Veremonda, l’Amazzone di Aragona (ou Il Delio)

COMPOSITEUR Francesco CAVALLI
LIBRETTISTE Majolino Bisaccioni et Giulio Strozzi

 
Drama Ridotto in nuova forma, honorato di Musica, sur un livret, en un prologue et trois actes, de Majolino Bisaccioni, révisé (ridotto in nuova forma) par Giulio Strozzi, sous l’anagramme Luigi Zorzisto.

D’après l’épître dédicatoire du livret de Venise, datée du 28 janvier 1652, une première version de cet ouvrage, sur un livret de Maiolino Bisaccioni, a été conçue et représentée à Florence ; on ignore à quelle date et avec quelle musique.

À l’initiative du chorégraphe et scénographe Giovanni Battista Balbi, danseur, décorateur, et entrepreneur de spectacle, la pièce est adaptée en hâte par Giulio Strozzi pour être « honorée de la musique » de Francesco Cavalli ; elle est représentée, début 1652, au teatro SS Giovanni e Paolo de Venise.

L’ouvrage est repris à Naples le 21 décembre 1652, pour l’inauguration du Nuovo teatro del Palazzo Reale de Naples, le 21 décembre 1652, pour fêter la prise de Barcelone par les Espagnols, qui mit fin à la révolte de la Catalogne, soutenue par la France. Le théâtre venait d’être achevé, décoré de portraits des vice-rois. Veremonda fut représenté avec Apparenze di Scene, Machine, et Balli de Giovan Battista Balbi, danseur et décorateur, dont c’était les débuts à Naples.

Le librettiste, Maiolino Bisaccioni, né à Ferrare en 1582, entame des études de droit, puis se fait enseigne dans l’armée de Venise. En 1601, il sert comme mercenaire au service de l’empire en Hongrie. Sa vie est ensuite une succession de duels, de querelles diverses (libelles diffamatoires contre le poète Tassoni), de changement d’état et de résidence au service de différents princes. Il participe à la défense de Vienne contre Hongrois et Bohêmes. En 1621, il est à Rome, puis à la cour du prince d’Avellino et à Naples. En1626, il passe en Sicile, à la suite du duc d’Albuquerque puis du prince de Butera. En 1635, il prend part à une conspiration, qui avortera, pour reprendre Naples aux Espagnols. Il obtient un titre de gentilhomme de la cour octroyé par Louis XIV.

À partir de la cinquantaine, il commence à tirer parti de ses expériences militaires et politiques pour écrire : 1633-1642, Commentaires sur les guerres d’Allemagne ; 1653-55 : Histoire des guerres civiles de notre temps (sur la révolution napolitaine de 1647). Il produit également un ensemble de 68 nouvelles, des œuvres de théâtre, et de nombreuses traductions de romans français (les Scudéry, La Calprenède). Il est membre de l’Academia degli Incogniti. Outre Veremonda, son dernier livret, écrit à l’âge de 70 ans, on lui doit ceux d’Ercole in Lidia, 1645, musique de Giovanni Rovetta ; Semiramide in India, 1648, musique de Sacrati ; et Orithia, 1650, musique de Gasparo Sartorio. Il meurt à 81 ans dans une extrême misère, le 8 juin 1663.

En l’absence du livret initial, il est impossible de déterminer la part de Strozzi (qui signe de son pseudonyme et anagramme Luigi Zorzisto) ; Balbi le présente comme un auteur âgé et talentueux ; et en effet, il était temps qu’il intervienne, car il meurt le 31 mars 1652.

Le livret est dédié au chevalier de Grémonville. Jacques Bretel de Grémonville (1626-1686), fils d’un président au Parlement de Rouen, embrasse une carrière militaire, d’abord au régiment de Champagne, puis devient chevalier de Malte et passe au service de Venise, à Candie, où il commande un régiment avec le grade de lieutenant général, ce qui explique que Balbi le présente comme ayant versé son sang contre le perfide Ottoman. Il s’est par la suite fait connaître comme envoyé de Louis XIV à Vienne, où il demeure de 1664 à 1673. Possédant à fond l’italien et le latin, connaissant bien le problème ottoman et les questions militaires, ce fut un diplomate redoutable.

