Mais qui a composé le premier opéra italien ?

La naissance de l’opéra est une fabuleuse histoire dont on se ne se lasse pas.

D’autant qu’elle donne raison à ceux qui affirment que la recherche n’est jamais inutile, et que c’est souvent en cherchant quelque chose qu’on trouve… autre chose. En l’occurrence, c’est en cherchant à recréer la tragédie antique des Grecs, que les lettrés de la Camerata florentine inventèrent l’opéra. Pas moins !

De plus, elle recèle quelques énigmes. Ainsi n’est-il pas si facile de répondre à une question aussi simple que : quel fut le compositeur du premier opéra italien ?

Si l’on refuse le titre de premier opéra italien aux petites pastorales composées dans les années 1590, par Emilio de’Cavalieri, sur des textes de la poétesse Laura Guidiccioni, pour cause de tentatives trop timides, il est difficile de le refuser à la Dafne, pastorale composée sur un livret d’Ottavio Rinuccini, qui fut exécutée à Florence, au Palazzo de Jacopo Corsi, le 1er février 1598 (1), soit deux ans avant l’Euridice de Jacopo Peri. La chanteuse Vittoria Archilei, dite la Romanina, tenait le rôle de Dafne, et Peri lui-même celui d’Apollon. Le Grand-Duc Ferdinand Ier et la Grande-Duchesse de Toscane Christine, fille de Charles II, duc de Lorraine, le cardinal Francesco Maria Borbone Del Monte, et le cardinal Alessandro Damasceni Peretti di Montalto, ainsi qu’une foule de gentilhommes assistaient à la représentation.

L’a priori n’était guère favorable : on pensait que le chant allait alourdir la parole et engendrer l’ennui, et même Rinuccini doutait. Aussi la révélation fut-elle totale : Le plaisir et la stupeur, qui saisirent l’âme des auditeurs devant ce spectacle si nouveau, ne se peut exprimer. Et il n’y eut personne qui ne sentît qu’on était en présence d’un art nouveau. L’oeuvre fut reprise trois années de suite, au carnaval, avec le même succès.

L’incertitude qui plane sur l’identité du compositeur de la partition de la Dafne résulte du fait que ne subsistent de la partition que six fragments épars dans divers manuscrits, dont certains ont pu être formellement attribués à Corsi, d’autres à Peri (2). Et aussi de ce que Giulio Caccini revendiqua la paternité d’une Dafne, évoquant dans la préface des Nuove musiche : la musique que j’ai faite pour la fable du signor Rinuccini. D’ailleurs, lorsqu’il vint à Paris, en 1605, à la demande de Henri IV et Marie de Médicis, il fut un moment question de monter une Dafne, ce qui laisse supposer que Caccini en détenait la partition, et qu’il en était – au moins partiellement – l’auteur.

Au XIXe siècle, on considérait généralement que l’oeuvre était le produit de la collaboration de Caccini et Peri. En 1837, dans un ouvrage sur Florence (3), E.J. Delécluze nous décrit Peri et Caccini réunissant leurs efforts pour trouver un moyen de noter la déclamation et d’appliquer une mélodie à la langue italienne. Plus tard, en 1861, dans sa Biographie universelle, Fétis affirme que la Dafne fut composée par les deux musiciens en société. Idée reprise en 1868, par Ludovic Celler, dans Les Origines de l’Opéra, qui voit en Caccini et Peri deux amis. Ces visions quelque peu idylliques font sourire, car les relations entre les deux musiciens semblent avoir été plus caractérisées par la rivalité que par l’amitié…

Aujourd’hui, l’oeuvre est le plus souvent attribuée à Jacopo Peri. Ainsi Philippe Beaussant, dans un article de l’Encyclopedia Universalis, parle d’une œuvre authentiquement dramatique qui surpasse les essais antérieurs de Caccini ou de Galilei. Piotr Kaminski, dans Mille et un opéras, est encore plus catégorique : pour lui, en s’en attribuant la paternité, Caccini n’est qu’un gros menteur. Ce qui n’empêche pas certains d’évoquer une seconde Dafne composée par Caccini, différente de celle attribuée à Peri…

L’hypothèse développée par Yves Giraud dans La Fable de la Daphné (4) semble la plus séduisante pour démêler les fils de cette énigme. Il faut, pour y voir clair, se reporter en 1590. La première Camerata fiorentina était alors réunie autour de Giovanni Bardi, comte de Vernio, issu d’une vieille famille florentine. Après quelques essais non aboutis, on se décida, racontera plus tard Rinuccini, à faire un simple essai de ce que pouvait donner le chant de notre époque. Bardi chargea Caccini de mettre en musique le livret de Rinuccini, hypothèse plausible compte tenu des liens qui unissaient les deux hommes : en 1592, Giulio Caccini accompagna en effet le comte Bardi lorsque ce dernier dut quitter Florence pour Rome, pour devenir valet de chambre et officier de la garde du pape Clément VIII.

On sait qu’après leur départ, Jacopo Corsi se substitua à Bardi comme animateur du cénacle que l’on nomma la seconde Camerata fiorentina. C’est tout naturellement qu’il proposa à Ottavio Rinuccini de terminer le livret de la Dafne – on le date généralement de 1594 – , et à Jacopo Peri de terminer la partition, lui-même s’en réservant quelques extraits.

La mythique Dafne serait ainsi le produit hybride de deux grands musiciens professionnels et d’un musicien amateur. Et on ne peut manquer de s’interroger : comment, en 1868, Ludovic Celler pouvait-il en vanter l’intelligence de l’expression, quelques mélodies originales et le récitatif juste et assez développés ? Avait-il la partition en main ? Si oui, elle n’avait donc pas encore disparu ! Mais alors, où est-elle ?

Jean-Claude Brenac – mars 2010

 

(1) On trouve aussi 1597. Mais on ne peut retenir 1594, date citée par Fétis.

(2) Guide de l’Opéra – Fayard – article « Dafne »

(3) Florence et ses vicissitudes – Librairie Charles de Gosselin

(4) chez Librairie Droz – Genève – 1969