inventive et délicate de Cécile Roussat : le parti pris du fantastique plutôt que de la bouffonnerie dans la Cérémonie des Turcs, au moment où se pose la question de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, est une élégance dramaturgique supplémentaire. Quant aux intermèdes musicaux, nonobstant le génie de Lully et le talent des musiciens de Vincent Dumestre, ils doivent à la finesse chambriste du chef d’orchestre cette véritable intimité entre fosse et scène.
Faut-il souligner à quel point tous les interprètes sont ici excellents ? Le Bourgeois émouvant d’Olivier Martin Salvan, le travesti de Madame Jourdain par Nicolas Vial, tel qu’en 1670, instillant, dans ce personnage censé incarner la raison, une démesure. Et puis le Covielle de Jean-Denis Monory, irrésistible en entremetteur berbère, et Benjamin Lazar, fagot de bois sec en maître de philosophie puis Cléonte amoureux. Que ce soit les chanteurs (la soprano Claire Lefilliâtre), les danseurs (Julien Lubek en Arlequin), les acteurs (Alexandra Rübner en Nicole), tous ont en partage d’être sur le fil d’une réversibilité, beaux et ridicules, pathétiques et touchants, populaires et raffinés.
De la commedia dell’arte à la pastorale, du tragique au burlesque, du conte au rituel, ce Bourgeois gentilhomme « enharnaché » de musique élabore alors une passionnante matérialisation du texte, développe cette variété des registres chère à Shakespeare, qui veut que l’interprétation s’adresse autant à l’intellect qu’à la sensibilité. Alors le public redevient aussi nu que Jourdain, émerveillé par la prose, sonné par les voyelles, charmé par les salamalecs. Il s’étonne, il rit, il s’amuse et s’émeut – l’encre de Molière n’est pas encore sèche – de ces arts redevenus des « amants magnifiques ». »

Classica – novembre 2004

« …ce Bourgeois version Vincent Du-mestre est révolutionnaire ! Rappelons-en le défi : ten-ter de mettre un scène la comédie-ballet de Molière et Lully avec le même souci d’authenticité que dans l’approche musicale baroqueuse « . Prononciation, gestiquc, grimage et bougie tentent donc, à l’instar des instruments anciens du Poème Harmonique, de retrouver la lettre et l’esprit du Bourgeois Gentilhomme, tel qu’il fût créé un 1670.
On pourra trouver vain, par principe, l’idée de reconstitution. Mais on ne peut pourtant qu’admirer le travail du metteur un scène Benjamin Lazar et de la chorégraphe Cécile Roussat, qui ont transmis à leur équipe (vraiment formidable, de comédiens-chanteurs) une verve généreuse, loin de tout dogmatisme. Du théâtre, vivant et éloquent. Ce qui aurait pu être un exercice de style, une morne question de rhétorique n’est que grâce et joie. Nul doute que ce spectacle fera date. Il appelle un tout cas une suite ; le succès remporté par les premières représentations poussera peut-être, dans un premier temps, à une reprise. »