Son frère Nicolas, son aîné de vingt ans, ambassadeur à Venise en 1644-1648, est mort à son retour en France la même année 1648, et ne peut donc être le dédicataire.

Balbi annonce qu’il ne fait pas figurer d’Argument en tête de l’ouvrage ; mais on en trouve un à la fin, « à l’usage de ceux qui, à l’audition ou à la lecture, n’auraient pas tout bien compris ».

 

Personnages : Le Soleil et le Crépuscule du soir, dans le Prologue ; Zelemina, reine maure de Calpé, ancien nom de Gibraltar ; Zaïde, sa nourrice ; Delio, général du roi d’Aragon ; Zeriffo, marin et soldat de Delio ; le roi d’Aragon don Alphonse l’astrologue, plus appliqué aux études qu’aux armes ; Roldan (Roldano), père de Delio, ex-général des troupes d’Aragon ; Don Buscon (don Buscone), bouffon du roi d’Aragon ; Vérémonde (Veremonda), reine, épouse du roi Alphonse ; Vespina, demoiselle de Vérémonde ; la Vengeance ; l’Amour ; la Fureur ; un sergent-major des amazones ; Giacutte, capitaine des gardes de Zelemina.

L’action se passe tantôt dans la forteresse de Calpé-Gibraltar, tantôt en bord de mer, sous les murs de la forteresse, tantôt dans le camp des assiégeants aragonais.

La pièce est située lors du siège de Gibraltar par l’armée aragonaise, ce qui n’a jamais eu lieu historiquement : ce sont les rois de Castille qui ont pris (1309), puis perdu (1333), puis repris (1462, après une tentative en 1350 stoppée par la peste noire) cette place forte pendant la Reconquista, au cours des XIVe et XVe siècles, avant de la perdre au profit de l’Angleterre en 1704. Bien entendu, l’existence d’un bataillon féminin est de pure fantaisie.

 

Argument

Alphonse, roi d’Aragon, pour chasser les Maures du royaume de Grenade, assiège la ville de Calpé, sur le détroit de Gibraltar, à la défense de laquelle préside Zelemina, reine de cette frontière ; mais comme le roi s’adonne davantage à l’étude de l’astrologie qu’au métier des armes, il a choisi pour être son général Delio, fils de Roldan, ce dernier, vu son grand âge, étant devenu inapte à supporter les fatigues d’un si important commandement.

Delio, beau garçon de sa personne et plein de fantaisie juvénile, vivait épris de Zelemina ; et Zelemina, lors d’un tournoi qui avait eu lieu avant que la guerre éclate, était restée enflammée par la beauté de Delio. Ce dernier, sous prétexte de faire des travaux de siège contre la ville, allait chaque nuit, sur la barque de Zeriffo, s’ébattre avec Zelemina, faisant croire aux Maures les plus fins qu’il était un espion venant leur révéler les secrets du roi ennemi. Ainsi, sous divers prétextes, on ouvrait à Delio une poterne de la citadelle, jusqu’à ce que, pour ôter tout soupçon, Delio eût obtenu de la Mauresque un anneau portant l’image de Mahomet, qui lui servait de sauf-conduit pour entrer dans la citadelle et en sortir avec une sécurité totale, en étant toujours supposé venir rendre compte des faits et gestes des assiégeants.

En raison du manque d’énergie du roi son époux, l’héroïque Vérémonde, venue dans le camp avec une troupe de femmes des plus courageuses, telles de nouvelles Amazones, aspirait, par la prise de la place forte de Calpé, à mettre un terme à une si longue guerre ; mais voyant que Delio faisait durer l’entreprise et ayant eu connaissance de ses amours grâce à Vespina qui, amoureuse de Zeriffo, avait tout appris de la bouche du marin, elle résolut de se laisser courtiser par Delio, lequel feignait de l’aimer, à la fois par un juvénile instinct et pour venger une ancienne injure que le père d’Alphonse avait faite à Violante, mère de Delio, en usant de violence envers son honneur. Vérémonde, apprenant la facilité et la sécurité dont jouissait Delio pour entrer à sa guise dans la cité, se décida à aller avec lui, attendu que Delio lui avait fallacieusement promis de l’aider à prendre la place par surprise, alors qu’il espérait, en la conduisant à traversun bois, jouir d’elle tout en la déshonorant.

Mais Vérémonde avait dissimulé un détachement de ses amazones derrière un rocher boisé sur le rivage ; elles devaient, à son signal, s’emparer d’une porte de la cité, avec l’intention d’envoyer immédiatement un messager au roi son époux, afin qu’avec le reste de l’armée, il s’avance et s’empare de la ville avec un effet de surprise total. Elle se met donc en chemin avec Delio ; passant par une forêt qui leur permettait d’accéder à Calpé sans être vus, il s’en faut de peu qu’elle ne soit violée par Delio, et elle est privée de son épée. Delio, retenu par de fausses promesses de Vérémonde, attend, pour satisfaire pleinement ses désirs avec plus d’aise, qu’ils soient entrés dans la forteresse.

Dans l’intervalle, le roi d’Aragon a reçu la nouvelle de ce qu’on croyait être la fuite de son épouse avec Delio ; aussi, plein de rage, il fait rendre son épée à Roldan et le chasse de son royaume. Pendant ce temps, Zelemina a accueilli Delio et Vérémonde, en prenant cette dernière pour un compagnon d’armes ; mais, ne sachant trop s’il s’agit d’une femme ou d’un garçon, sur la suggestion de sa nourrice, elle se cache dans le jardin où Delio avait l’intention de se livrer à de nouveaux assauts contre la vertu de Vérémonde. Delio s’aperçoit de sa présence et change de discours ; elle se convainc alors que Vérémonde n’est pas une femme, mais un jeune homme qui a été amené là afin que Zelemina le châtie d’un quelconque méfait.

Roldan, avec l’aide de Giacutte, pénètre dans la forteresse, et fait croire qu’il est porteur d’un traité de paix ; pendant qu’on met à sa disposition le jardin pour qu’il s’y repose avant d’être reçu en audience par Zelemina, il voit Vérémonde serrée de près par Delio ; il se découvre à eux, empêche les tentatives de son fils, le blâme et accable la reine de reproches. Mais, apprenant que Vérémonde n’est entrée dans la ville que pour s’en emparer tout en jouant un bon tour au roi, il se calme et part avec eux pour donner le signal convenu aux amazones, pendant que Zelemina est occupée par une fête au théâtre.

Le mari courroucé de Vérémonde avance avec ses gens, et, trouvant la porte occupée par les amazones, entre dans la citadelle et voit que son épouse et Delio, bien loin de le trahir, ont investi la place ; Zelemina, captive, est conduite devant lui ; il apprend que celle-ci, touchée par une inspiration divine, renie Mahomet et, se faisant chrétienne, doit épouser Delio.

La scène 13 de l’acte II et la scène 6 de l’acte III comportent des ballets.

NB. notice établie par Alain Duc

Une édition critique est en préparation chez Bärenreiter, par Wendy Heller.

Livret en français disponible sur Livret original

books.google.fr/books?id=wQ9nJaO4Uc8C – Bibliothèque Victor-Emmanuel de Rome

bibliotecaestense.beniculturali.it/info/img/lib/i-mo-beu-70.h.14.1.html – biblioteca Estense Universitaria de Modène

Représentations :

Charleston – South Carolina – Dock Street Theatre – 23, 26, 30 mai, 2, 5 juin 2015 – Spoleto Festival USA – dir. Aaron Edward Carpenè – mise en scène Stefano Vizioli – décors, costumes Ugo Nespolo – avec Vivica Genaux (Veremonda), Francesca Lombardi Mazzulli (Zelemina), Michael Maniaci (Zaida), Céline Ricci (Vespina), Danielle Talamantes (Sergent Major), Raffaele Pe (Delio), Andrey Nemzer (Don Alfonso/Il Sole), Brian Downen (Zeriffo/Il Crepuscolo), Steven Cole (Don Buscone), Joseph Barron (Roldano), Jason Budd (Giacutte)