Forum Opéra – 8 octobre 2004

« L’Opéra-Théâtre d’Avignon et des pays de Vaucluse accueillait ces 8 et 9 octobre la première étape française d’une coproduction pour laquelle il s’est associé (réalisation des costumes en ses ateliers) au Poème harmonique et à la Fondation Royaumont, avec l’appui de nombreux partenaires parmi lesquels le prestigieux Holland Festival Oude Musiek d’Utrecht (Pays-Bas) et l’Arsenal de Metz. Il s’agit de la recréation de la version originale de la comédie-ballet de Molière et Lully Le Bourgeois gentilhomme, fruit d’une commande de Louis XIV destinée à exorciser le mauvais souvenir de la réception fastueuse et disproportionnée qu’il avait réservée à un diplomate de second ordre envoyé par la Sublime Porte. En présence du souverain, l’auteur comédien et le musicien, dont c’était la onzième collaboration, interprétèrent leur ouvrage au château de Chambord le 14 octobre 1670.
L’âme de l’entreprise, Vincent Dumestre, explique sa visée : « rendre à cette oeuvre ce qui faisait toute la force des spectacles baroques au XVIIe » par l’association de comédiens, de danseurs, de musiciens et de chanteurs entraînés à un long travail en commun. Jeu sur instruments anciens, costumes parfois proches de la vérité historique grâce à des inventaires d’époque, maquillage au blanc, gestuelle et diction inspirées des recherches d’Eugène Green – dont Benjamin Lazar, le metteur en scène, fut naguère l’élève – pas de danse cherchant l’équilibre entre le beau et l’expressif, éclairage entièrement à la bougie par la rampe et des lustres, décors constitués de grands panneaux de feuilles de métal patinées et huilées qui évoquent aussitôt la marqueterie de Boulle, tout, absolument participe à la réussite de ce concert entre les arts que réclame la comédie-ballet.
L’objectif, disons-le sans ambages, est atteint pleinement dans la limite des moyens disponibles. Passé le choc du jeu frontal, de la diction et de l’éclairage inhabituels, on se laisse persuader de la pertinence d’une gestuelle qui prive le spectateur de l’illusion du naturel dans une entreprise réunissant les artifices, même si on peut regretter une certaine uniformisation qui affaiblit la caractérisation des personnages, par exemple ceux de Dorimène et de Madame Jourdain. La mise en scène de Benjamin Lazar – hormis une inopportune entrée du Bourgeois en chaise à porteur, accessoire plus tard utilisé à bon escient lors de la querelle des Maîtres – exploite intelligemment le texte que le nombreux public, moitié ados, moitié rassis, découvre ou retrouve manifestement avec plaisir. Tous les acteurs sont à féliciter, même si Monsieur et Madame Jourdain – Olivier Martin Salvan et Nicolas Vial – ainsi que Covielle – Jean-Denis Monory – s’imposent dans les rôles les plus porteurs. Les intermèdes chantés et dansés s’insèrent avec fluidité dans l’action. L’on apprécie l’invention de Cécile Roussat, la chorégraphe, dans une recherche de pas et d’enchaînements qui se distinguent de la danse de cour et esquivent l’anachronisme d’esthétiques ultérieures. Les interprètes ont toute l’élégance, la prestesse et la maîtrise des codes souhaitables.
Vincent Dumestre, vigilant et scrupuleux, dirige Le Poème Harmonique et l’ensemble tchèque Musica Florea. Les 24 instrumentistes, tous spécialistes de la musique baroque, répondent avec brio, souplesse et précision aux sollicitations du chef comme s’ils ne formaient qu’un seul et même ensemble. Si la guitare se distingue – on sait que Louis XIV en jouait – aucun pupitre n’émerge, car tous excellent et s’allient dans un savoureux équilibre. Très homogène aussi, le groupe des chanteurs n’appelle que des éloges. Seuls, en duo ou en trio, dans la pastorale ou les chansons à boire, dans les ensembles de la Turquerie et les intermèdes du Ballet des Nations, ils contribuent à l’oeuvre commune sans chercher à se valoriser individuellement. Seul le goût que l’on peut avoir pour tel ou tel timbre pourrait amener à faire des distinctions, tant le souci de l’unité stylistique est partagé.
On le voit, ce spectacle original, bien qu’il réunisse une très impressionnante diversité de talents, atteint à une cohérence rare qui justifie l’entreprise et explique sa réussite. Nous permettra-t-on de regretter que pour un projet et un résultat si dignes d’intérêt, ceux grâce à qui l’entreprise fut matériellement possible n’aient pas accordé davantage de moyens financiers ? L’orchestre de Lully comptait probablement une quarantaine de musiciens, plutôt que vingt-quatre, et l’effectif des danseurs était certainement plus important… Autrement dit, on est passé à côté du grand spectacle tel qu’il a sans doute été monté à Chambord. N’est-il pas rageant que ce soit pour des motifs d’intendance, quand le pari artistique était largement tenu ? »

Stadsschouwburg – Festival de Musique Ancienne d’Utrecht – 27, 28 août 2004 – Le Poème Harmonique – dir. Vincent Dumestre – mise en scène Benjamin Lazar – chorégraphie Cécile Roussat – costumes Alain Blanchot – avec Arnaud Marzorati, Claire Lefilliâtre, François-Nicolas Geslot, Serge Goubioud, Lisandro Nesis, Bernard Arrieta, Arnaud Richard

Opéra International – octobre 2004

« Redonner le Bourgeois comme jadis, tel que le virent Louis XIV et sa cour à Chambord en 1670, avec textes originaux et intégralité des ballets de Lully, c’est le projet ambitieux du metteur en scène Benjamin Lazar, de la chorégraphe Cécile Roussat et de Vincent Dumestre, à la tête du Poème Harmonique et du Musica Florea de Prague. La langue de Poquelin, déclamée selon les différents niveaux sociaux (à la gasconne pour le bourgeois, ampoulé pour la noblesse, trivial pour la valetaille), parut aussi exotique aux Hollandais qu’une cérémonie pygmée à un public nippon. Elle le sera tout autant pour le public français, mais la « standing ovation » offerte par le public batave prouva, s’il en était besoin, l’universalité du théâtre de Molière, comme le succès que rencontre un travail de très haute qualité. Ce n’était que justice pour les quatre heures sublimes d’un spectacle éclairé par trois cents bougies, qui ne fait aucune concession au goût du jour et ne s’embarrasse d’aucune déclaration d’intention.
Faisant suite à la tradition rhétorique baroque inaugurée par le trop malmené Eugène Green, ce Bourgeois impose un retour aux sources et une modernité radicale. Le rideau se lève sur un unique décor de bois ajouré, renvoyant à l’apparat d’un hôtel du Marais comme aux moucharabiehs orientaux. A la lueur troublante de l’antique éclairage, les acteurs jouent de front, face à la rampe, le regard droit vers le spectateur, le geste rhétorique surlignant la parole. Cette fascinante étrangeté s’évapore en quelques répliques tant le travail des acteurs, fruit de longs stages à Royaumont et que l’on devine phénoménal, s’avère limpide. Car ce qui, dans la tragédie montée à l’ancienne peut sonner ampoulé, coule de source dans cette charge féroce contre les parvenus. Le Monsieur Jourdain d’Olivier Martin, rondouillard bonhomme, existe par ses seules situations. Dans sa chaise à porteurs, nul besoin d’en faire des tonnes. Le contrepoint social des couples d’amoureux (le sérieux, Cléonte et Lucile, le trivial, Covielle et Nicole) émeut par le jeu d’une parfaite symétrie. Nicolas Vial en Madame Jourdain, travesti comme le fut le rôle à la création, choque un instant, puis l’énormité de la farce façon tréteaux l’emporte. Enthousiasmant aussi, le travail commedia dell’arte de Jean-Denis Monory, Covielle proprement fantastique lorsqu’il se fait faux berbère dans le divertissement turc. Ouant au metteur en scène Benjamin Lazar, à la fois Cléonte et maître de philosophie cassé comme un vieux singe, il est hallucinant. Attention : un homme de théâtre d’une exceptionnelle envergure est en train de naître chez ce très jeune homme au regard troublant.
On était avide de découvrir les intermèdes et les ballets. Nul regret : le génie comique de Baptiste est incroyable de charme et de modernité. L’intermède pastoral illustrant la dispute entre la musique et la danse a la teinte mélancolique des airs de cour. Le banquet offre l’occasion d’un charivari burlesque. La cérémonie turque, dans un bouquet de couleurs dignes de Pontormo et de Simon Vouet, est comique aussi bien qu’inquiétante. Quant au Ballet des Nations, oeuvre dans l’oeuvre, il relance le plaisir par une suite de tableaux où, dans une débauche de costumes signés Alain Blanchot, acteurs, chanteurs, danseuses éblouissent en passant du graveleux au registre noble avec un plaisir communicatif. La belle voix de Claire Lefilliâtre glisse de la plainte italienne à la chaconne des Scaramouche, traitée par Dumestre comme un air populaire. Juste retour des choses pour une musique dont des générations de Comédie-Française ont snobé le sens inné du théâtre. Redonné par une troupe jeune et fervente, aussi passionnée de musique contemporaine que d’oeuvres anciennes, ce Bourgeois affirme l’existence plus que talentueuse d’une génération érudite et polyvalente, digne héritière des quinquas du baroque. Tout le week-end, le carillon de la cathédrale d’Utrecht résonna des timbres du beau choeur final : « Quel spectacle charmant, quels plaisirs goûtons-nous !  » Puisse-t-il porter bien loin la bonne nouvelle et la belle renommée d’un spectacle qui mérite autant de succès que le légendaire Atys de Villégier et Christie, car il en est l’égal. »

Diapason – octobre 2004 – Deux gentilhommes pour le bourgeois – 28 août 2004

« Vincent Dumestre aime les paris difficiles. Donner Le Bourgeois gentilhomme dans son intégralité (airs mêlés à l’action, ballet final des Nations), dans le rythme si particulier de sa langue d’origine devant un public étranger, pou-ait sembler extravagant. Or, cette langue si résonnante et si musicale n’aura jamais de si bonne manière caractérisé le rythme pataud du bourgeois, l’effronterie de Nicole, la sophistication extrême de la Marquise Dorimène. Exact contrepoint d’une ouverture faussement grandiloquente, singeant les aspirations de monsieur Jourdain, ou d’un air de cour chantant le désarroi des amours contrariées, cette langue souligne le mot, éclaire les appartenances sociales, fait mouche grâce et malgré son étrangeté. Dans un décor magique éclairé par mille bougies, les maquillages, les vêtements sont animés d’une vie mystérieuse, dansant un ballet insolite aussi chargé de sens que la chorégraphie de Cécile Roussat. Soutenue par l’art du mime, la danse baroque n’a jamais paru aussi expressive : elle semble bien avoir trouvé ici la puissance qu’on lui prêtait à l’époque mais que l’on cherchait presque en vain depuis des années. Tout cela, le public conquis d’Utrecht l’a perçu sans doute, ses rires montrant assez que les forces réunies du metteur en scène et acteur Benjamin Lazar et de Vincent Dumestre donnaient une vigueur nouvelle au spectacle baroque de la convention naît la profondeur du sens. »

Théâtre de Lucerne – 16, 21, 23, 30 mai, 3, 4, 8, 9, 11, 13, 13 juin 2004 – nouvelle production

 

Château de Blois – Cour royale – 29, 30, 31 août 2002 – Londres – Abbaye de Westminster – 24, 25 et 26 septembre 2002 – Naples – Théâtre San Carlo – 11 et 12 octobre 2002 – Reims – Grand Théâtre – 17, 18 et 19 octobre 2002 – English Bach Festival – dir. Curnyn – mise en scène, décors et costumes Alain Germain – avec Jäggi, Marchadier, Conway-Brown, Jeremy Huw-Williams, van Ast, Fernandes


Théâtre de Nîmes – 19 octobre 2001 – Château de Castries – 21 octobre 2001 – Théâtre de Béziers – 24 octobre 2001 – Versailles – Opéra Royal du Château – 8 et 11 novembre 2001 – La Simphonie du Marais – dir. Hugo Reyne – avec Françoise Masset, Julie Hassler, François-Nicolas Geslot, Renaud Tripathi, Bruno Beterf, Yves Coudray, Jean-Louis Georgel, Philippe Roche


Château de Chambord – 2001 – Londres – Linbury Studio Theatre – Royal Opera House – 14, 15, 16 septembre 2001 – Compagnie Alain Germain

Arma – Académie d’opéra baroque – 1993 – mise en scène Jean-Louis Cabané